CHAPITRE XXIX. 37I
A Bourg, tout était calme. « Les mouvements et changements politiques n'altèrent pas notre tranquillité, écrivait sœur Marie le 29 août 1830 ; les habitants de Bourg, commerçants ou agriculteurs,
N'occupent de leurs affaires plus que de celles de l'État ; on nous témoigne, du reste, autant et plus d'affection que jamais ; la procession du 15 août a été on ne peut plus solennelle. » Mais les religieuses de la Maison-Mère n'oubliaient pas leurs Soins éprouvées et priaient pour elles sans relâche. « Depuis le lever jusqu'au coucher, disent les Annales, il y avait toujours deux personnes en adoration devant le Saint-Sacrement ; d'autres se succédaient sans interruption pour la récitation du Rosaire ou faisaient des amendes honorables à la Croix, si indignement outragée en ces jours de trouble. »
Ce n'était pas seulement, en effet, pour les intérêts de la Congrégation, c'était aussi et surtout pour l'Eglise et pour la France qu'on priait à la Maison-Mère de la Présentation. L'année 1830 avait vu bien des croix abattues, en divers endroits, par une impiété sectaire et violente. L'année 1831 s'ouvrit sous les auspices les plus sinistres. Les 13 et 14 février, la dévastation de Saint-Germain-l'Auxerrois et le pillage de l'archevêché de Paris rappelèrent les plus mauvais jours de la Terreur. A la nouvelle de ces tristes événements, les pratiques de pénitence et de prière redoublèrent à Bourg. « Pour réparer autant que possible les outrages faits au signe auguste de notre rédemption, disent les Annales, la Vénérable Servante de Dieu fit faire tous les jours, dans l'intérieur de la maison, une procession avec la croix, portée par elle-même ou par la Sœur qui faisait fonction de grande victime. Elle était accompagnée de deux autres Sœurs, toutes trois la corde au cou. Pendant la marche, on récitait le chapelet de la Passion, auquel on répondait par ces mots: Miséricorde pour la France. De distance en distance, on s'arrêtait à diverses stations pour chanter, les mains levées vers le ciel, une ou deux strophes d'un cantique en l'honneur de la croix (1). Chaque jour, les Sœurs venaient successivement réciter, les bras en croix, cinqPtf/W'et cinq Ave devant la croix processionnelle, fixée à la table de communion, et invoquer les miséricordes de Dieu sur la France.
En même temps qu'elle organisait ces pratiques extérieures, la
1. Cette procession se fait encore, de la même manière, pendant le Carême, les jours de Quatre-Temps, aux diverses retraites, etc.
Mère Rivier n'oubliait pas de rappeler à ses filles l'indispensable nécessité de la dévotion intérieure, et elle le faisait avec une force et une insistance sans pareilles. •• Nous faisons tous les jours des amendes honorables pour des croix abattues dans les champs ou sur les places publiques. Oh ! mes enfants, que d'amendes honorables ne devrions-nous pas faire pour tant de croix méprisées, repoussées ou abattues dans notre cœur ! Quand Dieu nous envoie une croix, nous devrions tomber à genoux, afin de la recevoir avec plus de
respect. Les saints faisaient ainsi mais nous ah ! décidément,
nous sommes des mondaines, nous ne sommes plus dignes de porter l'habit religieux !» — « Après tout, s'écriait-elle dans une autre instruction, je crains plus l'esprit mondain, la tiédeur dans le service de Dieu, la négligence habituelle dans les devoirs d'état et l'affection au péché véniel que tous les échafauds et tous les massacres. » — « Eh ! que nous servira, disait-elle encore, de faire des pratiques de pénitence pour expier les péchés des autres, si nous n'arrachons pas la racine du péché dans notre cœur? »
Cette « réforme du cœur », dont la pensée revient sans cesse dans ses instructions et dans ses lettres, ne pouvait mieux se réaliser, suivant elle, que par la pratique de la dévotion au Cœur adorable de Xotre-Seigneur. C'est dans le sacré Cœur de Jésus, du reste, qu'elle voyait le seul moyen de salut pour la France : « Le salut de la France, répétait-elle à cette époque, avec un accent qui frappa ceux qui l'entendirent, le salut de la France doit venir du Sacré-Cœur (i). »
Ainsi la Servante de Dieu se servait des événements les plus sinistres, de ceux qui semblaient abattre le courage de tant de chrétiens, pour mieux exciter dans ses chères filles la flamme du zèle et le désir de leur sanctification : i Devenons saintes, disait-elle, nous ne sommes en ce monde que pour cela. » Le jour de la Toussaint de l'année 1830, pour mieux graver cette vérité dans l'esprit de ses religieuses et de leurs élèves, et pour fortifier leur courage, elle avait organisé une procession générale très solennelle, où l'on porta en triomphe, au milieu des chants et des fleurs, les statues et les reliques de tous les saints honorés dans la maison : isieurs d'entre nous, dit sœur Sophie, ne purent faire autre chose que de pleurer de joie et du désir de voir la grande fête du ciel, dont celle-ci nous semblait l'image. »