CHAPITRE III
permit qu'elle fît une chute qui aggrava considérablement son infirmité. C'était le 31 juillet 1777, fête de saint Ignace. L'enfant sortait de chez le boulanger du quartier, portant une provision de pains dans ses bras, lorsqu'elle roula d'un escalier et se cassa la jambe. Portée chez sa mère, elle reçut les premiers soins du chirurgien. Mais la jambe était devenue considérablement enflée. Madame Rivier, qui avait une grande dévotion à Notre-Dame de Pradelles et qui conservait pieusement dans une fiole un peu d'huile de la lampe qui brûle nuit et jour dans son sanctuaire, dit à l'enfant : « Marie, dis avec moi un Salve à la Sainte-Vierge ; je vais te mettre cette huile sur la jambe et la Sainte-Vierge te guérira. » Elle fait aussitôt une onction sur la partie malade. Le lendemain, Ier août, l'enflure avait disparu. La mère et l'enfant renouvellent chaque matin la même onction et la même prière, et le quinzième jour, fête de l'Assomption, Marie se trouve complètement guérie, non seulemeutdes suites de sa rupture de jambe, mais encore de toute son infirmité. « Voici, dit sœur Sophie, comment s'opéra cette guérison merveilleuse. La jeune Marie était assise par terre, dans sa maison, ayant à côté d'elle ses béquilles. Un de ses oncles lui dit : « Allons, petite, lèvetoi ; essaie de marcher. » Encouragée par ces paroles, elle se lève et marche seule, à la grande surprise et aux transports de joie de toute la famille.
« Après dîner, elle alla aux vêpres sans béquilles; sa mère lui donnait seulement la main. Tandis qu'elle passait dans les rues, tout le monde se mettait aux fenêtres pour la voir et criait : Miracle! miracle ! la petite Marie est guérie! »
Marie Rivier n'avait désiré et demandé sa guérison que pour mieux se dévouer au service de Dieu. Après la grâce insigne dont elle venait d'être l'objet, elle ne chercha plus qu'une occasion de témoigner à Dieu sa reconnaissance.
Parmi les saints dont elle aimait à entendre raconter les histoires, elle avait toujours éprouvé une particulière admiration pour ces Pères du désert qui, loin du monde, avaient passé leur vie absorbés en Dieu dans la prière et dans la pénitence. Se retirer, elle aussi, dans quelque solitude, dans quelque endroit écarté des montagnes voisines, fut le projet auquel, après plusieurs jours de réflexion, elle s'arrêta. Pourtant s'en aller seule au désert, lui paraissait une entreprise un peu effrayante. Elle chercha autour d'elle une compagne. Parmi les petites filles qui suivaient « son école », elle avisa une
enfant à peu près dépourvue d'intelligence, dont elle espéra sans doute que le caractère taciturne s'accommoderait plus facilement de la vie du désert € Annette, lui dit-elle, veux-tu venir avec moi au - porterons une bonne tourte de pain. » Mais Annette rapporta le propos à des femmes du voisinage, qui s'empressèrent de prévenir Madame Rivier, et Marie dut renoncer pour le moment nner suite à son projet.
Peu de temps après cependant, la femme Teyssier, née Breysse, revenant de chercher du bois de chauffage sur la montagne du Ramier, rencontra dans un sentier, à un quart d'heure environ de Montpezat, la petite Marie Rivier. Celle-ci était sortie de la maison paternelle par le verger, avait suivi le chemin qui mène à la montagne, et avait déjà traversé le bois de châtaigniers des Clauses. — « Marinette, lui dit cette femme, où vas-tu ? — Je vais au désert, répond l'enfant. — Et que vas-tu faire au désert ? — Prier Dieu. — Reviens avec moi, lui dit alors la femme Teyssier. Tu te perdrais et ta mère serait en grand souci de toi (i). » L'enfant reprit le chemin de la ville, et ne tarda pas à rencontrer sa mère elle-même qui, inquiète de son absence, s'était mise à sa recherche. Elle reçut avec docilité les tendres reproches que sa bonne mère crut devoir lui faire et promit de ne jamais plus s'absenter de la maison paternelle sans permission. « Au fond, ajoute M. le curé de Montpezat, après avoir raconté ce fait, la pieuse Madame Rivier ne put s'empêcher d'admirer dans cette circonstance la foi et la piété de son enfant. »
Ainsi, deux siècles auparavant, sainte Thérèse.également âgée de neuf ans, ayant entendu lire la vie des saints martyrs, entraînait avec elle son petit frère Rodrigue sur le chemin du pays des Maures pour y recevoir avec lui la couronne du martyre ; mais elle se voyait bientôt contrainte de rentrer au logis par la rencontre d'un de ses oncles, à un quart d'heure d'Avila.
« Un jour, dit sœur Marie, notre Mère, après m'avoir raconté ce fait de son enfance, ajouta : « Dans mes voyages, quand j'aperçois un lieu boisé et solitaire, je sens la même envie d'habiter au désert», et je me souviens que, plus d'une fois en effet, je l'avais entendue dire, avec une sorte d'exclamation, à la vue de lieux semblables :
i. Déposition de M. Valette, curé de Montpezat, d'après des témoins contemporains de l'événement.