CHAPITRE XI
vinrent le rassurer et lui donner du temps ; bien plus, des personnes aisées lui offrirent spontanément l'argenl dont il avait besoin.
« Ainsi, concluait sœur Saint-Philippe, après sa mort comme pendant sa vie, la bonne Mère n'abandonna pas dans ses peines son bon petit Jean net ( I ). »
Quelques semaines à peine s'étaient écoulées, et Marie Rivier rencontrait un écueil tout opposé à celui qu'elle avait trouvé à son arrivée, bourgeois et paysans, tous les pères de famille, ne sachant comment lui témoigner leur reconnaissance pour les progrès qu'ils constataient chez leurs enfants, l'invitaient chez eux, se faisant un honneur de la recevoir à leur table.
« Comme la prudence de notre Mère, dit sœur Sophie, n'avait rien de raide ni d'exagéré, et que, à l'exemple de l'apôtre saint Paul, sa charité savait se faire toute à tous, elle crut sage de sa part d'accepter, dans ces commencements, toutes les invitations qui lui furent faites. » Elle y montra partout, avec cette affabilité de caractère qu'on avait remarquée à Saint-Martin-de-Valamas, la prudente gravité que l'expérience, l'âge et ses progrès dans la vertu avaient donnée à ses paroles et à ses manières.
Mais toujours attentive à tout ramener à la gloire de Dieu, la pieuse institutrice ne se servit de cette popularité que pour étendre, au dehors de son école, les œuvres de son zèle.
Les mesures rigoureuses prises pour interdire le culte catholique en France ne pénétraient que lentement dans ces contrées profondément chrétiennes du Vivarais. Au Directoire de Privas, qui lui notifiait des arrêtés du Comité du Salut public, la municipalité de Thueyts répondait : « Soyez persuadés, citoyens, que l'administration municipale fera des arrêtés du Comité du Salut public l'usage convenable », et passait outre. A la fin de l'année 1794, l'église paroissiale n'était point fermée ; seulement aucun prêtre ne pouvait y célébrer ; les sacrements n'étaient administrés qu'en secret. Par suite de l'absence d'offices et d'instructions, beaucoup de fidèles avaient perdu l'habitude de se rendre à l'église. Or, lorsque la population de Thueyts vit, chaque dimanche et chaque jour de fête, le pieux cortège des enfants de l'école, conduit par la nouvelle institutrice, se rendre à l'église dans un ordre parfait, avec un recueillement édifiant, l'exemple fut entraînant. A l'heure habituelle de la sainte Messe et
I. Petites flairs de ta Vénérable Mire Rivier, par sœur Saint-Phiiippe (en manuscrit).
I Iffices, le peuple suivit, f Le dimanche, dit sœur Sophie, M Rivier lisait à haute voix les prières de la Messe, puis venait
une pieuse lecture, qu'elle expliquait Tous les soirs il y avait aussi
réunion des fidèles ; on 5- récitait le chapelet, puis la prière accoutumée du soir, suivie d'une courte lecture. Et tout cela se faisait sans la moindre crainte et avec la plus grande liberté 1). »
Dans les explications qu'elle faisait de sa lecture, Marie Rivier s'adressa d'abord aux enfants. Mais lorsque les grandes personnes furent plus nombreuses, elle eut aussi en vue l'instruction des mères de famille. Enfin, elle convoqua celles-ci à des réunions spéciales. Ces nouvelles assemblées eurent lieu dans la maison d'école, le dimanche, dans l'après-midi. Les femmes y vinrent en grand nombre. La salle était parfois insuffisante à contenir la foule qui s'y rendait avec empressement. Sa méthode était la même qu'à Montpezat ; elle expliquait les commandements de Dieu, les péchés capitaux, la manière de bien recevoir les sacrements. « Ce qu'elle nous disait était simple, rapporte un témoin, elle se mettait à la portée des plus ignorantes ; mais elle y mêlait des traits piquants, des paroles égayantes, qui captivaient l'attention. »
r >uand nous l'avions entendue nous parler du bon Dieu, nous sentions notre cœur tout plein de charité. Nous ne l'avons jamais vue se rendre coupable d'une faute légère ; sa conduite semblait dire à tous : « Aimez le bon Dieu ! » Ainsi s'exprime Mme Gay. M. l'rat, curé de Thueyts, ajoute : « Plusieurs de mes paroissiens se .souviennent particulièrement d'une instruction sur la foi qui les impressionna vivement : <( Nous n'avons pas de foi ! s'écriait Rivier : si nous avions un grain de foi, nous dirions à la Gravenne et à la Favelasse de se joindre, et la Gravenne et la Favelasse se joindraient! » La Gravenne et la Favelasse sont deux montagnes des environs de Thueyts.
Le même témoin déclare que la pieuse institutrice ne se contentait pas de réunir, pour la prière et l'instruction religieuse, les fidèles de Thueyts. Elle se rendait également dans les villages voisins. « Elle allait souvent, dit-il, au village de Laval, qui dépend du bourg, et là, n'ayant pas trouvé de local convenable, elle réunissait les habitants dans une prairie, leur adressait des instructions et les faisait prier en commun. >,•
i. Mémoires de so.ur Sophie.
i HAPITRE XI.
Au début, MHo Rivier avait consenti à se rendre à la veillée chez Mlle Bosc, sa voisine, et chez quelques personnes honorables Klle ne tarda pas à inviter elle-même les jeunes filles à venir passer la soirée chez elle, et ces veillées devinrent une œuvre nouvelle. Au
milieu de jeux innocents et de conversations attrayantes, on y chantait des cantiques et on y faisait de pieuses lectures.
Ainsi, à Thueyts comme à Montpezat, les œuvres de Marie Rivier naissaient les unes des autres, sous l'inspiration de son zèle pour le salut des âmes. Des jeunes enfants, il s'étendait aux mères de famille, aux jeunes filles, à la population tout entière.
Ce zèle universel avait pourtant ses privilégiés : c'étaient les pauvres, les pécheurs, les affligés et les malades. « Dès son arrivée à Thuevts, dit sœur Saint-Pierre, notre Mère voulut connaître les plus pauvres habitants de l'endroit. On avait fait une quête pour lui procurer des provisions et un petit mobilier. Ce fut aux indigents que passa la plus grande partie des meubles et des vivres qu'on avait amassés. »
Elle venait aussi en aide aux pécheurs, qui sont les pauvres de la grâce ; et, dans cette œuvre, elle savait unir, au besoin, l'énergie la plus grande à la plus tendre compassion.
Une jeune fille de Bruc, dans la commune de Thueyts, ayant été servante dans une ville de Provence, y avait perdu les habitudes de modestie de son enfance. Pendant les fêtes du carnaval, Marie Rivier la rencontre dans les rues de Thueyts, vêtue d'un costume extravagant et immodeste. Indignée, mais modérant d'abord le feu de son indignation, elle la fait adroitement entrer dans sa maison d'école. Là, elle lui adresse une réprimande si terrible, que la pauvre fille, honteuse, déconcertée, se laisse dépouiller sur-le-champ de son accoutrement scandaleux et revêtir d'un simple habit de paysanne.
La Servante de Dieu ne s'en tint pas là. Préoccupée d'assurer le retour de cette pécheresse à une vie honnête et vertueuse, elle la confia aux soins et à la garde d'une pieuse femme, qui se chargea de la préparer à une confession générale. Malgré plusieurs velléités de résistance, contre lesquelles la zélée institutrice dut faire appel à toute son énergie, la pauvre fille parvint finalement à se disposer à la réception des sacrements. Sincèrement convertie, elle rentra dans son village, s'y maria et vécut désormais en bonne chrétienne. € Depuis lors, disent les Mémoires de sœur Sophie, elle ne
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revoyait jamais M Rivier sans lui témoigner sa reconnaissance. »
La pieuse institutrice semblait avoir une vertu spéciale pour consoler les affligés, i Elle avait une telle confiance en Dieu, dit Jie Rochette, qu'elle l'inspirait aux autres. ) On entendait encore à Thueyts, il y a peu d'années, des vieillards dire en gémissant : <; Nous avons tout perdu en perdant la Mère Rivier, il n'y a plus personne qui nous console ! »
Vers la fin de l'année 1794, une épidémie fit éclater sa charité pour les malades. La fièvre typhoïde se déclara dans le bourg. Rivier, dit sœur Saint- Pierre, ne se contentait pas de porter des consolations aux personnes atteintes du fléau, elle les veillait et les soignait. Ce fut en veillant une jeune fille qu'elle contracta la maladie. Tout entière à sa charité, elle négligea d'abord de prendre soin d'elle-même ; mais, ayant dû se rendre à Montpezat chez son grand-père, elle fut obligée, en arrivant, de se mettre au lit. Le mal rava ; elle fut bientôt à la dernière extrémité. M. Pontanier dut venir lui administrer les derniers sacrements. »
Aussitôt que cette nouvelle fut connue à Thueyts, ce fut une désolation générale. On se rendait par bandes à Montpezat pour la voir. On aurait voulu la rapporter à Thueyts sur un matelas; mais ses parents et les médecins s'y opposèrent. Les mères faisaient prier leurs enfants pour la guérison de leur chère maîtresse. Il y avait près de Thueyts, à quelques centaines de pas du bourg, une croix élevée sur le bord d'un chemin couvert de pierres. Pendant neuf jours les mères y conduisirent leurs enfants et les firent prier à genoux devant la croix. Soeur Caroline ajoute : « Une de nos Sœurs, témoin oculaire, nous disait qu'il avait été convenu que, pour ajouter la mortification à la prière, on se mettrait à genoux sur les cailloux les plus aigus.»
iJieu exauça ces ferventes supplications. Après une absence de quatre semaines, Marie Rivier revint à Thueyts reprendre son école bonnes œuvres.
La croix dont il est ici question existe toujours à Thueyts, où elle •1 grande vénération. Les habitants du bourg l'appellent la Croix de l'Or vie an.
Cependant la Révolution continuait son œuvre impie et sanguinaire. La chute de Robespierre au 9 thermidor f2j juillet 1794) n'avait pas apporté la paix. Neuf jours après, le 18 thermidor it), cinq prêtres, arrêtée [jour exercice illégal de leur ministère, et trois religieuses, emprisonnées pour avoir repris la vie de commu-