CHAPITRE XXIX
Les croix, dont Dieu préserva, par exception, les Sœurs de La Tour-d'Aigues et de Saint-Julien, dans les débuts de leur fondation, ne devaient pas, cependant, tarder à éprouver de nouveau, et de la manière la plus douloureuse, les pieuses filles de Marie Rivier.
Après une accalmie de deux années, l'épidémie cholérique sévissait de nouveau pendant l'été de" 1835, avec une recrudescence extrême dans le midi de la France. Marseille comptait bientôt de huit cents à douze cents victimes par jour; à Aix, le nombre des morts était proportionnellement aussi élevé. A la fin de juillet, une terrible nouvelle parvenait à Bourg : deux Sœurs qui prenaient les eaux à Gréoux, dans îes Basses-Alpes, sœur Sainte- Anne et sœur Cyprienne, venaient d'être emportées subitement par le fléau.
Peu de jours après, la Vénérable Mère recevait, d'un vicaire de La Tour-d'Aigues, les lignes suivantes, datées du 4 août : « La TourdAigues est rempli d'étrangers qui ont fui d'Aix et de Marseille ; mais voici que la maladie arrive chez nous. Les gens comprennent que c'est un véritable châtiment du Seigneur ; nous confessons beaucoup. »
Le lendemain, sœur Euphrasie, directrice de l'école de La Tourd'Aigues, écrivait : « Le choléra vient de fondre sur nous. Ce matin, M. le curé a chanté une messe de morts ; après-midi, il est tombé malade ; on l'a administré. » — Le lendemain, 6 août : « On vient de m'annoncer que M. le curé a rendu sa belle âme à Dieu... J'attends que mon tour vienne ; il me semble que le bon Dieu me donne un peu de force pour encourager les autres... Veuillez, ma chère Mère, prier et faire prier pour nous, qui en avons tant besoin. »
La mort du pasteur avait sans doute apaisé la justice divine. Le fléau cessa bientôt à La Tour-d'Aigues.
Mais les nouvelles les plus alarmantes arrivaient en même temps de Tulette, de Mondragon, de Salon et d'Alais. Partout les Sœursse dévouèrent en suivant la ligne de conduite que leur Supérieure leur avait tracée en 1832 : les Annales font spécialement mention du dévoûment de sœur Saint-Roch, à Tulette ; mais on conserva aussi le souvenir du dévoûment de sœur Hilarion à Salon, de sœur Adélaïde à Alais, de sœur Séraphie et de sœur Adèle à Mondragon
Quoique, aux derniers jours du mois d'août 1835, les nouvelles fussent de plus en plus consolantes, et que la ville de Bourg-Saint- Andéol ne fût nullement atteinte par le fléau, la Vénérable Mère
tait aux sollicitations de ses filles de Savoie, qui la priaient de visiter leur maison de Saint-Julien : elle ne pouvait se résoudre à quitter la Maison-Mère avant d'avoir vu ses filles pleinement rassu-
; il fallut l'intervention de M. Vernet pour la décider à partir. Le digne Supérieur lui-même prit les devants et se rendit directement à Saint-Julien, tandis que la bonne Supérieure prenait
ircuits pour visiter en passant les établissements de la côte du Rhône. Elle avait pour compagnes de voyage sœur Joseph et sœur Philippine.
Nous ne pouvons mieux faire que de donner, sur ce voyage, quelques extraits du journal de sœur Joseph.
« En arrivant à Grenoble, le Ier septembre, notre Mère reçoit de la Maison-Mère une lettre qui lui fait craindre que le choléra n'éclate bientôt à Bourg. Elle se rend au cimetière et s'agenouille sur les tombes de Mme Aloysia (i) et de M. de Vidaud ; elle y invoque ces deux saints personnages pour toute la Communauté...
\ la frontière de Savoie, un officier arrête notre voiture et nous fait observer qu'on ne peut aller plus avant, le cordon sanitaire venant d'être établi. Je parle pour notre Mère, et fais valoir bien des raisons. Je dis, entre autres choses, que notre Supérieur est passé. — Oui, nous répond l'officier, il est passé un quart d'heure avant que le cordon fût établi. Retournez à Chapareillan ; il suffira que vous y demeuriez neuf jours, et celui-ci comptera pour un.
« C'est là pour nous un monde de contradictions : nous sommes attendues pour la retraite de Saint-Julien ; si on la retarde à cause de nous, M. le Supérieur, qui doit y assister, n'aura pas le temps de rentrer le jour voulu à Viviers pour la retraite pastorale...
« Notre bonne Mère, cependant, nous étonne par son calme : comme en retournant vers Chapareillan nous étions un peu tristes, elle nous a grondées : € Xe faut-il pas, nous a-t-elle dit, vouloir ce que le bon Dieu veut ? X est-il pas le maître de nous arrêter en chemin, et même de nous y faire mourir ? »
Le journal de sœur Joseph est incomplet pour le reste du voyage,
i. Euphro.-ine Jouve, plus connue sous le nom tY.lloysia, qu'elle avait empruntée à saint I. nzague le jour de son entrée au noviciat du Sacré-Cœur, morte à vingt-
cinq ans, novice du Sacré-Cœur, à Grenoble, le 22 janvier 1S21, après avoir donné l'exemple des plus hautes vertus. (V. Histoire de la V. Mère Barat, par Mgr Uaunard, t. I. P. 363-379-)