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LES DERNIERS JOURS ET LA MORT

La dernière fête de Noël. — Aggravation de la maladie : la Vénérable Mère ne songe plus qu'à se préparer à la mort. — On recueille ses dernières paroles, où elle révèle les sentiments les plus intimes de son âme : sa dévotion envers la sainte Eucharistie, son esprit de prière, sa patience ; elle veut « s'incarner dans la souffrance » ; sa charité envers ses filles ; « Vagnelle qui se change en loup » ; sa charité envers les pauvres, traits divers; son zèle : « J'aimerais autant Cosne que le Paradis. •> — Derniers conseils à une novice. — La fête de la Purification de la Sainte-Vierge; sentiments de la Vénérable Mère sur cette fête. — Sa mort. — Ses funérailles. — Hommages qui lui sont rendus par ses filles, par le clergé, par la population de Bourg et des autres pays qu'elle a évangélisés.

LE 24 décembre 1837, la Vénérable Mère manifesta le regret de ne pouvoir prendre part à la grande fête du lendemain. « Cette nuit de Noël, disait-elle, a toujours eu tant de charmes pour moi ! cette Messe de minuit m'inspire de si doux sentiments ! et ces cantiques ! et ces noëls ! ils me mettent en paradis : hélas ! j'en serai privée cette fois. »

« En entendant ces paroles, dit sœur Joseph, nos cœurs s'attendrirent. Nous nous hâtâmes de disposer toutes choses pour qu'aucune consolation ne manquât, cette nuit, à notre Mère. Des Sœurs et des novices vinrent, le soir, chanter des noëls dans sa chambre, et, pendant les trois Messes qui furent célébrées, la nuit, dans sa petite chapelle, des cantiques furent encore chantés. La pauvre malade était à demi assise à terre sur des matelas. Ce fut là qu'elle reçut la sainte communion dans des sentiments qui nous ravirent. »

lBLS marie rivier.

lernière fête joyeuse à laquelle elle prit part. A partir de iva ; peu de jours après, l'enflure monta jusqu'à la poitrine ; de là des suffocations fréquentes. Le médecin eut de nouveau recours aux scarifications ; mais elles n'aboutirent, . qu'à provoquer des érésipèles. Son dégoût pour la nourriture devint extrême ; elle ne put guère prendre dès lors qu'un peu de lait.

6 janvier, elle dicta encore une lettre pour sœur Caroline, directrice des maisons de Bordeaux : « Dieu soit béni ! lui disait- . c'est toujours mon refrain ; il faut vouloir tout ce que le bon Dieu veut et ne vouloir que ce qu'il veut. » — Puis, faisant allusion à la croix que lui avait apportée sœur Célestine le jour de saint François Régis : « Je me tiens dans ma niche, ajoutait-elle, à côté de la Sainte-Vierge, aux pieds du crucifix : c'est là ma place, je n'en aurai plus d'autre désormais. »

La Vénérable Servante de Dieu eut-elle en ce moment quelque pressentiment de sa fin prochaine? Nous ne savons. On remarqua seulement que son incessant besoin de vie active se calma tout à coup. Elle pria sœur Marie, son assistante, d'expédier à l'avenir toutes les affaires de la Congrégation. Se préparer à la mort par la prière et par le support patient de sa maladie, parut être son unique occupation.

Dans cette chambre de douleurs, où elle a encore à peine un mois à vivre, quelques paroles entrecoupées par les souffrances, quelques exclamations échappées au milieu de longs assoupissements : voilà tout ce qu'il nous reste à recueillir de cette existence dont nous avons essayé de raconter les œuvres fécondes. Mais, par suite sans doute d'un adorable dessein de la Providence, ces quelques paroles, par la spontanéité même de leur expression, vont devenir les éléments du portrait le plus vivant que nous puissions tracer de cette grande àme, et comme le testament le plus précieux qu'elle ait pu laisser à ses filles bien-aimées.

Les voici donc dans leur intégrité, ces paroles dernières, telles qu'elles furent écrites à l'instant même par des plumes fidèles, telles qu'elles furent rapportées, quelques années après, sous la foi du sement, devant les juges ecclésiastiques, par celles qui en avaient conservé religieusement le souvenir dans leur cœur (i).

i. \os principales sources d'information, pour ce chapitre, ont été : le Journal de sœur Joseph, les Mémoires de s.eur Sophie, des notes manuscrites de sœur Xavérine et de

( HAPITRE XXXII. ! i J

• Depuis la fête de Noël, dit sœur Sophie, notre bonne M eut le bonheur de communier presque tous les jours, jusqu'à la fin de sa vie. » Elle exprima, en outre, le désir de s'unir, autant que possible, aux exercices religieux de la Communauté. — « Voulez-vous, ma Mère, lui dit une Sœur, vous associer à la visite que l'on fait au Saint-Sacrement? je vais ouvrir la porte de la chapelle. — Oui, répondit-elle d'une voix forte, Je veux m' unir à la visite au Saint-Sacrement, au chapelet, à la lecture, à i oraison, a tout, à tout, à ta

Un matin, s<rur Joseph, la trouvant assoupie, n'osa pas la réveiller pour la Messe qui se disait dans sa petite chapelle. Elle en éprouva, quand elle s'en aperçut, un vif mécontentement et en pleura amèrement pendant une demi-heure : « Je n'ai que cette consolation dans mes souffrances, disait-elle, pourquoi m'en priver ? J'ai bien le temps de dormir, mais je n'ai pas toujours la faculté d'entendre la sainte Messe quand je le voudrais. » Elle ordonna à sœur Joseph de la réveiller chaque matin, par obéissance, au moment de la sainte Messe, en la secouant fortement si cela était nécessaire. — <L Qu'il m'en coûte, ma Mère, lui disait la bonne Sœur, de vous tourmenter ainsi !» — « Non, non, répliquait-elle, bon courage, mon enfant : la violence que vous vous faites vous méritera quelque grâce. »

On l'entendait souvent, en son particulier, réciter tout haut des oraisons jaculatoires. Les plus fréquentes étaient celles-ci : « Miséricordet mon Dieu ! miséricorde ! » ou bien : <i Ma Mère, vite ! vite ! » — On lui demanda ce qu'elle voulait dire par ce mot : vite. Elle répondit : i. J'appelle ma Mcrc à mou secours : vite veut dire pieu des choses, tout ce qui m'est nécessaire. La Sainte- Vierge n'a pas besoin que je m'explique davantage, elle comprend bien. »

Xe pouvant faire de longues prières, son respect pour l'Eucharistie lui fit craindre de ne point apporter à la communion quotidienne assez de préparation. M. Vernet la rassura, lui disant que l'acceptation résignée de ses souffrances était une suffisante disposition pour communier chaque jour avec fruit.

Elle s'appliqua dès lors avec plus de soin à supporter patiemment tous les malaises, toutes les contrariétés. « Savez-vous, disait-elle à sœur Joseph, comment je parle quelquefois au bon Dieu ? Je lui dis :

sœur de l'Ascension et les dépositions au Procès de canonisation faites par M. Vernet, sœur Marie, assistante : sceur Aloysia, infirmière : sœur Adélaïde, sœur Célestine et le docteur Ainalle Cade.

le somme i i *ut ce que vous

• Et comme sœur Joseph souriait de ces expressions :

. n raison, reprit-elle, de dire au bon Dieu que je suis sa bête de

somme, car VOUS ne pourrie ndre dans quel état eette maladie me

met :je suis sans plaisir, sans satisfaction, sans sentiment ; u 'importe, je

contente ; je ; . . tout la volonté de Dieu et je m 'y soumets. »

Un jour, ses souffrances devinrent, à certains moments, si vives, qu'on entendit au loin ses cris. Le lendemain, elle dit aux Sœurs qui étaient auprès d'elle : « Hier, mes souffrances étaient si violentes que je me suis vue presque à bout de patience ; mais je me dis alors éi moi-même: il ne sera pas dit qu 'ayant été résigm é jusqu 'ici par la grâce de Dieu, je laisse le démon prendre maintenant le dessus : j'ai beau crier, je veux souffrir tout ce que le bon Dieu voudra. »

Un autre jour, après une crise semblable, elle dit : « Si le bon Dieu me disait : voici mon ciel ouvert ; veux- tu y entrer ou continuer de souffrir ? je ne balancerais pas, je choisirais de souffrir jusqu 'à la fin du monde. ••

« Demeurer au lit, dit sœur Sophie, lui devint bientôt un supplice : elle restait plus volontiers assise sur des matelas, près du feu De temps en temps, soutenue par ses filles, elle se levait et restait un moment appuyée contre une chaise à accoudoir. »

Tandis que ses Sœurs lui rendaient, avec un affectueux respect, de pareils services, elle se les reprochait comme une immortification : « Ah '.gâtée que tu es, murmurait-elle en se parlant à elle-même ; tu h paieras bien, va ! »

Une Sœur lui ayant dit : € Se peut-il, ma Mère, qu'avec toutes les

prières qui se font pour vous, Dieu vous éprouve par de pareilles

souffrances ? » elle répliqua vivement : « Retirez-vous, Satan..., et moi

je veux souffrir ! » — Une autre fois, des Sœurs pleuraient autour

d'elle : <L Voyez les, dit-elle en s'adressant à celles qui ne pleuraient

voyez- les, ces âmes faibles ! »

<i fe suis contente, disait-elle un autre jour, de ce que Dieu me veut dans la souffrance et de ce que la Sainte- Vierge le veut aussi : elle n'aurait qu'à dire un mot pour me soulager, viais elle voit qu'il est plus avantageux pour moi de souffrir. » — « Dieu veut que je m'incarne, disait-elle encore, que je m' incarne comme son divin Fils dans la douleur... Okl oui, secriait-elle comme transportée, s'incarner dans les £roix ! s'incarner dans les souffrances ! être toute transformée en souffrances et eu croix ! ... »

( HAPITRE XXXII. 415

Dure pour elle seule, elle était pleine de compassion pour ses filles, qu'elle voyait empressées autour d'elle nuit et jour. « A partir de Noël, écrit sœur Joseph, à mesure qu'on entrevoyait davantage le péril d'une mort prochaine, les Sœurs faisaient mieux connaître l'envie qu'elles portaient à celles qui avaient le bonheur de vivre près de notre Mère et de lui donner leurs soins. Il fallut dresser une liste pour déterminer l'ordre de ces services enviés ; quatre Sœurs se tenaient jour et nuit à la disposition de l'infirmière, et, à des intervalles réglés, on les remplaçait de deux à deux.

4 Un jour, notre Mère entendit des Sœurs qui, à l'entrée de sa chambre, se disputaient l'honneur et la satisfaction de la servir. Elle interrompit leur filiale discussion en s 'écriant de son lit : ^.Pauvres enfants, vous pouvez bien vous disputer ! connue si je ne vous donnais pas assez de peine !... Je ne dis rien, mais tout cela se grave dans mon cœur lit On lui parlait de l'affectueuse anxiété avec laquelle les élèves et les orphelines s'informaient de l'état de sa santé : « Ces bonnes petites ! dit-elle: Est-il possible qu'elles aiment tant une personne aussi maussade et aussi laide que moi ? »

Elle craignait toujours d'être une cause de tristesse : aussi s'efforçait elle de détourner de ses souffrances, par des paroles joyeuses, l'attention de ses filles. « J'ai vu cette bonne Mère, dit sœur Aloysia, passer de très mauvaises nuits et puis nous dire, le matin, des choses vraiment amusantes. Lorsque nous lui en témoignions notre surprise, elle nous répondait : « Je vous Jais bien assez pâtir, pauvres enfants, pour avoir le droit de vous amuser un peu. » — « Un jour, dit sœur Marie, remarquant que nous étions plus tristes qu'à l'ordinaire, parce que le médecin nous avait fait pressentir une complication nouvelle dans sa maladie, elle entonna, pour nous égayer, un couplet de cantique et chanta plusieurs fois, d'une voix forte, Y Alléluia. Elle répéta ensuite avec énergie le mot de saint François Xavier : « Encore plus, Seigneur, encore plus ! »

« M. le Supérieur lui ayant parlé un jour de la possibilité et de l'espoir de sa guérison, quand ce bon Père se fut retiré, notre Mère nous dit : i Tant mieux qii il pense ainsi : son cœur est si bon que, s il était persuade comme moi du contrai) e, il souffrirait trop. Ne lui dites rien qui puisse le détromper, ni à personne ; laissez à tous leur espérance. »

<L Elle se reprochait de manquer de douceur, i. Je pense, disaitelle, que le bon Dieu veut me Jaire soufjrir jusqu'à ce que je sois

lié v-,- quand J'y sera; arrivée, il me tirera de

» Or, un soir, la Sœur infirmière heurta par mégarde contre la jambe la plus endolorie de la malade, qui jeta aussitôt un cri aigu et, de la main, repoussa l'infirmière. Notre Mère se reprocha amèrement cette brusquerie indélibérée ; elle demanda pardon à Sœur Aloysia et, le lendemain, quand nous arrivâmes elle nous dit : . us ne trouverez plus votre $ agnelle », cette nuit elle a été changée en loup et ce loup a sauté sur sœur Aloysia. » Elle souriait en nous parlant ainsi, mais elle n'oublia pas et ne voulut pas qu'on oubliât ce qu'elle se reprochait comme une faute, car elle nous redit souvent, jusqu'à ses derniers jours : « Je ?ie suis plus « agnelle. »

Sa bonté charitable s'étendait aussi avec sollicitude aux serviteurs de la maison. Au Ier janvier, elle craignit que sœur Marie, en leur distribuant leurs étrennes, ne se fût montrée trop parcimonieuse à leur égard : « Les pauvres gens ! dit-elle, je les dédommagerai plus tard. »

On serait étonné si l'amour des pauvres, qui avait été une des premières vertus de son enfance, ne l'avait pas accompagnée jusqu'à son dernier soupir. « Un jour, raconte la portière du Couvent, sœur Siméon, j'allai dire à notre Mère, déjà bien souffrante, que j'avais besoin de vêtements pour une pauvre fille : « Vite, me répondit-elle, donnez-lui tout ce qu'il faut. » L'indigente fut en effet habillée des pieds à la tête. Mais j'étais à peine sortie, que notre Mère me fit rappeler pour me dire qu'elle voulait parler à la Sœur chargée du vestiaire. Je l'amenai près de notre Mère, qui lui dit en ma présence : - Il ne faut renvoyer aucun pauvre qui soit mal vêtu pendant cette sainte quarantaine de Noël : vous mctt)-ez donc à la disposition de sœur Siméon tout ce qu'il y a de vêtements au vestiaire ; quand il rien restera plus, nous aviserons à en prendre ailleu>s. »

Quelques jours plus tard, sœur Siméon vint lui demander, pour une pauvre femme, une couverture : « // faut lui en donner une, répondit-elle aussitôt. — Je n'en ai pas », reprit sœur Siméon. — La Vénérable Mère repartit vivement: « Il faut pourtant en trouver une ; s il ri y en a pas d'autres, vous prendrez celle-ci » ; et elle soulevait la couverture de son lit.

Tour se conformer à la volonté de Dieu, elle avait renoncé, avonsnous dit, depuis les premiers jours du mois de janvier, à s'occuper des œuvres extérieures de sa charge. Une de ses dernières paroles prouvera cependant que la flamme intérieure du zèle n'était pas

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