CHAPITRE IX
jeté ( i, peut-être mis à mort pour sa foi, « alors, dit sœur du
Saint-Esprit, l'instruction, quel qu'en fût le sujet, se termina toujours par une exhortation très forte à se tenir ferme dans la foi, ferme jusqu'à mourir, plutôt que de trahir Dieu et sa conscience. » Mais écoutons un témoin oculaire, Marie Grasset. « Elle ne cessait de nous exhorter au martyre. Elle nous disait : « Courage, mes enfants, mourons pour Jésus-Christ, comme il est mort pour nous ! Voyez saint Etienne!... Voyez, les Machabées !...> Et elle nous racontait les histoires de ces martyrs. Puis elle ajoutait : « Ils sont morts, mais ils sont martyrs, ils sont au ciel. Considérez leur récompense et leur gloire. Ne vous laissez pas effrayer par les tyrans ni par la mort. Ee ciel sera le prix de votre fidélité. Si vous aviez le malheur de renoncer à la religion, vous seriez précipités dans l'enfer pour l'éternité. » Puis elle nous interpellait : « Eh bien, mes enfants, me promettez-vous de mourir pour Jésus-Christ?» Et nous, les larmes aux yeux, nous répondions : « Oui ! oui ! »
Plusieurs prêtres étaient cachés dans le voisinage. Les appeler à présider ces réunions nombreuses eût été les exposer à la mort, mais, dès qu'un fidèle se trouvait dangereusement malade, Marie Rivier, qui connaissait la retraite de ces vénérables pasteurs, les appelait au chevet des mourants. Quand l'assistance du prêtre était impossible, elle les assistait elle-même à leur dernier soupir, leur suggérant des actes de contrition parfaite. « Elle leur parlait alors avec tant d'onction des misères de ce monde et des joies du Paradis, que les malades qui l'avaient entendue n'étaient pas seulement résignés à la mort, mais semblaient la désirer comme un bonheur (1). »
Plusieurs fois elle eut la consolation de procurer à un petit nombre de fidèles la célébration des saints mystères. On choisissait alors un asile plus caché ; on n'invitait que les plus discrets parmi les plus fervents. Au milieu de la nuit, un prêtre, déguisé sous le manteau du berger ou sous la blouse du muletier, pénétrait dans l'enceinte secrète, chargé de la pierre d'autel, des vases sacrés et de quelques ornements, et le Saint-Sacrifice commençait. Les précautions inouïes qu'il fallait prendre, les anxiétés que faisait naître le moindre retard, lès alarmes suscitées par le moindre bruit du dehors, laissèrent à ceux qui prirent part à ces assemblées des souvenirs ineffaçables. Les hommes de la génération actuelle en ont entendu les récits émus.
1. Dépositions des contemporains, recueillies par M. Valette, curé de Montperat.
Mais aussi quelle joie lorsque, clans ees greniers, presque aussi misérables que rétable de Bethléem, Dieu descendait à la voix du prêtre ! Quelle consolation, lorsque le ministre de Jésus-Christ distribuait à igenouillés, martyrs au lendemain peut-être, le pain des '. ènes des catacombes semblaient se renouveler après
dix-huit siècles de christianisme. « Jamais, disait plus tard la Vénérable Mère, aucune cérémonie religieuse ne m'a procuré d'aussi douces émotions que ces messes, célébrées dans le secret d'une maison particulière, à la faveur des ténèbres, et sous la menace de la persécution (i). »
Plusieurs fois le commissaire du Pouvoir exécutif cita à comparaître devant lui la courageuse jeune fille et chercha à l'intimider par des menaces. Jamais il n'osa les mettre à exécution. « L'estime générale qui entourait Mlle Rivier à Montpezat était si grande, dit soeur Adélaïde, que les révolutionnaires les plus exaltés n'osaient l'inquiéter. L'offenser, c'eût été contrister leurs femmes, leurs filles, leurs sœurs ou leurs parents. Un jour, cependant, un révolutionnaire pénétra brusquement dans sa maison. Je tiens le fait d'une des personnes qui étaient présentes, et qui le racontait ainsi : « C'était après une instruction, nous étions restées quelques-unes auprès de Rivier. Plusieurs agents armés se présentèrent ; un seul pénétra dans la pièce où nous étions, laissant les autres à la porte, et demanda vivement l'institutrice. Le tremble nous saisit..., mais Mlle Rivier, calme, prit à part cet homme, eut avec lui quelques moments d'entretien, et celui-ci se retira sans proférer aucune menace. »
Les persécutions et les violences n'étaient pas seulement à redouter de la part des autorités locales. Des émissaires de la Terreur parcouraient les provinces, répandant l'effroi, et parfois versant impunément le sang.
Un jour , on annonça l'arrivée à Montpezat d'une troupe de révolutionnaires,qui venaient, disait-on, chercher les prêtres et mettre a mort tous ceux qui ne renonceraient pas à la religion catholique- Le bruit courait qu'ils étaient déjà parvenus au village de Chame, à deux kilomètres environ de Montpezat. Aussitôt les hommes -'apprêtent à se défendre. Ils saisissent les armes qu'ils trouvent leurs mains: des coutelas, des faux, des pioches, des fourches, et se dirigent vers le village indiqué. En même temps les femmes
. ,n de sœur du Saint-Esprit.
i il \ri'i RE ix. 73
et les jeunes filles, dans une inspiration commune, se groupent autour de M"'' Kivier. <,< Je puis certifier ce fait, dit Agnès Chasta gnier, j'étais présente ; je me rappelle très bien que M,Ic Kivier nous fit entier dans sa maison, et là, elle nous parla avec tant de force, nous exhorta avec tant d'ardeur, qu'en sortant nous étions toutes disposées à mourir martyres pour l'amour de Dieu. »
Ce ne fut qu'une vaine panique. Les hommes revinrent bientôt sans avoir rencontré les révolutionnaires annoncés.
Ses ardentes instructions sur le martyre provoquèrent un jour, parmi les jeunes gens eux-mêmes, une démarche, aussi imprudente que généreuse, qu'elle s'empressa d'arrêter. Ceux qu'elle avait autrefois préparés à leur première Communion la vénéraient et la chérissaient comme leur mère. Ils ne faisaient rien sans prendre son avis, et avaient communiqué cette vénération à leurs camarades. Un jour que la sainte institutrice avait parlé avec feu, devant ces jeunes gens, du bonheur de verser son sang pour Jésus-Christ, leur imagination s'exalta : sur la proposition de l'un d'eux, ils forment le projet de se rendre au chef-lieu du département et d'y braver le courroux des chefs révolutionnaires, afin de provoquer leur violence et de subir le martyre de leurs mains. Il fallut toute l'influence de Marie Rivier et la surveillance attentive de leurs familles, pour empêcher leur compromettante expédition.
Le nouveau rôle que la Providence venait de donner à la pieuse institutrice ne lui faisait oublier ni son école, ni les diverses œuvres qui s'y étaient annexées. Tant que la maison du Chanton ne fut pas vendue, elle continua à y réunir ses élèves, et, comme ses aptitudes merveilleuses pour l'éducation des enfants étaient reconnues de tous, les filles des plus ardents révolutionnaires continuèrent à fréquenter ses classes.
De plus grandes difficultés entravaient son œuvre de patronage pour les jeunes filles. Nous avons rappelé plus haut les désordres auxquels avait donné lieu l'arrivée d'une garnison à Montpezat. La Vénérable Mère, en racontant plus tard les actes d'énergie et d'audacieuse initiative par lesquels elle avait cru devoir combattre ce nouveau péril, ne manquait jamais de dire à ses filles que sa conduite ne devait pas être prise comme un exemple. Les faits que nous allons citer ne peuvent pas en effet être proposés à l'imitation ; remarquons cependant que Dieu, qui savait la droiture des intentions de sa Servante, bénit ces courageuses imprudences.
« Un jour, dit sœur Sophie, passant clans une rue de Montpezat, elle aperçut un soldat qui folâtrait avec une jeune fille. Elle s'avance d'autorité, lui commande de laisser cette entant. Le soldat ne fait aucune résistance et se retire confus. En même temps, elle prend la jeune fille par la main, la fait entrer dans la première maison qu'elle trouve ouverte, lui fait une réprimande bien méritée et ne la renvoie qu'après en avoir obtenu la promesse de se montrer plus modeste à l'avenir. »
Dans une occasion semblable, un soldat osa la menacer et même diriger vers elle son fusil, mais voyant qu'il ne l'intimidait guère, il se retira, laissant la jeune fille en son pouvoir.
Lorsque des jeunes personnes honnêtes étaient tentées de s'approcher, le dimanche, des lieux où se tenaient les bals publics, la crainte d'être réprimandées par leur ancienne maîtresse les retenait : « Ah ! disaient-elles, si Mlle Rivier nous voyait ! >
Cette vigilance n'empêcha pas, hélas ! tout scandale : des désordres graves se produisirent. Mais la sollicitude de la pieuse institutrice ne se trouva jamais en défaut : les saintes hardiesses de son zèle faisaient place, au besoin, aux saintes hardiesses de sa charité. Le trait suivant est raconté par M. Hamon, d'après les témoignages des premières compagnes de la Vénérable Mère.
« Avertie qu'il y avait à Montpezat une fille scandaleuse plongée dans la plus profonde misère, ainsi que plusieurs enfants, fruits de ses désordres, Mlle Rivier surmonta la répugnance naturelle que devait lui inspirer une telle compagnie, pour n'écouter que les inspirations de son zèle et de sa charité, et recueillit dans sa propre maison cette pécheresse malheureuse avec deux de ses petites filles qui étaient estropiées. Elle s'appliqua à l'instruire, à lui faire sentir l'horreur de sa conduite, le danger qu'elle courait de perdre son âme ; et celle-ci, docile à ses leçons, se convertit sincèrement, fit une confession générale et se réconcilia avec Dieu. Heureuse d'un retour si consolant, Mllc Rivier pourvoyait à ses besoins, lui procurait du travail au dehors pour suppléer par l'argent qu'elle gagnerait à ce qu'elle ne pouvait faire elle-même, et, pendant son absence, elle soignait les enfants, les levait et les couchait, les tenait toujours propres et leur donnait à manger. Un si bel acte de charité trouva des critiques ; on appelait cela une imprudence et l'inspiration d'un secret amour propre qui voulait se mêler de tout. Mais la Servante de Dieu, sans se mettre en peine des hommes, n'en continua pas