CHAPITRE VIII
tîons furent suivies, dit sœur Sophie, prouvèrent la sagesse du zèle qui les inspirait. Les bonnes femmes, en entendant Mllc Rivier, étaient souvent comme transportées du désir de mettre aussitôt en pratique ce qu'elle venait de leur développer, car Dieu lui avait donné le talent de mêler à tout ce qu'elle disait une force entraînante. »
En même temps que Dieu développait ainsi en elle, en vue de son futur apostolat, les dons extérieurs qui devaient être les puissants instruments de son zèle, il affermissait en son âme les vertus solides qui allaient bientôt lui être plus que jamais nécessaires.
Parmi les vertus de Marie Rivier, il en est une sur laquelle le témoignage unanime des personnes qui l'ont connue forme comme un concert d'admiration. L'une d'elles a résumé en ces mots l'impression de tous : « Sous le rapport de la modestie, dit-elle, Marie Rivier, dès son enfance, a toujours été considérée par tout le 'monde comme un ange. » L'ombre seule du mal, de l'occasion du mal, la fit toujours trembler. A l'âge d'environ quatorze ans, elle avait assisté à un repas de noce. A la fin du repas, quelques invités commencèrent une de ces danses du vieux temps auxquelles la modestie chrétienne n'avait presque rien à reprendre ; mais la conscience de l'enfant n'avait pu en supporter le spectacle. C'est elle-même qui raconta le fait à sœur Marie. « J'éprouvai, dit-elle, une peine si grande que je me mis à pleurer, mais personne ne sut le motif de mes larmes. » Lorsque, dix ans plus tard, à Saint-Martin-de-Valamas, la jeune institutrice expliquait les commandements de Dieu, plus d'une fois, des jeunes filles, des femmes vinrent lui ouvrir leur cœur, lui confier leurs peines de conscience et lui demander des conseils. € Elles me parlaient, dit-elle, presque comme on parle à un confesseur. Je les écoutais. Mais, ajoute-t-elle dans un aveu qui trahit son admirable innocence, parfois je ne comprenais pas ce qu'elles voulaient me dire , je leur faisais alors une même réponse : « Dites cela à votre confesseur, comme vous venez de me le déclarer à moi-même. »
Marie avait la simplicité de la colombe, il lui manquait peut-être quelque chose de la prudence du serpent. La Providence va lui ménager sur ce point une double leçon dont elle saura profiter.
La petite ville de Saint-Martin-de-Valamas était alors habitée par plusieurs familles de bonne bourgeoisie, parfaitement honorables et presque toutes unies par les liens de la parenté. Ces familles
organisaient souvent entre elles de joyeuses et honnêtes réunions
où, la plupart du temps, le pasteur de la paroisse présidait. L'estime
dont on entourait la jeune institutrice, l'esprit'aimable qu'elle appor-
lans la conversation, la firent vivement désirer dans ces assem-
hie, ni la vanité ni la frivolité si naturelles aux jeunes personnes, notre Mère, durant ces années de se tenait proprement, et comme elle aimait aussi beaucoup à se récréer, à rire et à faire rire, on était heureux de l'avoir dans les sociétés honnêtes. » De son coté, elle crut, pour d'excellentes raisons, pouvoir répondre, de temps en temps, aux invitations qui lui étaient faites ; elle n'acceptait cependant que lorsque M. le curé était lui aussi invité.
L'enjouement, les apparences extérieures de la jeune fille trompèrent, parait-il, un jeune homme de Saint-Martin-de-Valamas. Poussé par de malicieux camarades, il s'avise, au milieu d'un jeu, de s'approcher comme pour lui donner un baiser ; mais il reçoit aussitêt de la jeune fille, surprise d'une pareille audace, un soufflet si brusquement et si vigoureusement appliqué, que toute l'assemblée en demeure dans la stupeur. « Le pauvre garçon, disent les témoins, fut si confus qu'il ne dit plus un mot ; il baissa les yeux et garda un morne silence jusqu'à la fin de la soirée. » Ce jeune homme devint un des personnages les plus honorables de Saint-Martin-de- Valamas ; il eut souvent, depuis, l'occasion de rencontrer la Vénérable Mère, mais on remarqua qu'il ne lui parla jamais qu'avec le plus profond respect et en peu de mots.
A la suite de cet incident, Marie, comprenant que la vie de piété qu'elle désirait mener s'allierait difficilement avec la fréquentation des sociétés du monde, même les plus honnêtes, résolut de ne plus fréquenter d'autre maison que celle du curé de la paroisse, mais là même l'attendait une nouvelle expérience, qui devait l'amener à une séparation du monde plus complète.
Vers le milieu de l'année 1791, quelques agitations politiques, suscitées par les graves événements de la capitale , s'étaient manifestées à Saint-Martin-de-Valamas. Quoique aucun trouble sérieux ne s'y fût encore produit, la municipalité prévoyante sollicita du Directoire de Privas l'envoi de quelques soldats pour assurer l'ordre. Une compagnie du 40e régiment d'infanterie, ci-devant Soissonnais, commandée par M. d'Escoffin-Barbeuf, y fut envoyée.
Le rôle de M. Agreil fut, avant tout, dans ces circonstances, celui