CHAPITRE VI
dangers que couraient dans le monde un grand nombre de jeunes filles de Montpezat, elle forma le dessein de les réunir, pour les exercices de piété, pour le travail et pour les distractions ellesmêmes, en une sorte de communauté, où elles trouveraient, en même temps que tous les amusements permis et honnêtes, les garanties sérieuses d'une vie chrétienne. Henriette Chambon entra de grand cœur dans ces vues qui répondaient si bien à ses goûts personnels et offrit sa maison pour servir de lieu de réunion.
« Le nouveau projet, à peine connu, fut tellement goûté, dit sœur Sophie, que bientôt la pieuse assemblée comptait tout ce qu'il y avait de jeunes filles vertueuses et honnêtes dans la paroisse. »
Voici, d'après les témoins, et d'après la Vénérable Mère elle-même, quelles furent les dispositions principales du règlement de ce petit patronage, que Marie Rivier et toute la paroisse se plurent à appeler bientôt « le petit couvent. »
Aucune jeune fille ne pouvait être admise qu'après avoir fait une sorte de retraite suivie d'une confession générale, et avoir promis de n'assister à aucune fête mondaine, pas même à une noce de parents, sans la permission de la Supérieure ou de l'Assistante.
Une fois admises, les jeunes filles observaient l'ordre du jour suivant : Celles qui n'étaient pas retenues par les occupations de leur maison, ou appelées aux travaux des champs, se rendaient dès le matin chez Mlle Chambon qui, occupée à des travaux de lingerie, ne quittait pas sa demeure. La journée commençait par la prière en commun, suivie d'une courte méditation. Pendant les travaux, tantôt l'une ou l'autre des jeunes filles, à tour de rôle, faisait une lecture pieuse dans le Magasin des Pauvres, le Magasin des Enfants, la Vie des Saints ; tantôt Henriette elle-même, tout en cousant et en repassant son linge, racontait une histoire édifiante, alimentait l'entretien par la vivacité de son esprit, ou bien entonnait les strophes joyeuses d'un cantique.
Dès que sa classe du matin était terminée, Marie accourait vers Henriette et apportait à la petite société un nouvel élément d'entrain et d'édification. Elle allait ensuite chez sa mère pour dîner, retournait à son école pour la classe du soir, et retrouvait à la veillée les jeunes filles. Après avoir récité le chapelet, écouté une pieuse lecture et fait la prière du soir en commun, chacune se retirait dans sa maison.
La journée du dimanche était réservée à des divertissements
. ordinaires. Si c'était l'hiver, on organisait la représentation d'un
le l'Ancien ou du Nouveau Testament, la mise en scène i\\u\
lé de la vie des saints. Tendant Tëté, c'étaient des promenades
aux environs de Montpe at, où - chacune à son tour, dit un témoin,
achetait du lait, des fruits, des gâteaux, pour régaler toute la société. »
Marie Rivier était l'âme de toutes ces réjouissances, comme elle était l'âme des pieuses assemblées du petit couvent. « Quand les gens du quartier, dit sœur Sophie, la voyaient passer dans la rue qui conduisait à la maison de Mlle Chambon, ils se disaient : « Voilà M Rivier, nous allons entendre rire. » Et ils ne se trompaient pas.
L'n si aimable caractère, joint à un esprit aussi judicieux, donnèrent à Marie Rivier un ascendant extraordinaire sur la jeunesse de Montpezat. « Toutes ces jeunes filles, dit sœur Sophie, avaient une si grande confiance en Mlle Rivier, qu'elles se conduisaient en toutes choses par ses conseils. Aucune ne prit une décision sur son avenir sans l'avoir interrogée. Le bien qui se produisit fut considérable. Ces jeunes personnes, ainsi formées dans leur jeunesse à la pratique de la vertu et de la piété, sont devenues les meilleures mères de famille du pays. »
Il était naturel que le démon cherchât à susciter à cette œuvre plus d'un obstacle. Mais l'inflexible sévérité que la pieuse maîtresse savait garder lorsque le bien des âmes était en péril, l'indomptable énergie dont elle savait alors faire preuve, ne se trouvèrent jamais en défaut. Nous en avons, dans les témoignages des contemporains, plusieurs exemples remarquables.
< L'année même de la bienheureuse mort de notre Mère, raconte sœur Zite, un notable de Montpezat vint un jour visiter sa fille, pensionnaire dans notre maison. J'introduisis ce monsieur au parloir, et je revins bientôt lui amenant son enfant. Je fus surprise de le trouver à genoux, les mains jointes, devant le portrait de notre Vénérable Mère, qu'il voyait, me dit-il ensuite, pour la première fois. Je lui demandai s'il avait reçu quelque grâce de notre Mère ; on parlait alors, en effet, de prodiges opérés par son intercession : — <L Non, répondit-il, je ne lui suis redevable d'aucune grâce depuis sa mort ; mais du temps qu'elle vivait à Montpezat, je reçus de sa main une correction méritée, et j'étais à lui en faire mes remercîments. J'avais dix-huit à vingt ans quand, un jour, passant au grand pré, j'y rencontrai une des jeunes filles que la Mère Rivier réunissait