CHAPITRE XXXI
Mais, ni les souffrances nouvelles, ni les rechutes, ne pouvaient refroidir l'ardeur de son zèle. Dès qu'elle le put, elle reprit ses occupations ordinaire-;. Instructions en public et avis particuliers à ses religieuses, choix des novices, placement des sujets, correspondance, toutes ces préoccupations diverses que comporte l'administration d'une grande Communauté, se disputèrent ses instants. Ce fut même alors qu'elle réalisa la fondation d'un établissement depuis longtemps désiré par son cœur, celui de Montpezat.
« Depuis de longues années, dit sœur Sophie, notre Mère aurait voulu établir ses filles dans le lieu de sa naissance, où elle avait fait les premiers essais de son zèle et formé ses premières écoles ; mais toujours des obstacles avaient contrarié ses vues à ce sujet. Une occasion favorable s'étant présentée, elle s'empressa d'en profiter. Comme si elle prévoyait les contradictions qu'aurait à soutenir cet établissement, elle dit à ses filles : « Il faut que je me hâte de fonder cette maison, car j'ai peur qu'après ma mort personne n'ait le courage de le faire. »
{ Les écoles de Montpezat, continue sœur Sophie, étaient alors tenues par de bonnes filles, associées à cette fin ; quelques-unes avaient été autrefois élèves de notre Mère, qui essaya d'abord de leur inspirer le désir de s'unir à nous, mais elles n'y voulurent jamais consentir. M. Jourdan, curé, se déclarait d'ailleurs énergiquement en leur sens. M. Valette, successeur de M. Jourdan, eut d'autres pensées, et le conseil municipal de Montpezat, après avoir décidé à l'unanimité qu'on appellerait une Congrégation religieuse pour diriger les écoles, fit adresser à notre Mère un extrait de sa délibération, avec requête des principaux Messieurs, pour l'inviter à se charger des écoles. Il y eut bien des obstacles à surmonter; les filles associées avaient de nombreux partisans déterminés à les soutenir. Cependant, le Ier mai, notre Mère y envoya quelques Sœurs sous la conduite de sœur Marie. Elles furent accueillies beaucoup mieux qu'on ne l'avait espéré : personne ne leur fit ni affront ni injure. »
Ce fut à cette époque que, ne pouvant plus se rendre dans le lieu ordinaire des réunions de la Communauté, la Vénérable Mère prit le parti de rassembler les Sœurs et les novices dans sa chambre pour leur adresser ses instructions. « Sa parole, dit M. Hamon, semblait s'enflammer à mesure qu'elle approchait du moment de s'éteindre.» « Que venez-vous faire ici, mes enfants ? leur disait-elle un jour.
Que prétend en venant dans une Communauté, si ce n'est
ner entièrement à Dieu pour procurer sa gloire en vous tifiant et en sanctifiant les autres? A quoi bon tant de sacrifices, de voyages et de peines, si vous n'êtes pas dans cette disposition ? faites pas illusion : en entrant ici, vous devez être déterminées à être des saintes quoi qu'il vous en coûte, et par conséquent à embrasser la mortification et le renoncement, condition indispensable pour corriger vos défauts, rompre vos volontés et établir en vous les vertus de Jésus-Christ, surtout l'humilité, sans laquelle vous n'entrerez jamais dans le ciel et ne pourrez faire le bien dans notre état. Examinez donc si vous la voulez franchement, cette vertu, si chère à Notre-Seigneur. Etes-vous disposées à vous laisser reprendre et corriger toutes les fois qu'on le jugera nécessaire pour votre bien ? Supporterez-vous avec douceur qu'on vous blâme, qu'on désapprouve ce que vous ferez, qu'on vous mette à la première ou à la dernière place, qu'on vous change d'emploi ? Souffrirez-vous enfin toutes les contrariétés, grandes ou petites, qui pourront vous arriver, sans vous laisser abattre ou décourager ? Celles qui veulent tout de bon se consacrer à Dieu, ne se rebutent pas des difficultés, parce qu'elles ont pris Jésus-Christ pour modèle et qu'elles veulent l'imiter en tout et partout. »
On était arrivé au mois de juin 1837. Six novices devaient faire leur profession religieuse le 16, fête de saint François Régis. Elles s'y préparèrent par une retraite de huit jours, qui leur fut prêchée par M. Martin, curé de Bourg-Saint-Andéol. Chaque jour, les novices se rendirent dans la chambre de leur bonne Mère pour y entendre ses avis pénétrés de sagesse, ses instructions pleines de feu.
La veille de la fête, une novice lui fit remettre, par sœur Célcstine, un crucifix de bronze au pied duquel était une statuette de la Sainte-Vierge dans une petite niche. Le lendemain, en regardant la statuette placée sur son bureau, elle dit : « Cette croix a été mise là le jour de saint Régis ; le bon Dieu me l'a envoyée pour me faire comprendre que je ne guérirai pas et que je dois me placer en esprit, comme victime, à côté de la Sainte-Vierge, dans la niche, acceptant, moyennant sa grâce, toutes les souffrances qu'il lui plaira de m 'envoyer. »
On voulut lui enlever cette croix, par la crainte qu'elle ne se frappât trop l'imagination ; mais elle s'y opposa fortement. « Cette croix, dit-elle, restera là et ne me quittera pas ; c'est le bon Dieu