CHAPITRE XXXI
complété par les souvenirs des deux- autres secrétaires de la Vénérable Supérieure, sœur Xavérine et sœur de l'Ascension, et par la volumineuse correspondance de cette époque, va nous servir de guide pour suivre les progrès de la maladie et en noter les principaux incidents.
Au mois d'août 1836, la Vénérable Mère prépara à leur agrégation six novices par une retraite de huit jours, qui se termina à la fête de l'Assomption. Elle traita avec plusieurs curés et plusieurs municipalités de la fondation de diverses écoles.
Elle écrivit encore.de sa propre main, de longues lettres à ses filles. Son infirmité ne lui permettait plus de tenir une plume. Elle se servit d'un crayon, avec lequel elle traçait de larges lignes espacées, mais d'une écriture toujours ferme. Quand elle avait dicté ses lettres à l'une des secrétaires, elle y ajoutait souvent quelques mots au crayon. Soit qu'elle dictât, soit qu'elle écrivît elle-même, c'était toujours la même netteté de décision dans les lettres d'affaires, la même élévation de pensée dans les conseils qu'elle adressait à ses filles, le même aimable enjouement dans sa correspondance familière. A une ancienne novice, Mlle Eugénie Aubanel, d'Avignon (1), rentrée dans sa famille pour cause de santé, elle écrivait au crayon ces gracieuses lignes : «L Imaginez-vous, ma chère enfant, que le bon Dieu vous a donné une belle toile à peindre. Cette toile, c'est votre âme; chaque acte de vertu sera un coup de pinceau que vous ajouterez au tableau ; s'il vous échappe quelque tache, vite un désaveu, mais point de découragement, point d'inconstance ; et surtout regardez souvent le divin Modèle que vous avez à reproduire ; dans vos relations avec le prochain, dans vos devoirs envers Dieu, dans vos pensées, demandezvous : est-ce ainsi qu'aurait fait, dit ou pensé Jésus-Christ? Adieu,
1. M e Eugénie Aubanel, plus tard Mme Vaison, morte à Avignon le 4 janvier iSSj, était la fille de M. Laurent Aubanel, imprimeur de M. S. Père le Pape, et la sœur du célèbre poète provençal Théodore Aubanel. Au mois de mars 1S36, le futur poète, alors âgé de neuf ans, dédia et adressa à la Mère Rivier, par l'intermédiaire de sa grande sœur, une petite fable de sa composition, intitulée : Le louis cfor. La Vénérable Mère l'en remercia par le charmant petit billet suivant : « Puisque vous m'écrivez de si jolies lettres, mon cher petit Théodore, je veux vous en écrire une pour vous dire que j'ai lu avec admiration la belle histoire du louis d'or. Je vous charge de distribuer à toute la famille un plein cœur de bonnes choses. Je suis très assurée que cette commission sera bien faite par le bon petit Théodore, que je prie le bon Dieu de conserver bon et sage, et à qui j'envoie une plume d'or pour écrire ses jolies lettres. » Nous regrettons de n'avoir pu trouver, soit dans les papiers de la Vénérable Mère, soit dans ceux que la famille Aubanel nous a obligeamment communiqués, aucune trace de la précoce composition littéraire qui avait si vivement frappé l'attention de la Servante de Dieu.
Marie Rivier. 26
chère enfant, soyez forte et généreuse pour »'ous vaincre et vous renoncer en tout, coûte que coûte: c'est la route du ciel. »
Dans ces billets, écrits d'une main affaiblie, sur un lit de douleurs, on rencontre çà et là ces expressions imagées et pittoresques qui donnaient tant de charme à son style : <L Vous êtes trop extérieure, ma chère fille, écrivait-elle à une directrice d école ; vous plongez dans tout ce que vous faites. »
A la fin d'une lettre écrite par une de ses secrétaires, elle ajouta ces mots, où l'on trouve, avec le ton impératif de la Supérieure, l'avertissement salutaire qui arrête sur la pente du relâchement : «Je suis peinée, ma chère fille, de vous voir si préoccupée de vos commo- -, de vos aises. Pâtissez un peu : il n'y avait pas tant d'aisance à Nazareth et à Bethléem ; prêchons Jésus-Christ par nos œuvres plus que par nos paroles. »
Au mois de novembre, à la suite d'une retraite qu'elle donna à six religieuses, que sœur Marie devait conduire à Bordeaux, l'état de sa santé inspira des inquiétudes ; l'enflure augmenta. Mais à la suite d'un traitement ordonné par les médecins, une amélioration notable se produisit. Elle en profita pour réaliser une fondation nouvelle, celle de la Providence d'Orange. « Depuis longtemps, dit sœur Sophie, le vénérable curé d'Orange, M. Millet, de concert avec M. le vicomte de Causans, ami dévoué de la Présentation, et Mme Dumas, femme d'une éminente piété, faisait auprès de notre Mère des instances réitérées pour obtenir deux de ses filles. Ce fut notre vertueuse sœur Saint-Thomas qui fut chargée de la direction de cette maison ; elle en prit possession le Ier mars 1837 et ne tarda pas à lui acquérir l'estime et la sympathie générales. »
Peu de jours après, l'état de la Vénérable Supérieure s'aggravait de nouveau. Le Vendredi-Saint, 22 mars 1837, elle voulut se rendre ,lise pour assister à l'office. Elle n'y était plus entrée depuis quelque temps, car on célébrait chaque jour une Messe pour elle dans une petite chapelle contiguë à sa chambre. Un moment après l'office, on l'entendit tout à coup gémir : « Oh ! que je suis malade ! » s'écria-t-elle. Les Sœurs qui l'entouraient durent la soutenir pour lui permettre d'arriver à sa chambre, où elle perdit connaissance. :i découvrit qu'un érésipèlc s'était déclaré à l'une de ses jambes. Ce mal, ajouté à d'autres, la tint dans un état de souffrance extraordinaire pendant quinze jours. L'enflure des jambes était devenue monstrueuse.