NOTRE-DAME-DE-PITIÉ
I HAPITRE III. 15
s'occuper, réclama à grands cris ses béquilles. Une voisine, Mllc Chambon, dont le nom reviendra dans le cours de ce récit, entendant les pleurs et les cris de Marie, s'approcha d'elle. Mais laissons la parole .1 sœur Sophie: « Cette bonne demoiselle demanda à l'enfant ce qu'elle désirait. v< Mes béquilles, répondit-elle, je veux marcher. » On chercha dans tous les coins les béquilles, qui n'avaient pas servi depuis plus de trois ans. On finit par les trouver sur une armoire où Madame Rivier les avait autrefois jetées. L'enfant les saisit, et, bien quelle ne s'y fût nullement exercée, on la vit marcher avec facilité et faire plusieurs fois le tour de la maison, toute transportée de joie. C'était le jour de la fête de la Nativité de la Sainte-Vierge. » Sœur Sophie ajoute : <i La mère de la petite Marie, la voyant marcher à l'aide de ses béquilles, en reçut une impression de joie qui adoucit un peu la tristesse où la laissait la mort de son époux. »
Le premier soin de Marie fut d'accomplir la promesse qu'elle avait faite à la Sainte- Vierge. « Madame Rivier, dit M. le chanoine Valette, curé de Montpezat, dans sa déposition, avait fait à sa fille une robe de laine de couleur bleue. L'enfant devait, suivant l'usage du pays, porter cette robe pendant un an pour l'accomplissement d'un vœu. Elle lui avait acheté aussi un petit chapeau. Le lendemain de la guérison de l'enfant, la robe et le petit chapeau avaient disparu de la maison. On les trouva à la chapelle, le chapeau sur la tête de la Sainte-Vierge, et la robe sur son épaule ; l'enfant n'avait pas pu la lui passer. Madame Rivier reprit ces objets, mais elle crut devoir les racheter, en en donnant la valeur pour l'entretien de la chapelle. »
La guérison était encore incomplète. Marie ne pouvait marcher qu'avec des béquilles, mais les Mémoires que nous avons sous les yeux nous montrent combien l'enfant reconnaissante profita de cette grâce pour multiplier ses actes de vertu. On la vit désormais plus soumise à la maison paternelle ; elle fréquenta assidûment le sacrement de pénitence. A la moindre tache qu'elle croyait apercevoir dans son âme, disent les témoins, elle allait aussitôt s'en accuser au saint tribunal avec beaucoup de larmes et une vive componction. « Ses amusements, ajoute sœur Sophie, devinrent plus sérieux. » Au milieu de ses petites compagnes, on l'entendit parler de Dieu avec un accent plus vif et plus pénétré.
Cette demi-guérison permit à sa mère de lui confier un petit travail. La mort du père avait compliqué les soins matériels déjà occa-
sion- l'entretien de quatre enfants. Cécile et Marie furent
employée 1er un petit troupeau de dindes. A l'exemple de
saint Vincent-de-Paul, se plaisanta rappeler qu'il avait été berger
dans son enfance, • notre Mère, écrit sœur Marie, nous racontait souvent qu'elle avait gardé elle-même un troupeau de dindes : je le lui ai entendu dire publiquement, pour nous convaincre qu'elle n'avait été qu'un misérable instrument dont Dieu s'était servi pour son œuvre. » La jeune enfant était heureuse de venir ainsi en aide, autant que ses forces le lui permettaient, à sa bonne mère. « Je ne puis me souvenir sans attendrissement, disait plus tard la Servante de Dieu, de toutes les peines que se donna ma mère pour l'entretien et l'éducation de ses enfants. »
Depuis qu'elle pouvait marcher, Marie fréquentait une école tenue dans la paroisse par une pieuse institutrice, membre du Tiers-Ordre de Saint-François, et complétait ainsi les premières notions élémentaires que lui avait données sa mère.
Elle n'oublia pas la promesse que, vers sa cinquième année, elle avait ajoutée dans ses prières à la Sainte-Vierge, celle de lui « amener des petites » aussitôt qu'elle serait guérie. Non seulement les réunions d'enfants furent plus nombreuses, mais Marie put dès lors donner libre carrière à un attrait spécial, qu'elle devait garder toute sa vie, pour les cérémonies religieuses et en particulier pour les processions.
Au lieu de laisser la petite troupe se livrer, comme auparavant, à des amusements bruyants et sans but, elle organisa la représentation de scènes religieuses. Parmi les cérémonies du culte paroissial encore en usage dans ces chrétiennes contrées, il n'en est pas de plus frappantes que celle qui est appelée dans le pays le Voyage du Calvaire. On voit encore à Montpezat.sur le versant de la colline, des oratoires où les pieux fidèles se rendent en procession, au temps de la Passion, pour y méditer sur les souffrances du Sauveur. Au siècle dernier, ces processions de la Passion se faisaient avec plus de solennité encore. et le défilé religieux des pénitents blancs, des frères et des sœurs du Tiers-Ordre, avait sans doute impressionné souvent la jeune enfant, qu'il en soit, la cérémonie que Marie aimait le plus à reproduire avec ses compagnes était le Voyage du Calvaire.
Avec un ordre parfait, disent les témoins, elle rangeait en procession la jeune troupe, plus que jamais docile à sa direction. Un groupe de petites filles, revêtues de voiles, représentait les filles de Sion.