‹ La vénérable Marie RivierChapitre 68 sur 279 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

témoigner leur attachement. « Quelques jours s'étaient à peine écoule^, dit un témoin, et les bancs pliaient sous le nombre des . ■> L'absence d'un instituteur et les nécessités spéciales de cette époque l'avaient contrainte d'admettre indistinctement, dans les premiers temps, les garçons et les filles. Le comte de Blou, subjugué lui-même, ne tarda pas à lui envoyer ses deux fils, ses deux filles et un de ses neveux ; et l'on vit alors, — admirable exemple de ce que l'esprit chrétien aurait pu faire de la France, — l'on vit, en cette année 1794, à l'heure où le peuple déchaîné livrait à ses anciens maîtres une guerre san> pitié, les fils d'un des plus nobles seigneurs du Vivarais s'asseoir, sur les bancs de l'école, à côté des fils de paysans, pour écouter les leçons que leur donnait une pauvre fille de la bourgeoisie sans autre ascendant que celui de sa vertu (1).

Plus tard, un ancien Frère des Écoles chrétiennes étant venu s'établir dans la paroisse, Mlle Rivier se hâta de se décharger de l'instruction des garçons et n'en accueillit plus désormais. La Vénérable Mère devait se montrer sur ce point d'une rigueur inflexible et demander la même inflexibilité à ses filles. Elle reconnaissait cependant que cette mesure, motivée par des considérations générales de prudence, n'avait été déterminée par aucun désordre. « Notre Mère, écrit sœur Sophie, a souvent dit qu'à Thueyts, comme à Montpezat et à Saint-Martin-de-Valamas, elle trouva les garçons au moins aussi réguliers et aussi modestes que les filles. Parmi les garçons, il s'en trouvait qui avaient quinze et seize ans, ils étaient parfaitement soumis... Mais cela tenait sans doute à l'ascendant extraordinaire que Dieu lui avait donné sur tous ceux auprès de qui sa Providence l'avait appelée à faire le bien. »

A l'époque où s'ouvrit le Procès d'informations pour l'introduction de la Cause de la Vénérable Mère, plusieurs vieillards de Thueyts, qui avaient été ses élèves, vinrent déclarer, dans les termes les plus expressifs, leur reconnaissance et leur profonde vénération pour celle qui avait été leur institutrice. Comme exemple de l'influence qu'elle exerça sur les garçons et de l'attachement que ceux-

1. « La dernière fois que notre Mère alla à Thueyts, dit sœur Saint-Pierre, je m'y trouvai avec elle. C'était en 1832. M. le comte de Blou s'y rencontra avec sa famille : il faisait habituellement sa résidence à Paris. M. de Blou s'empressa de venir visiter notre Mère et ne lui donna pas, durant tout l'entretien, d'autre titre que celui de Mère. Madame la Comtesse, sa femme, était là avec leurs deux fils, qu'un précepteur accompagnait. « Voilà, dit M. de Blou en leur montrant notre Mère, voilà ma première institutrice, pour qui j'ai toujours conservé des sentiments de vénération. »

g2 LA VÉNÉRABLE MARIE RIVIER.

ci lui ait, sœur Saint-Philippe aimait à raconter l'histoire du

De son vrai nom, il s'appelait Jean Serey ; mais la Vénérable Mère ne l'appela jamais que mon petit Jeanne/. Il avait à peine quatre ou cinq ans lorsque Marie Rivier s'établit à Thueyts. D'abord très assidu à l'école, on le vit tout à coup refuser obstinément d'y aller. Sa famille cessa d'insister, mais un jour la bonne institutrice le rencontra qui s'amusait dans la rue : « Mon petit Jeannet, lui ditelle, tu ne viens donc plus en classe ? Est-ce que tu n'aimes plus le? » D'abord interdit et très ému, Jeannet finit par avouer le vrai motif de sa détermination : « Vous avez fait dire à tous les autres le nom de Nabuchodonosor^ et vous ne me l'avez jamais fait repéter, à moi, qui le savais si bien! » — Mon enfant, reprit la Vénérable Mère, reviens demain à l'école, et tu diras Nabuchodonosor. »

Le lendemain, Jeannet, interrogé par l'institutrice sur l'histoire du roi de Babylone, faisait retentir la classe du nom de NabucJiodonosor avec une telle assurance qu'il en fut publiquement félicité. Ce fut un vrai triomphe. Désormais nul ne fut plus assidu à l'école de Thueyts que le petit Jean Serey. La Vénérable Mère profita de ses bonnes dispositions pour faire éclore et cultiver dans son âme les sentiments chrétiens qu'il devait garder toute sa vie.

Devenu grand, en effet, Jean aimait à prendre conseil de son ancienne institutrice, comme si elle avait été sa mère. Il déclarait plus tard que s'il avait eu le bonheur de se conserver sage et honnête au régiment, il le devait aux bons avis qu'il reçut de la Vénérable Mère en partant pour le service. Revenu au pays, Jean s'y maria ; il entreprit un petit commerce, et, tant que la Mère Rivier vécut, il eut recours à elle dans ses entreprises comme dans ses peines.

Or, quelques mois après la mort de la Servante de Dieu, en 1838, à la suite d'affaires malheureuses, Jean se trouva dans l'impossibilité de payer les dettes qu'il avait contractées. Il dit alors à sa femme : <L Je ne puis plus supporter la vue des gens à cjui nous devons ; je m'en vais loin d'ici. » Il partit. A la première halte, la nuit, comme il dormait, il entendit une voix : « Jean, où vas-tu?» — Il reconnut [tôt la voix de la Mère Rivier. — « Je ne sais pas, répondit-il, je fuis. — Retourne à ton pays, reprit la voix, et tes affaires s'arrangeront. //

Docile à la voix, Jean retourne à sa maison. Ses affaires, en effet, ne tardèrent pas à s'arranger. Ses créanciers, touchés de compassion,

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