‹ La vénérable Marie RivierChapitre 94 sur 279 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

d'autres personnes pieuses et dévouées, il fait passer à l'un des détenus un billet ainsi conçu : « Demain, à telle heure.cn un tel lieu, un prêtre se trouvera dans la foule pour vous donner l'absolution. » A l'heure dite, le vaillant prêtre fend les flots de la foule tumultueuse. Comprimant dans son âme le sentiment d'horreur que lui inspire un pareil spectacle, il se place le plus près possible de l'échafaud, et, saisissant d'ordinaire le moment où l'attention de la foule se porte d'un autre côté, il prononce sur les victimes les paroles de l'absolution. Il est aisé de concevoir les émotions poignantes auxquelles un tel ministère donnait lieu ; plusieurs personnes en furent témoins, lorsque l'intrépide apôtre rentrait à sa demeure, brisé par les fatigues physiques et les tortures morales qu'il avait endurées.

Bientôt d'autres douleurs plus intimes s'ajoutèrent à ses angoisses. A la suite de l'horrible loi du 22 prairial (10 juin 1794) (0> plusieurs membres de sa famille venaient d'être arrêtés à Villeneuve-de-Berg : son frère n'avait échappé aux révolutionnaires qu'en se tenant caché dans une grotte humide ; son oncle, M. Genton, et plusieurs autres de ses parents avaient été traînés dans la prison de Viviers. La nouvelle de la mort de Robespierre vint heureusement leur sauver la vie au moment même où les charrettes étaient prêtes pour les conduire à Orange, devant la fameuse Commission populaire, qui ne savait prononcer que des condamnations à mort, exécutées immédiatement.

M. Vernet continuait à Lyon son difficile et périlleux apostolat lorsque, vers la fin de l'année 1794, il reçut de Mgr d'Aviau, archevêque de Vienne, résidant alors à Rome, une lettre qui le plongea dans le plus profond étonnement. Le saint archevêque, jeté, comme tant d'autres pieux pontifes, sur la terre étrangère, avait provisoirement fixé sa résidence au chef-lieu de la chrétienté, et le Souverain Pontife venait de lui confier l'administration des deux diocèses de

1. Il n'est peut-être pas inutile de rappeler ici quelques-uns des articles de cette inique loi de prairial, honte éternelle de l'odieux gouvernement qui la porta :

Art. IV. Le tribunal révolutionnaire est institué pour punir les ennemis du peuple. — Art. VI. Sont réputés ennemis du peuple... ceux qui auront cherché à altérer l'énergie et la pureté des principes révolutionnaires, soit par des écrits, soit par toute autre machination. — Art. VII. La peine portée contre les délits dont la connaissance appartient au tribunal révolutionnaire est la mort. — Art. VIII. La preuve nécessaire pour condamner les ennemis du peuple est toute espèce de documents, soit matérielle, soit morale. — Art. XIII. S'il existe des preuves, soit matérielles, soit morales, il ne sera point entendu de témoins. — Art. XVI. La loi donne pour défenseurs aux patriotes calomniés des jurés patriotes : elle n'en accorde point aux conspirateurs.

Viviers, devenus vacants, l'un par la mort et l'autre par le

son titulaire. L'archevêque coulerait à M. Vernet les pou\ ranci vicaire peur le diocèse de Viviers. 11 fallut deux

nouvelles lettres, très pressantes, pour vaincre sa résistance. Use soumit enfin à ce qu'il considéra comme la volonté de Dieu, et, le 19 mars 1795, Mgr d'Aviau lui expédia de Rome ses lettres de général.

Le champ qui s'offrait au zèle de l'intrépide Sulpicien était immense. Tout était à réorganiser dans le diocèse de Viviers. Le 20 mai 1795, il adresse une circulaire au clergé pour lui notifier les . oirs qui lui sont confiés, et commence aussitôt la visite des paroisses. A partir de ce moment, sa vie est celle du missionnaire en pays de persécution. Vêtu d'habits laïques, cachant son nom sous le pseudonyme de Montai, il voyage ordinairement la nuit, choisissant de préférence les sentiers peu connus des montagnes. « Il allait presque toujours à pied, dit son biographe, chargé d'un sac qui contenait son bréviaire, une pierre d'autel, quelques ornements et son portefeuille. Le foin des greniers était très souvent son lieu de repos, quelques morceaux de pain qu'il portait avec lui faisaient la matière de ses repas de voyage (i). » Il parcourut ainsi les principales localités du diocèse, s'arrétant à chacune d'elles assez longtemps pour permettre aux prêtres du voisinage de se présenter à lui. Ici, il encourageait et soutenait de ses conseils les prêtres fidèles ; là, il réconciliait avec l'Église ceux qui avaient failli et leur imposait des pénitences proportionnées à la gravité de leur faute. Mais bientôt les recherches dont il était l'objet ne lui laissèrent plus de repos. Sa vie ne fut plus dès lors qu'une fuite continuelle. De nobles et généreux dévoûments vinrent à son aide. A Tournon, c'est Mme de Clavières, à Aubenas, c'est la famille de Valleton, à Privas, ce sont M. de Chateauvieux, M. de Fabrias, M. O'Farrel, M. Plagnol, qui lui offrent tour à tour un asile. Mais la demeure où il resta le plus longtemps fut le château de Chomérac, appartenant à Mme la comtesse de Balazuc. Ce n'est pas que l'hospitalité qu'il y recevait fût plus agréable qu'ailleurs ; loin de là, Mme de Balazuc, âme généreuse et dévouée, avait par malheur une timidité de caractère excessive et une imagination facile à s'exalter. Deux pièces de la maison avaient été réservées au grand vicaire, mais, à la moindre alerte de l'impres-

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