CHAPITRE XIII
du bourg se trouva assemblée dans la rue du Couvent : de toutes parts retentissaient des paroles de blâme contre la Supérieure qui renvoyait une personne d'un pareil mérite. On accusait, on censurait à l'envi, on supposait des intentions de jalousie et d'amour- propre :
plusieurs parents même, trompés par ces faux bruits, vinrent, jours suivants, retirer leurs enfants du pensionnat. Au milieu de l'orage, la sainte Fondatrice, forte du témoignage de sa conscience, attendit avec calme que la suite des événements et la grâce de Dieu vinssent éclairer les esprits prévenus.
Son attente ne fut pas trompée. Mlle Félicité, retirée à Aubenas, chez, un aubergiste, père d'une de ses anciennes élèves, après avoir vainement essayé de fonder un pensionnat dans cette ville, vint, quelques mois plus tard, s'humilier à Thueyts- devant la Vénérable Mère, qui lui accorda son pardon. Mais la pauvre fille repentante sollicita en vain sa rentrée dans la Communauté : la porte de la Présentation lui fut fermée pour toujours. Elle mourut, peu d'années après, à Aubenas.
Sœur Marie nous raconte une autre douleur de la Vénérable Mère, à la même époque. Un soir, tandis que les élèves se rendaient au réfectoire, une pensionnaire, qui avait été grondée dans la journée, à cause de sa paresse et de son étourderie, disparut. La nuit était obscure, une pluie battante tombait. Les frères Naud et quelques personnes dévouées de Thueyts, aussitôt appelés, se mirent à la recherche de la jeune pensionnaire. Pendant ce temps-là, la bonne Mère, retirée dans sa chambre, se tenait agenouillée devant une statuette de la Sainte-Vierge et ne cessait de crier en pleurant : « Sainte-Vierge, rendez-moi mon enfant ! » La Sainte-Vierge exauça la prière de sa servante. La petite échappée, errant sans but, était arrivée dans un bois de châtaigniers, près du village de Laval, et s'était réfugiée sous un tronc d'arbre. « Mais, disait-elle, je sentis tout à coup comme une main invisible qui me poussait. » Elle reprit aussitôt le chemin de Thueyts et on la trouva, à dix heures du soir, sur la passerelle qui conduisait, à travers le ruisseau, du Couvent à la vigne. La statuette devant laquelle la Vénérable Mère avait prié dans cette circonstance, fut, depuis lors, particulièrement vénérée à Thueyts. Elle est aujourd'hui conservée dans la chambre où mourut la Servante de Dieu.
Aucune des douleurs les plus intimes semblait n'avoir été épargnée à Marie Rivier, affligée à la fois dans son amour pour Dieu, à
qui la Révolution prodiguait alors les derniers outrages, et dans son amour pour ses enfants et ses compagnes, contre qui le démon semblait s'acharner avec furie.
us n'aurions jamais su pourtant quelle avait été l'intensité de sa souffrance, si elle n'avait révélé son cœur dans une lettre qui fut écrite à son directeur au lendemain des événements de la décade, alors que la blessure causée par la première défection était encore saignante, et que tout pouvait lui faire craindre la seconde épreuve qui se préparait.
Voici cette lettre, que les filles de Marie Rivier conservent comme un trésor.
Monsieur, je me hâte de vous écrire pour vous faire savoir que nous avons fasse la décade sans qu'on nous ait rien dit. Le commissaire me fit dire en arrivant d'être tranquille, qu'il arrangerait tout. Je ne sais pas s'il a eu notre grâce pour toujours ou pour un temps, il doit nous venir voir aujourd'hui et nous saurons tout ce qui en est.
Voilà comment la divine Providence nous protège. Je suis pénétrée de la plus vive reconnaissance envers le Seigneur, et j'ai le plus grand espoir qu'il nous laissera continuer. Je ressens si vivement la peine de cesser celte œuvre, que j'ai demandé à Dieu de m'envoyer, s'il lui plaisait, toutes les croix, de me j-endre le rebut du monde, de m' affliger par des maladies, des peines intérieures, de me priver de toute consolation, et cela jusqu'à la fin du monde : je me suis offerte à endurer tout cela pour la conservation de cet Institut, si sa plus grande gloire s'y trouvait, et je suis toujours plus ferme dans ces dispositions. Il me semble que je ferais le sacrifice de ne jamais voir Dieu, si je pouvais travailler toute l'éternité au salut des âmes.
Je sens tout cela si fort dans moi, que je crains qu'il n'y ait de la présomption : veuillez bien me dire deux mots là-dessus, s'il y a du mal.
j'ai toujours un grand désir de faire pénitence. Vous savez le besoin que j'en ai, et je ne m'accorde rien que je ne me reproche continuellement. Je vous prie de me permettre de jeûner, ou de me le défendre rement : sans cela, ma conscience crierait toujours. Je ne puis pas vous dire que je me porte bien : je suis accoutumée au mal-être et je ne souffre pas : les peines spirituelles me font oublier les corporelles.
<L Quand M. Pontanier reçut cette lettre, écrit un témoin autorisé