CHAPITRE III
Plusieurs petits garçons portaient à la main, à l'imitation des pénitents, les instruments de la Passion. On reconnaissait à leurs insignes sainte Véronique, sainte Marie- Madeleine et saint Jean. « J'ai moi-même assisté à ces processions, dit la femme Maie Etienne, et je remarquais que Marie était contente quand elle pouvait nous conduire à la chapelle de Notre-Dame-de- Pitié. » D'autres témoignages nous disent que les habitants de Montpezat étaient édifiés par ces scènes pieuses, que les passants se rangeaient pour faire place au cortège et que beaucoup en étaient attendris.
Au milieu de ces naïves et enfantines fêtes religieuses, Dieu, qui avait de grandes vues sur l'âme innocente de sa petite Servante, permit qu'elle fût en butte à une épreuve, bien connue des saints, mais que la Providence réserve ordinairement à un âge moins tendre. Ces angoisses intérieures que saint François de Sales avait ressenties à dix-neuf ans, cette nuit spirituelle de l'âme que saint Jean de la Croix a décrite comme l'épreuve ordinaire des âmes que Dieu veut élever à un haut degré de perfection, Marie Rivier commença à les éprouver aussitôt que la pleine raison se fut fait jour en elle, dès l'âge de sept ans. « Parfois, dit sœur Sophie, au milieu d'un jeu un remords violent s'emparait tout à coup de son âme; son visage s'enflammait ; la crainte d'avoir offensé Dieu la saisissait. » Elle allait alors au confessionnal, et ne trouvait la paix que dans l'aveu fait au prêtre de la peine qui la tourmentait (1).
Mais Dieu, proportionnant l'épreuve à la vertu de sa fidèle Servante, laissait la tentation grandir de plus en plus. « Notre Mère, dit sœur Sophie, nous en a fait plusieurs fois le tableau. C'était comme une idée qui s'imprimait en elle, de la manière la plus vive, qu'elle était perdue, qu'elle appartenait au démon, et qu'il devait, chaquenuit, venir la prendre et l'emporter en enfer. Cette idée vint à se graver si profondément dans son esprit, qu'elle ne pouvait s'en distraire un moment. Quand elle voyait arriver la nuit, son cœur était saisi d'une horreur et d'un déchirement indescriptibles. Elle poussait des soupirs lamentables et ne pouvait se retenir de pleurer. Elle disait tous les soirs à sa mère : € C'est cette nuit que le démon viendra me prendre pour m'emporter en enfer. » Et, malgré tout ce
I. 4 Notre Mère nous disait qu'elle ne passait jamais devant un confessionnal sans éprouver un grand sentiment de componction, en pensant que c'était là que, par le ministère du prêtre, Dieu lui avait tant de fois pardonné ses péchés et rendu la paix de l'âme. » (Déposition de sœur Aloysia. )
M.irie Rivier. c
qu'on pouvait lui dire pour la rassurer, elle restait saisie d'un tremblement et d'une frayeur qui l'empêchaient de dormir. Quand le jour reparaissait, elle était un peu calmée, mais elle se disait à ellemême et elle disait à sa mère : «, La nuit reviendra encore... Mou Dieu! que ferai-je? je suis perdue... » Notre Mère nous disait souvent que ce nuage dura à peu près un an, puis il se dissipa sans qu'elle sût de quelle manière, et elle reprit sa gaîté ordinaire. »
Les témoins nous affirment que, dans cette épreuve, la pauvre enfant ne chercha pas d'autres consolations que celles qu'elle trouvait dans ses confidences à sa mère et à son confesseur. Ils ajoutent qu'elle n'en continua pas moins ses petites classes et ses œuvres de zèle. Refoulant sa peine intérieure, elle ajouta, à la domination qu'elle exerçait autour d'elle, l'exercice de la domination sur ellemême. | Je sais bien, dit une femme de Montpezat qui avait fait partie de la petite école, je sais bien que Marie Rivier fut éprouvée à cette époque par de grandes peines et de grands troubles de conscience, mais lorsqu'elle se livrait à des amusements innocents avec ses compagnes, on remarqua toujours le calme sur son visage. »
La cessation de la terrible épreuve donna-t-elle lieu, comme la Vénérable Mère se l'est reproché, à une réaction, facile du reste à expliquer, à un excès de gaité, et, par suite, à un attiédissement de sa ferveur accoutumée ? La Servante de Dieu a souvent parlé de ses petits « libertinages », de sa « dissipation », de son « relâchement », vers lage de huit ou neuf ans. Les juges ecclésiastiques ont soigneusement interrogé les témoins sur ce point. Ceux-ci ont généralement répondu que Marie Rivier ne pouvait faire allusion qu'à l'omission de certains exercices de piété qui lui étaient déjà habituels, comme le chapelet, le voyage du Calvaire, ou bien à un empressement excessif dans des jeux innocents avec ses compagnes. Il n'a pas été cité de fait plus grave que celui-ci, rapporté par sœur Sophie : 4L Un des plus grands sujets de remords de notre Vénérable Mère était d'avoir mis les lunettes de son grand-père et de l'avoir ainsi contrefait pour distraire la compagnie. » On le voit, les «libertinages» de Marie Rivier ne différaient pas beaucoup en gravité de ceux que se reprochaient, dans un âge pareil, sainte Thérèse et saint Louis de Gonzague. Comme ces saints, la Vénérable Servante de Dieu devait en faire pénitence toute sa vie.
Marie n'avait pas encore atteint sa neuvième année, lorsque Dieu, comme pour rendre plus éclatant le miracle de sa guérison complète,