CHAPITRE VIII
Le nouveau cure de la paroisse, M. Agreil, avait connu, comme vicaire A Montpezat, les œuvres de zèle de MUe Rivier. « Convaincu que le meilleur moyen de régénérer son peuple était d'attirer auprès de lui une si précieuse institutrice, il lui proposa de venir se fixer à Saint-Martin, et lui écrivit à ce sujet une lettre pressante où il lui exposait combien ce théâtre serait plus digne de son zèle, combien la gloire de Dieu et la religion y gagneraient davantage. A un tel langage, le cœur de M,le Rivier n'avait pas de résistance à opposer ; elle accepta la proposition. Mais plusieurs difficultés contrariaient son départ immédiat : d'un côté elle devait trois cents francs d'un emprunt fait pour secourir les pauvres, et elle ne pouvait partir sans avoir acquitté sa dette ; d'un autre coté elle connaissait l'opposition que les habitants de Montpezat mettraient à son départ, et elle ne savait comment s'y soustraire. Elle fit part de ces deux obstacles au curé de Saint-Martin, et celui-ci leva la première difficulté qui l'arrêtait, en payant la dette de ses propres deniers ; il ne restait plus à surmonter que l'opposition des habitants : désespérant du succès d'une négociation, il crut plus sage de dépêcher tout simplement un envoyé à Montpezat pour lui amener MIle Rivier, sans demander l'agrément de personne ; mais les habitants ne se furent pas plus tôt aperçus du sujet du voyage, qu'ils accablèrent l'envoyé de reproches et de menaces, le contraignirent de s'en retourner, et tinrent jusqu'à son départ Mlle Rivier renfermée dans une maison particulière. Elle resta donc encore quelque temps à Montpezat ; mais pressée par son zèle qui l'appelait dans un champ plus hérissé de ronces et d'épines, où il y avait plus à travailler et à souffrir, elle crut ne pouvoir différer davantage, et partit en secret, sans prévenir personne (i). »
Ses travaux à Saint-Martin furent ceux qui l'avaient occupée à Montpezat. Les enfants, les jeunes filles, les mères de famille, les pauvres exercèrent l'infatigable activité de son zèle. Faire le tableau de ces œuvres, serait répéter ce que nous avons dit aux précédents chapitres. Un seul témoignage suffira à faire comprendre tout le bien qui fut opéré par Marie Rivier pendant son séjour dans cette paroisse: « En 1808, dit sœur Caroline, j'eus le bonheur d'accompagner notre Vénérable Mère à Saint-Martin-de-Valamas. Je ne saurais exprimer quel fut le bonheur de M. le curé, M. Agreil, celui-là
1. Vie de Madame Khier, par M. Hamon, curé de Saint-Sulpice, p. 30-31.
même qui l'avait appelée autrefois à fonder une école dans la paroisse, et qui avait été le témoin, là comme à Montpezat, des merveilles opérées par sa charité. La joie des habitants ne peut se dire. Tous se pressaient autour d'elle comme des enfants qui revoient une mère tendrement chérie. Les femmes lui présentaient leurs enfants et lui rappelaient les instructions qu'elles avaient entendues. Je n'avais jamais rien vu d'aussi touchant, jetais attendrie jusqu'aux larmes. »
I. euvre des instructions du dimanche aux femmes et aux jeunes filles prit surtout à Saint-Martin un développement extraordinaire, t là que Marie Rivier commença à déployer ces étonnantes qualités oratoires qu'elle devait utiliser bientôt pour le bien des âmes, au milieu des paroisses privées de leurs pasteurs. On était en 1791, l'agitation révolutionnaire se faisait à peine sentir dans un pays aussi religieux, aussi éloigné des grands centres que Saint- Martin-de-Valamas. Mais l'âme de Marie Rivier, pressentant de graves périls, redoublait de zèle. Son éloquence, telle que nous la dépeignent les témoins, est bien déjà celle que nous révéleront les notes prises plus tard, avec une fidélité scrupuleuse, à ses instructions : tour à tour familière, enjouée, grave, incisive, émaillée d'anecdotes et de traits piquants, puis s'élevant soudain au pathétique le plus émouvant, excitant les rires ou les larmes suivant les circonstances, mais captivant toujours l'attention de l'auditoire, pour le détourner du péché et pour l'élever à Dieu. On accourait en foule, disent les Mémoires ; plus on avait entendu la pieuse institutrice, plus on désirait l'entendre. Les sujets de ses instructions étaient toujours l'explication des commandements de Dieu et de l'Église, la manière de bien faire ses actions ordinaires et de bien recevoir les sacrements, surtout de se bien confesser. La forme variait à l'infini ; c'était tantôt un dialogue, tantôt une histoire ou une parabole, tantôt une sorte de drame. Elle mettait souvent en scène un personnage, réel ou imaginaire, dont les actes bons ou mauvais lui fournissaient le sujet de leçons toujours appropriées aux dispositions de son auditoire. <i Eh bien, disait-elle, que pensez-vous de telle parole, de telle action ? N'aurait-il pas mieux valu agir de telle manière? N'est-ce pas contraire à tel commandement ? » Tout cela était dit en un langage vivant, imagé, où la foule retrouvait ses comparaisons populaires, parfois exprimées avec toute l'énergie et toute la couleur locale de son patois. < Les succès dont ces instruc-