CHAPITRE XII
imposer à la France sous le nom, deux fois trompeur, de théophilanthropie (1). On sait à quelle manifestation grotesque aboutit, le 16 décembre 1796, ce prétendu culte nouveau << de l'amour de Dieu et des hommes », et comment il tomba sous le ridicule peu de temps après, tandis que l'œuvre des pauvres filles de Thueyts ne cessait de prospérer sous la bénédiction divine.
L'émotion de Marie Rivier fut à son comble lorsque, après la cérémonie dont nous venons de parler, M. Pontanier lui remit un cachet portant les initiales de VAve Maria, en lui disant : « Prenez ceci, ce sera le sceau de votre maison. » C'était le sceau de la Compagnie de Saint- Sulpice. La pieuse Fondatrice le prit avec respect, le baisa à plusieurs reprises, et ne voulut pas s'en séparer de toute la journée. Elle reçut en même temps de son directeur une gravure représentant M. Olier, fondateur de la Compagnie de Saint-Sulpice, et, depuis ce temps, elle invoqua fréquemment dans ses besoins ce grand serviteur de Dieu et de la Sainte-Vierge.
Ainsi fut fondé, le 21 novembre 1796, l'Institut des Sœurs de la Présentation de Marie (2).
Les circonstances providentielles qui déterminèrent cette fondation devaient rester gravées d'une manière ineffaçable dans le cœur de la Vénérable Servante de Dieu. Jamais elle n'oubliera que ce fut sous les auspices de Marie que sa Congrégation prit naissance. « Mes enfants, s ecriera-t-elle plus tard, confiez-vous toujours sans réserve à la Sainte-Vierge. Au début de notre Congrégation, c'est elle qui a tout fait... S'il y a une Compagnie de Jésus, nous sommes, nous, la
1. Ce mot de théophilanthropie, formé du grec, signifie amour de Dieu et des honunes ; mais le peuple, ne pouvant s'habituer à ce nom bizarre de théophilanthrope, appela simplement les adeptes du nouveau culte des filous en troupe. La religion nouvelle ne possédait plus, à la fin de 1799, que quatre églises dans Paris, à peu près délaissées. La circulaire du 7 vendémiaire, an X (5 octobre 1S01), adressée aux préfets par l'ordre du premier Consul, pour interdire à l'avenir toute réunion des théophilanthropes, fut sans objet : la théophilanthropie avait vécu. (V. abbé Sicard, A la recherche d'une religion civile. — Paris, Lecoffre, 1895, ch. VI, Les théophilanthropes.)
2. Bien qu'aucune formule spéciale de consécration ne paraisse avoir été prononcée ce jour-là, M. Pontanier et la Vénérable Fondatrice ont fait remonter expressément au 21 novembre 1796 la fondation de l'Institut. M. Pontanier écrit de sa propre main : « Marie Rivier, née à Montpezat..., a fondé, le 21 novembre 1796, la maison des Sœurs de la Présentation de Marie... Thérèse Chaudanson... s'est consacrée à Dieu et dévouée à l'instruction de la jeunesse le 21 novembre 1796... », et ainsi pour les autres. — Cinq ans plus tard, la Vénérable Mère rédigea la formule de cette consécration, qui avait été ce jour-là toute mentale, et la signa en la datant du 21 novembre 1796. (Archives de la Maison-Mère de la Présentation de Marie, à Bourg-Saint-Andéol.)
petit tgnie de Mario' Jnsi que la Vénérable Fonda-
cherchait à élever les pensées de ses filles, en leur proposant l'admirable Compagnie de Jésus. Elle n'oubliera pas n>«n plusque l'homme choisi par la Providence pour lui manifester té divine, fut un prêtre de cette Compagnie de Saint-Sulqui fait profession d'un dévoûment sans réserve à la Mère de Dieu. Bientôt, un autre fils de M. Olier va avoir un rôle plus important encore dans la formation de l'Institut naissant. Pour poser les liers fondements d'une œuvre destinée à grandir au milieu delà tourmente et du schisme, Dieu choisissait la Compagnie qui venait de donner le sang de dix-huit de ses fils dans la tourmente (i), et qui devait traverser les périodes les plus difficiles du schisme sans affliger l'Eglise par la défection d'un seul de ses enfants.
Les quatre premières compagnes de Marie Rivier qui se consacrèrent ce jour-là avec elle à la Sainte-Vierge, furent Thérèse Chaudanson, Marie Eyraud, Jeanne Delubac et Martine Teston. Elles gardaient encore en communauté leurs noms de famille ; leur costume était celui des pauvres paysannes ; elles n'étaient liées par aucun vœu et n'avaient pas même de Règle ; mais une seule chose leur tenait lieu, en ce temps, de Règle, de costume et de vœu : l'ascendant extraordinaire exercé sur elles par la parole et par l'exemple de l'intrépide Fondatrice. « Rien de ce qui flatte les sens ne nous avait attirées auprès d'elle, disait à sœur Aloysia une de ces premières compagnes ; sa bonté seule nous y retenait ; son
i. La Compagnie de Saint-Sulpice comptait, en 1 791 , cent-cinquante membres environ. Voici les noms de ceux qui avaient donné leur vie pour la foi, de 1791 à 1796 : MM. Bravard et Victor Lejeune, du séminaire d'Avignon, massacrés à Naves, dans l'Ardèche, le 14 juillet 1792; MM. Gauguin et Guérin, du séminaire d'Issy ; Psalmon, Rousseau et Hourrier, de la communauté de Laon, à Paris ; Galais, de la communauté des Kobertins; de Cussac, du séminaire de Toulouse, et Luzeau de la Mulonnière, du séminaire d'Angers, égorgés à la prison des Carmes le 2 septembre 1792 ; MM. Lemercier et Aymé, du séminaire de Bourges, et Segrettier, du séminaire de Clermont, mis à mort à Couches, près d'Autun, le S septembre ; M. Joseph Lejeune, submergé dans la Loire par le fameux Carrier, de Nantes, dans la nuit du 9 au 10 décembre ; M. Ploquin, du petit séminaire de Paris, guillotiné à Paris, le 25 février 1794 ; MM. Dubignon, du séminaire de Bourges, et de Bonnefond, du séminaire d'Autun, morts de misère et de mauvais traitements sur la rade de l'île d'Aix, et M. Elias fie Bréquigny, du séminaire d'Angers, sur la mort duquel on n'a pas de détails, mais que l'on sait avoir été massacré dans la Vendée. (V. Vie de M. Emery, par M. Gosselin, t. II, pages 451 et suivantes, et Le Couvent des Carmes et la Société de Saint-Sulpia -endanl la Terreur, par Alexandre Sorel, I vol. in- 12, Paris, Didier, 1864.) Plusieurs autres Sulpiciens, incarcérés à la prison des Carmes et ailleurs, purent s'évader et échapper aux massacres.