CHAPITRE XXXIII
tant que nous ne tâcherons pas d'agir comme il a agi, de X imiter eu tout, en un mot, dans son intérieur et clans son extérieur, nous n'avancerons pas dans la vertu, nous ne ferons pas le bien, nous serons indignes de notre vocation, nous déshonorerons la vie religieuse. »
Mais, avec son admirable sagesse, la Vénérable Mère, tout en proposant ce noble but aux Sœurs de la Présentation, ne pouvait oublie'- les moyens qui y conduisent, et le profond travail intérieur de l'âme, nécessaire pour préparer les voies à cette union surnaturelle avec Jésus-Christ. Ces moyens, elle les avait trouvés dans une seconde parole de Notre-Seigneur, qu'elle méditait aussi sans cesse et qu'elle répétait fréquemment : Si que/qu'un veut venir après moi, quil renonce à soi-même et qu'il porte sa croix. On ne pouvait, suivant elle, devenir vraiment fort, tempérant, juste et prudent, on ne pouvait véritablement acquérir les vertus de foi, d'espérance et de charité, on ne pouvait être, en un mot, un vrai disciple de Jésus- Christ, si l'on ne commençait par être humble et mortifié.
Etre humble, suivant la doctrine de saint Ignace de Loyola, c'est être disposé à s'abaisser autant qu'il sera nécessaire pour obéir en tout à la loi de Dieu. Etre très humble, c'est regarder avec une entière indifférence les richesses et la pauvreté, les honneurs et les mépris, pourvu qu'il revienne à Dieu égale gloire. Être parfaitement humble, c'est de plus, à égalité de gloire pour la Majesté divine, préférer la pauvreté aux richesses et les mépris aux honneurs, afin de mieux montrer son amour à Jésus-Christ pauvre et méprisé (i). Qui ne voit combien de pareilles dispositions, en dégageant l'âme des tendances égoïstes de la nature, la rendent de plus en plus apte à se dévouer sans réserve lorsque la voix impérieuse du Devoir ou le doux appel du Conseil se font entendre ? La Vénérable Servante de Dieu pratiqua et prêcha l'humilité aux trois degrés marqués par l'incomparable maître de la vie spirituelle. Se recommandant un jour aux prières d'un saint prêtre : « Que demanderai-je à Dieu pour vous ? lui dit celui-ci. — Ah ! reprit-elle avec un ton de sincère componction dont le bon ecclésiastique fut frappé, demandez à Dieu qu'il me fasse mourir de honte de l'avoir offensé et de haine pour moimême. » — « Je puis vous assurer, mon enfant, disait-elle à une de ses Sœurs qui lui avait avoué une faute d'amour-propre, que si ce
i. Exercices spirituels, seconde semaine, les trois degrés d'humilité.
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n'était ma place, mon plaisir serait de me mettre sous les pieds de tout le monde comme un ver, et c'est ainsi que nous devons nous tenir, au moins dans la disposition de notre cœur. » — « ( lorsque je suis humiliée, disait-elle, que je sens le mieux ma faibk
alors que je prie avec le plus de ferveur et que j'obtiens, par suite, plus de grâces de Dieu. Du reste, ajoutait-elle, quand je suis dans l'humiliation et dans l'abjection, il me semble que je me trouve dans mon centre. >> Elle demandait hardiment à ses filles les menus sentiments. — i Plus on est humble, disait-elle, plus on fait le bien ; moins il y a de l'humain dans nos actions, plus il y a du divin. » Elle exprimait sa pensée à ce sujet d'une manière singulièrement pittoresque : « Quand j'apprends qu'une de mes filles a enduré patiemment une contrariété, je dis : Deo gratias ; si j'entends dire qu'elle est au milieu des croix et des épines et qu'elle les supporte avec courage, je chante un Te Dewn ; mais lorsque je suis informée qu'on la loue, qu'on la flatte et que le monde l'applaudit, oh ! alors j'entonne un De prof midis. »
Humble pour elle-même, elle l'était également pour sa Congrégation. La directrice d'une de ses maisons s 'étant plainte à elle que le monde faisait injustement a ses Sœurs la réputation d'avarice : int mieux, répondit-elle dans une lettre qu'on conserve encore avec respect ; notre œuvre est toute de Dieu, et il ne veut pas qu'il y ait rien d'humain, ni appui, ni louanges des créatures ; elle a été fondée à Bethléem, dans la pauvreté, dans la misère, dans l'obscurité. Jusqu'ici elle a eu l'approbation du ciel, et Dieu l'a fait prospérer malgré tous les blâmes et les mépris des hommes ; qu'il en soit béni ! Xotre-Seigneur, pour sauver le monde, a sacrifié son honneur, sa réputation, sa liberté, sa vie ; il est mort dans le gouffre des humiliations. Tout cela bien médité, ma chère fille, donne de l'horreur pour l'estime des créatures. Je préfère leurs mépris à leurs louanges, et je désire ardemment que la Communauté marche toujours à la suite de Jésus-Christ dans la route des humiliations. Nous ne sommes que trop estimées. Rappelons-nous ce que Notre-Scigneuraditaux apôtres: Vous serez persécutes pour l'amour de mon Nom ; l'on vous Jiaira à cause de moi, parce que vous êtes mes disciples. N'oublions pas, ma chère fille, que nous sommes les épouses de Jésus-Christ anéanti, qui est un Époux de sang ; marchons à sa suite d'un pas ferme. >>
<L Loin de parler jamais de son Institut de manière à lui donner
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ta préférence sur aucun autre, dit son premier biographe, elle témoignait en toute rencontre une singulière estime pour les autres I
itions religieuses, les proposant même souvent pour modèles à ses Sœurs. Elle aimait à exalter surtout les vertus des Sœurs de Saint- Yincent-de- Paul, des religieuses de la Visitation, des Jésuites et des premiers chrétiens: 4 Hélas ! disait-elle, que sont nos petites vertus, nos faibles efforts, en comparaison de leur générosité et de leur dévoument ?.... Nous sommes les dernières dans la maison de Dieu ; sanctifions-nous du moins dans notre petitesse et notre obscurité. •> 1
L'histoire de la Vénérable Mère Rivier nous a déjà montré à quel degré elle pratiqua la seconde condition de la sainteté, la mortification.
Pas plus que l'humilité chrétienne, la mortification chrétienne ne saurait constituer cet état d'âme déprimant, destructeur de toute activité extérieure, que des esprits étroits ou sectaires se sont plu à y voir. « La mortification, dit M. Olier, nous fait crucifier, lier, garrotter et étouffer intérieurement toutes les inspirations malignes de la chair qui nous porteraient à nous éloigner de Dieu et à nous rechercher en toutes choses, mais elle contribue par là même à faire régner en nous ces inspirations saintes de l'Esprit divin, qui nous élèvent audessus de la terre, sanctifient nos œuvres et nous font agir en tout comme de vrais enfants de Dieu (2). »
C'est bien ainsi que Marie Rivier entendit et pratiqua toute sa vie la mortification. C'est pour participer plus pleinement à l'Esprit vivifiant de Jésus-Christ, qu'elle voulut se crucifier plus complètement, dans sa chair et dans son cœur avec Jésus-Christ. Mgr Rey, évèque d'Annecy, qui l'avait beaucoup connue, a écrit d'elle : « Sa vie a été un calvaire intérieur (3). » Les maladies, les persécutions, les désolations intimes, les soucis de sa charge, furent les principales douleurs de ce calvaire. <"< La croix, écrivait-elle à sœur Sophie, c'est mon pain de chaque jour. » — «. Ne vous inquiétez pas de ma santé, écrivait-elle une autre fois, les croix la fortifient. » A ces croix personnelles se joignaient celles de chacune de ses filles. La charité les