CHAPITRE XII
Qu'.on appelait le Calvaire, à cause de la croix qui y était placée et des prières qui s'y faisaient, M11' Rivier organisa souvent, le dimanche, avec le concours des jeunes filles, des représentations de vêture ou de profession religieuse, telles qu'elles se font dans les couvents. Procession, drap mortuaire, chant lugubre, allocution de circonstance, rien n'était oublié de la cérémonie. Ce pieux spectacle attirait beaucoup de monde, et plusieurs y versaient des larmes d'attendrissement et de dévotion. Or, la représentation finie, MUe Rivier s'adressait à ces jeunes filles et leur exposait son projet de fonder v\n couvent : « Oui veut en être?» disait-elle. Puis, les interpellant l'une après l'autre : « Vous, une telle, et vous, une telle, voulez-vous être de mon couvent ? » Toutes répondaient affirmativement. Alors, suivant les aptitudes qu'elle avait remarquées en chacune d'elles, elle distribuait les fonctions : « Vous, disait-elle, vous serez lingère ; et vous, économe ; et vous, vous ferez la classe... »
De pareilles interrogations étaient faites, sans doute, la Vénérable Mère en convient, sur un ton moitié plaisant, mais elles traduisaient bien, et la population de Thueyts ne s'y trompa point, les véritables aspirations du zèle qui dévorait la Servante de Dieu.
Toutes les circonstances, cependant, semblaient s'opposer à la réalisation d'un pareil projet.
La Révolution avait depuis longtemps tari les sources de la prospérité publique, mais la disette qui se fit sentir dans le cours de l'année 1796, fut particulièrement terrible pour les pauvres gens. Les Anna/es nous ont laissé le tableau de ce que durent souffrir à Thueyts Marie Rivier et ses compagnes, i On ne mangeait, dans la maison, que du pain de seigle ; on passait la farine pour le pain des pensionnaires et on mettait le son dans celui des maîtresses ; celles-ci attendaient, pour prendre leurs repas, que les élèves fussent rassasiées ; elles vivaient de leurs restes, en sorte que bien souvent elles durent souffrir de la faim. Mais elles persévéraient avec courage, se prêtant toujours aux travaux les plus pénibles. Elles allaient elles-mêmes à la montagne voisine chercher le bois nécessaire et le portaient sur leurs épaules ; elles quêtaient, chez les paysans des hameaux voisins, quelques légumes, quelques poignées d'herbes pour le souper de la Communauté. » — « Ah ! s'écriait la Vénérable Mère, en rappelant ces souvenirs, c'était alors le temps de la ferveur ! Nous étions contentes comme des reines quand nous avions un sac de farine pour faire notre pain, un pain qui nous déchirait le gosier !» — « Quand
LA Yl N MARIE RIVIER.
le pain manquait, dit sœur Sophie, M ' Rivier allait pleurer au la paroisse, aux pieds de la Sainte- Vierge, et la
venait à -< >n secôurï
offrandes des habitants de Thueyts,
• lient fait un bonheur d'apporter à la maison d1
- fruits, des denrées de toutes sortes, diminuèrent et
: même complètement. •< On se figurait, dit sœur Sophie,
que les pensionnaires, dont le nombre avait augmenté, apportaient
icoup d'argent ; du reste, les projets de couvent de M11'' Rivier et
■mpagnes n'étaient pas vus de bon œil. » Sœur Marie avait
recueilli àcs témoins contemporains l'impression de désapprobation
dédaigneuse qui accueillait partout l'entreprise projetée. « De quoi
donc cette demoiselle Rivier? disait-on; fonder un couvent
dans un temps pareil ! et avec de pareils sujets ! » Les plus sages
gardaient le silence. « Nous ne croyons pas, disent les Annales,
qu'il y eût alors à Thueyts, à l'exception du vénéré directeur de
Rivier, M. Pontanier, une seule personne qui osât approuver
ouvertement l'entreprise. •
Et qu'auraient-ils dit, s'ils avaient connu ce projet tel que la Vénérable Servante de Dieu le méditait? « Ce qu'elle rêvait, dit sœur Marie, n'était rien moins que de former autour d'elle comme une pépinière d'institutrices, qu'elle enverrait dans chaque paroisse du diocèse, y enseigner aux enfants et aux grandes personnes les principes de la Religion ; c'était encore de fonder une maison d'orphelines, où les petites filles abandonnées seraient élevées chrétiennement pour être placées plus tard dans de bonnes maisons. Elle ne voyait pas elle-même comment elle pourrait réaliser une pareille entreprise, en des temps si malheureux et avec de si faibles ressources, mais elle mettait toute son espérance en Dieu, qu'elle considérait comme l'auteur de ses bons désirs, et de qui elle attendait le moyen de les faire aboutir, malgré toutes les apparences contraires. »
C'est par l'entremise de la Sainte- Vierge qu'elle attendait tout de
maies, elle ne perdit la confiance en la protection de la Sainte-Vierge. Même au milieu des plus grandes détresses, les fêtes de Marie étaient célébrées avec une grande joie. » Sœur Saint-Pierre, dans sa déposition au Procès apostolique, cite un trait frappant de cette inébranlable et joyeuse confiance en Marie: « M ;*: Prinssac a bien des fois raconté que notre Mère lui disait souvent : « Je veux faire un couvent, venez avec moi ! » Un jour,