‹ La vénérable Marie RivierChapitre 86 sur 279 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

« Tendant le <\\nw des trois amis, Henry dit à M. Bèque : <i Je me propose de donner ces jours-ci une bonne récréation à mes hommes. J'ai ordre de disperser le Couvent de Thueyts ; mais je voudrais d'abord me saisir de cette petite demoiselle Rivier et de ses compagnes pour les faire fouetter sur la place publique. » — A ces mots, M. Bèque répliqua vivement : « Mon ami, j'estime Mlle Rivier, je lui ai confié ma fille. Jeté demande, au nom de notre amitié, de ne pas lui faire un tel affront. Tu ne sortiras pas d'ici sans m'en avoir fait la promesse. » Henry fit bien des résistances, prétextant qu'il avait des ordres et qu'il ne pouvait se dispenser de les remplir. Mais M. Bèque tint bon et le capitaine dut promettre ce qu'on lui demandait.

« Je ne connus cette conversation que plus tard. Je savais seulement que des soldats d'Henry avaient dit : « Nous irons bientôt faire la farandole dans le jardin du Couvent. » Je surmontai alors une appréhension bien naturelle ; je me rendis chez le capitaine. Je lui exposai simplement mes inquiétudes au sujet des propos qui avaient été tenus par ses soldats. A ma grande surprise, il m'accueillit avec beaucoup de politesse et me rassura pleinement, me promettant que si ses soldats prenaient la moindre liberté qui me déplût, ils seraient sévèrement punis. Il me parla pourtant de la décade : « Pourquoi, me dit-il, n'assistez-vous pas, avec vos élèves, aux réunions décadaires ?» — Je lui répondis carrément : C'est contraire à mes principes. Jamais je ne me soumettrai à assister à de pareilles assemblées et jamais je ne permettrai que quelqu'un de ma maison y assiste. — Il sembla interdit par cette réponse et n'insista plus. Je sus que dès le soir il 'avait reproché à ses hommes les propos tenus par eux et avait ajouté de terribles menaces contre ceux qui s'approcheraient seulement du Couvent.

« Ils n'en approchèrent jamais, en effet. Ils allaient et venaient dans le bourg, dansant leurs farandoles ; mais parvenus à l'entrée de la rue du Couvent, on les voyait rebrousser chemin ou se détourner. Les bonnes femmes qui les observaient, et qui ignoraient ma conversation avec le capitaine Henry, se disaient entre elles, lorsqu'elles les vovaient s'avancer dans la direction du Couvent : « N'ayez pas peur

que le meurtrier fut Auzas, dit Tristan, d'Uzès, fameux chef de chouans. — De 179S à 1800, on donna le nom de chouans, dans l'Ardèche, à des déserteurs et à des réfractaires qui, réunis en bandes, désolaient souvent la contrée. La plupart d'entre eux firent leur soumission après une amnistie donnée, en août 1S00, par le général Ferino.

- y entrent, l'ange de M° Ravier va les arrêter. 1 Et elles ne se trompèrent jai

nous croyions déjà sauvées, lorsque le danger reparut plus

menaçant Henry s'offensa de je ne sais quel procédé des municipaux

de Thueyts, qui étaient tous bien disposés pour notre maison. I Ienry

..ait. Il crut se venger d'eux en nous contrariant. Il publia un

arrêté par lequel il m'enjoignait d'assister à la décade avec toute

ommunauté, sous peine de prison (i).

i Le prochain jour de décade était le mercredi des Cendres (1799). Je ne savais plus à qui recourir. Je mis ma confiance en Dieu seul. lis bien décidée à ne céder en rien, quoi qu'il pût arriver. Je réunis mes compagnes et toutes nos pensionnaires et je leur exposai la situation. — Si vous priez avec ferveur, leur dis-je, le Seigneur saura bien nous tirer de la peine où nous sommes. — Elles me répondirent qu'elles étaient décidées à faire tout ce que je leur prescrirais. Nous avions le bonheur, depuis quelque temps, de posséder le Saint- Sacrement dans la maison. 11 se trouvait dans un cabinet qui, depuis, a servi de dépense. J'assignai à chacune des heures d'adoration. Mais les pensionnaires ne voulurent pas seulement prier, elles demandèrent comme une grâce de jeûner pendant les trois jours qui précédaient la décade et qui se trouvaient être les trois derniers jours du carnaval : il fallut le leur accorder.

« Quant à moi, croyant de mon devoir de joindre à la prière et au jeûne les moyens humains, j'écrivis au chef des patriotes de Meyras, M. Coutarel, dont la fille, Victorine, était notre pensionnaire, une lettre pressante, dans laquelle je lui exposai notre détresse et le suppliai d'intervenir en notre faveur auprès du capitaine Henry. Je joignis à ma lettre un petit présent. M. Coutarel fut touché, parait-il, de ma lettre et du cadeau, et promit d'obtenir la grâce que je souhait..

lais bientôt j'appris que les démarches de M. Coutarel auprès d'Henry n'avaient pas abouti. Le capitaine s'était montré inflexible. Nous redoublâmes nos prières, nos mortifications et nos actes de confiance en Dieu. Cependant le terme approchait II était de mon

1. Cette menace était un abus de pouvoir. Aucune des nombreuses lois portées en l'an on des jours décadaires n'infligeait la pénalité de l'emprisonnement aux instituteurs (,u in-titutrices ; la loi du 16 Thermidor punissait seulement d'une amende en cas de premier délit, et de la prison en cas de récidive, les citoyens coupables de n'avoir pas fermé leurs magasins, boutiques et étalages un jour de décadi. (Moniteur universel du 2e jour complémentaire de l'an VI.)

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