CHAPITRE IX
Dans de si pénibles conjonctures, l'attitude du clergé du Vivarais fut digne de sa vieille réputation de foi et de piété. Lorsque, le G février 1791, l'évêque traître à sa foi parut au haut de la chaire de la cathédrale de Viviers pour prêter le serment schismatique, dès les premiers mots de son discours, le chapitre, le séminaire, tous les ecclésiastiques de la ville, qui avaient été convoqués à la cérémonie, se retirèrent en silence (1).
Mais, hélas ! certaines qualités privées de l'évêque de Viviers, sa courtoisie, son aménité de caractère, sa générosité finirent par entraîner après lui, au moins momentanénent, un certain nombre de prêtres. Parmi ceux-ci se trouva le pasteur immédiat de Marie Rivier, le curé de Montpezat.
Le premier dimanche de septembre de l'an 1790, la sainte institu-
si vous voulez faire pénitence », et elle le conduisit dans une pièce étroite, servant de bibliothèque, où, pendant quarante jours, elle lui apporta du pain et de l'eau sans lui permettre de sortir. (Y. Pie V 1 dans les prisons du Dauphiné, par A. -M. de Franclieu, un vol. in-S°, Bloud et Barrai, et Essai historique sur la ville a" Embrun, par l'abbé Sauret, Gap, 1860, un vol. in-8°. )
Ce fut le commencement de la pénitence à laquelle le prélat repentant se condamna jusqu'à sa mort. A l'âge de soixante-dix ans, il vint habiter à Embrun l'hôtel de sa famille et il s'y livra aux austérités les plus rigoureuses pour un vieillard. « Il ne voulait, dit l'auteur de la Vie de M. Vemet (Mgr Dabert), d'autre société que Dieu et sa conscience : sa conscience, pour en effacer, à force de gémissements et de larmes, les souvenirs qui l'accablaient ; Dieu, pour implorer sans cesse sa miséricorde et se préparer un jugement favorable. Ses jeûnes furent continuels ; le peu de nourriture qu'il prenait était la plus pauvre, la plus grossière, et il la prenait dans ur.e auge en bois. Ce qui lui restait de sa pension et de ses autres revenus, il le consacrait au soulagement des malheureux. Chaque jour, il faisait six heures de méditation, c'est-à-dire que son oraison était continuelle. Le sentiment de son indignité était si vif dans son âme qu'il ne voulut plus jamais remplir la moindre fonction épiscopale. Un jour l'évêque de Gap l'ayant prié de le suppléer dans une ordination : « J'en suis indigne ! j'en suis indigne ! » répondit-il. La dernière année de sa vie, pour se livrer à des pénitences plus austères encore, il se retira à Boscodon, abbaye voisine d'Embrun, où vivaient quelques Trappistes que la Révolution avait oubliés. C'est là qu'il mourut le Ier janvier 1815. Sa mort fut celle d'un saint. (V. Armoriai généalogique et biographique des Évéques de Viviers, par l'abbé Aug. Roche, professeur au petit séminaire d'Aubenas, Lyon, 1S94. T. II, p. 3.12, 343.)
Jamais, ni dans ses conversations, ni dans ses lettres, la Vénérable Mère n'a fait la moindre allusion aux égarements de Mgr de Savine. mais lorsqu'elle multipliait avec tant d'ardeur les pratiques d'expiation, lorsqu'elle y excitait si vivement ses filles, en s'écriant : € Une religieuse qui ne prie pas pour la conversion des pécheurs n'est qu'une moitié de religieuse », Dieu, sans doute, exauçant les prières de sa Servante, les faisait retomber en grâces abondantes sur l'âme de celui qui avait été son premier Pasteur.
1. Tous ces détails sont de tradition dans le clergé de l'Ardèche ; on les a recueillis de la bouche de vieux prêtres qui les tenaient de témoins oculaires. D'après quelquesuns, i! serait resté, autour de l'évêque, cinq ou six ecclésiastiques, déjà gagnés et endoctrinés par lui.
Marie Rivier. e
66 ! \ VÉNÉRABLE MARIE RIVIER.
trice avait eu la douleur d'entendre lire au prône (i), par le curé de se, le texte de l'odieuse Constitution qui prétendait abaisser condition d'un simple pouvoir terrestre la divine hiérarchie du rdoce et de l'épiscopat. Elle y avait appris que désormais, de par la volonté de l'Assemblée Constituante, les cent trente-huit sièges épiscopaux de France étaient remplacés par quatre-vingtquatre évêchés nouveaux, établis et divisés suivant le nombre et la inscription des quatre-vingt-quatre nouveaux départements ; qu'à partir de ce jour archevêques, évêques et curés seraient nommés à l'élection par le peuple et que les nouveaux élus n'entreraient en fonctions qu'après avoir juré solennellement obéissance à la nouvelle Constitution.
Le 14 juillet 1792, le malheureux pasteur de Montpezat donna le dernier gage de sa soumission à la loi schismatique. Il couronna son apostasie en prêtant publiquement, au milieu des cérémonies d'une solennité civile, le serment constitutionnel (2).
Si, à plus d'un siècle d'intervalle, nous ne pouvons lire sans un frémissement d'horreur le récit de pareilles défections, il est difficile d'imaginer ce qui dut se passer dans une âme aussi profondément attachée à la sainte Église que celle de Marie Rivier lorsqu'elle fut témoin des scènes lamentables que nous venons de rappeler. Sans doute, à l'exemple de l'apôtre saint Paul (3), la Servante de Dieu sentait, à chaque nouvel outrage de l'impiété révolutionnaire, la flamme du zèle redoubler d'intensité dans son cœur. Mais, pour réagir contre une situation qui tenait à des causes aussi profondes et aussi générales, que pouvait une humble fille de la campagne ?
1. Des Lettres Patentes avaient imposé aux curés l'obligation de lire au prône les décrets de l'Assemblée Constituante. La plupart des curés s'abstinrent néanmoins de publier la Constilu'.ion civile du Clergé, dont l'esprit et la lettre étaient trop évidemment schismatiques.
2. C Ce jourd'hui, 14 juillet 1792, an quatrième de la Liberté, dit un procès-verbal rvé" aux archives municipales, se sont présentés devant l'autel de la Patrie, les maire,
officiera municipaux, juge de paix, gardes nationaux, curé et vicaires et la majeure partie des citoyens composant la commune de Montpezat, qui, assemblés en mémoire du grand jour qui a renversé le sceptre du despotisme, ont renouvelé le serment, au pied de l'autel, de maintenir de tout leur pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée Nationale Constituante, aux années 1789, 1790 et 1791, et de vivre libres ou mourir. »
Suivent trente à quarante signatures seulement, ce qui fait légitimement supposer que la majeure partie de la population, dont il est question dans le procès-v.-rbal, ne tenait pas à prendre ouvertement la responsabilité de cette manifestation, et que la plupart y assistèrent en curieux.