CHAPITRE IX
Toutes les œuvres qu'elle avait, au prix de tant de peines, fondées naguère dans son pays natal, se trouvaient menacées. La maison des Dominicaines du Chanton, où elle avait établi son école, venait d'être déclarée bien national . Son patronage de jeunes filles n'était pas moins en péril. La présence d'une garnison extraordinaire dans la petite ville de Montpezat (1) y entretenait un ferment funeste de dissipation : des réunions bruyantes, des bals publics avaient déjà déterminé la défection d'une partie de la jeunesse. Un des projets les plus chers au cœur de la pieuse institutrice, le groupement autour d'elle de quelques compagnes sous la forme d'une communauté religieuse, semblait devoir être mis à néant par la promulgation de la loi du 6 avril 1792, interdisant la formation « de toute association quelconque de piété ou de charité. »
Mais ce qui déconcerte les faibles exalte le courage des forts. Loin d'abandonner une seule de ses entreprises, nous allons voir Marie Rivier reprendre chacune d'elles sur une base plus large, et y ajouter, au fur et à mesure des besoins, les œuvres que nécessiteront les périls nouveaux.
Les difficultés à surmonter allaient être d'autant plus grandes qu'au schisme constitutionnel s'ajoutait l'agitation révolutionnaire : sans appui du côté de ceux qui auraient dû être ses protecteurs naturels, la Servante de Dieu allait se trouver en butte à des obstacles de toute sorte du côté des pires ennemis de la religion.
Aucune scène grave de violence ne s'était encore produite à Montpezat, mais des nouvelles de plus en plus alarmantes arrivaient de la capitale et des villes voisines du Vivarais.
Dans l'Ardèche, un soulèvement politique au camp de Jalès fut l'occasion des premières effusions de sang. Sur la paroisse de Berrias, aux limites du Gard, de l'Ardèche et de la Lozère, au pied du château-fort de Banne, trente mille hommes, catholiques et royalistes, s'étaient levés, une croix rouge sur la poitrine, au cri de «Vive la religion! (2) » Le 9 juillet 1792, en représailles de la prise du
1. La garnison fut composée d'abord d'une compagnie du 27e régiment d'infanterie, et, bientôt après, d'une compagnie de volontaires nationaux du bataillon n° 2 de la Haute- Garon e. (Arch. municip. de Montpezat.)
2. V. F'irmin Boissin, Le camp de Jaiïs, p. 156. M. F. Boissin démontre, dans cette étude tiès documentée, que, des trois fédérations de Jalès, les deux piemières composées «le 30 à 40.000 hommes, en 1790 et 1791, eurent un caractère presque exclusivement catholique. La troisième, composée de 2. 000 hommes seulement, en 1792, fut incontestablement un mouvement royaliste, mais elle mit au premier rang de son programme la
teau de Banne par l'armée des fédérés, sept prêtres paisibles, qui s'étaient réfugiés à Naves,pres des Vans, chez un de leurs confrères, y furent brusquement arrêtés. Le 12 juillet, les abbés Pradon n, saisis en même temps que le comte de Saillans, chef des royalistes, furent massacrés avec lui aux Vans. Ce fut le premier sacerdotal versé dans le Vivarais. Le lendemain, un détachement de gardes nationaux s'empara du vénérable chanoine de La Bastide et le conduisit à Joyeuse, où il fut tué par la populace devant la porte de l'église paroissiale. Le 14 juillet, un groupe d'assassins envahit violemment, aux Vans, la prison où étaient enfermés les sept prêtres arrêtés à Naves et deux autres ecclésiastiques écroués après eux. On les traîna sur les bords de la rivière et, les sabres levés, on leur demanda d'opter entre le serment et la mort. — « La mort ! » répondit une voix ferme et grave. C'était celle d'un vieillard, M. Bravard, prêtre de Saint-Sulpice, ancien directeur au Séminaire d'Avignon. A ce mot, les neuf confesseurs de la foi tombent à genoux et sont horriblement mutilés à coups de sabres et de haches (i).
Au mois de septembre 1792, les horribles massacres de l'Abbaye et des Carmes, à Paris, furent le signal de nouvelles violences. Le 23 avril 1793, la Convention décréta que « tous les ecclésiastiques séculiers, réguliers ou frères convers qui n'auraient pas prêté le serment prescrit par la loi du 21 août 1792, seraient embarqués et transférés sans délai à la Guyane française. Ceux qui rentreraient sur le territoire de la République seraient punis de mort dans les vingt-quatre heures. » Les exécutions qui suivirent ce décret montrèrent que ce n'étaient point là de vaines menaces. « Osez tout contre les prêtres, avait dit le conventionnel Voidel, vous serez soutenus. » Le représentant du peuple Joseph Boisset, délégué par la Convention nationale dans le département de l'Ardèche, faisant écho au mot d'ordre, écrivit aussitôt au Directoire de Privas : <L Je
défense de la religion. En somme, l'insurrection vivaraise ne paraît pas avoir eu un caractère différent de celui que devait avoir plus tard, mais avec plus de succès, l'insurrection vendéenne.
1. V. S tint: et pieux personnages du Vivarais, par M. l'abbé Mollier. — Privas, 1895, p. 107 et suiv. — Les neuf victimes des Vans furent MM. liravard, Lejeune, Clemenceau, Bonijol, Montagnon, Faure, Drome, Nadal et Novi. M. Lejeune était, comme M. P.ravard, unSulpicien du séminaire Saint-Charles d'Avignon. M. Novi, jeune prêtre de vingttroil ans, avait été leur élevé au même séminaire. Abattu par deux coups de hache, il reprit son bréviaire, échappé de Se.-, mains, pour mourir en récitant le saint Office.