CHAPITRE XIV
sionnablc comtesse, il était obligé de se réfugier par une trappe dans un réduit si étroit qu'il pouvait à peine s'y tenir, si bien clos que le jour ne pouvait y pénétrer. Néanmoins le séjour de Chomérac convenait plus que tout autre à AI. Vernet. Placé plus au centre du diocèse, il lui était plus facile de se tenir au courant de l'état des diverses paroisses. C'est dans ce dernier asile qu'eut lieu, au mois d'août 1799, la seconde entrevue de la Vénérable Mère et de M. Vernet. Voici les circonstances qui en furent l'occasion.
Après le désarroi causé par les brusques départs de Marguerite Voile et de Mllc Félicité, la Vénérable Supérieure avait eu le bonheur de trouver en la personne d'une ancienne religieuse de Notre- Dame de Langogne, que la dispersion de son mona^ère avait obligée de se retirer chez ses parents, une précieuse auxiliaire. La Mère Dumazel, c'était son nom, était devenue par ses talents, non moins que par ses vertus, le principal soutien du pensionnat, lorsque, par une épreuve nouvelle, la maison de Thueyts se vit tout à coup menacée de la perdre.
Une pieuse chrétienne de Lyon, Mme Muller, avait ouvert depuis peu, au château de la Chèze, dans la commune du Cheylard, une institution de jeunes filles qui devint bientôt florissante. M. Vernet, à l'instigation de qui la fondation de cet établissement s'était faite, y adressait toutes les bonnes familles de la contrée. Mme Muller, pour des motifs que nous ignorons, s 'étant bientôt retirée, céda la direction du pensionnat à une ancienne religieuse de Notre-Dame de Langogne, la Révérende Mère Gales. Celle-ci, cherchant des auxiliaires, jeta naturellement les yeux sur ses anciennes compagnes, et en particulier sur la pieuse Mère Dumazel, dont elle connaissait les remarquables qualités. Bien des motifs attachaient la Mère Dumazel à la Communauté de Thueyts : l'affection et l'estime dont tous, élèves, parents et maîtresses, l'entouraient déjà, et surtout cet esprit de dévoùment tout apostolique qu'on respirait à Thueyts et qui répondait si bien à ses aspirations de vie religieuse ; mais Dieu, en lui offrant la facilité de retrouver, avec les premières compagnes de sa jeunesse, la vie commune et les Règles de son premier Institut, ne lui demandait-il pas le sacrifice d'une séparation pénible à son cœur ? Elle le pensa et déclara son intention à la Vénérable Mère.
Ce fut également une douloureuse blessure pour le cœur de Marie Rivier. Le départ de la Mère Dumazel pouvait porter un coup funeste à l'avenir du pensionnat. Une seule ressource lui restait :
tenter une démarche auprès du grand vicaire, qui était le protecteur du pensionnat île laChèze, et obtenir de lui au moins un répit. M. Tontanier révéla alors à Marie Rivier la retraite de M. Vernet, ;, munie d'une lettre de recommandation de son directeur, d'une patente de couturière (1) et d'un passeport (2) se mit en marche pour le château de Chomérac.
Quelle- »es étreignirent son cœur tout le long de la route,
la Vénérable Mère l'a souvent rappelé à ses filles. Serait-elle seulement reçue ? Lors même qu'elle aurait ce bonheur, elle allait se trouver en présence de la première autorité du diocèse, de ce grand vicaire devant lequel elle n'avait osé ouvrir la bouche lorsqu'elle l'avait vu la première fois. Ou 'était-elle, du reste, pour contrebalancer, auprès de M. Vernet, l'influence si justifiée de la Révérende Mère Gales ? Pouvait-on songer seulement à mettre en regard du pensionnat de la Chèze, fondé sous les auspices de Monsieur le grand vicaire, l'humble école de Thueyts ? Tels étaient les sentiments qui s'agitaient en elle et dont l'émotion augmentait sans cesse, lorsqu'elle arriva devant le château de Chomérac.
Laissons ici la parole à M. Vernet.
Toujours prêt à me réfugier dans ma cachette aussitôt qu'une visite suspecte s'annonçait, j'avais regardé discrètement par la fenêtre en entendant frapper à la porte du château. Je reconnus la personne que j'avais vue trois ans auparavant dans la maison Bosc à Thueyts. Je vis Mlle Rivier remettre à la servante une lettre que celle-ci vint me porter. « Faites monter cette personne, » lui dis-je aussitôt, et, peu après, M!,c Rivier entra.
< Elle allait se mettre à genoux devant moi ; je ne le permis pas, et l'invitai à passer dans un cabinet voisin où se trouvait le très saint Sacrement. M,le Rivier me demanda aussitôt la faveur de communier, ce que je lui accordai avec joie. L'action de grâces finie, elle m'exposa avec une énergie d'accent singulière les désirs
1. La pitente de couturière lui était utile pour justifier les travaux gagés de couture qui étaient faits dans la maison.
2. Le passeport est daté du 20 thermidor, an VII. Il est curieux à consulter, parce qu'il donne le signalement de la Servante de Dieu, âgée à cette époque de trente ans, cinq mois. ". Liberté — ■ Egalité — République française. — Laissez librement passer la citoyenne Marie Rivier, couturière patentée et française, domiciliée dans la commune de Thueyts, âgée de trente ans ; — taille d'environ quatre pieds quatre pouces ; cheveux et sourcils châtain très foncé, — yeux noirs, — front découvert, — nez ordinaire, — bouche petite, — visage ovale, marqné de petite vérole... »