‹ La vénérable Mère Marie de l'Incarnation, première supérieure des Ursulines de Québec; supplément à sa correspondanceChapitre 10 sur 58 · JESUS, MARIA, JOSEPH · texte numérisé non relu

JESUS, MARIA, JOSEPH

« Mon très Cher frère,

« V[ot]re bonne Mère et la mienne, m'ayant permis d'escrire en sa lettre ce petit mot, je ne puis mieux le commenser qu'en vous congratulant de l'heureux chois que vous avez faict de la Ste religion, et en vous (lisant que j'en ay ressanti au tant de consolation que si vous estiez mon propre frère. Je m'asseure que vous goûtez desia combien Dieu est suave à ceux qui l'ayment, et q'un seul jour passé en sa Ste maison vaut mieux que mille en celles des pescheurs. Jouisez à la bonne heure, mon cher frère, de ce bon heur pendant que je bénis mille fois celuy qui vous la communiqué, et qui a pressé si doucement et efficassement v[ot]re cœur.

C'est maintenant que vous avez subiect de chanter éternellement les miséricordes de n[ot]re Seigneur puisqu'il a faict eschoir v[ot]re lot et, partage en si bon lieu. Que v[ot]re héritage est grand et qu'il est noble puisqu'il vous relève à la plus excellante dignité des enfentz de Dieu, et vous faict tenir touttes les choses de ce monde, comme boue et fange, en comparayson de la riche pauvreté de J. C. que je prie et coniure de tout mon cœur bénir et perfectionner Je bien et les grâces qu'il a mis en vous, et qu'il vous donne la persévérance. Je la luy demende pour vous avec la mesme instance que mon salut. Mais au cas que les austeritez de la régie que vous avez embrascé surpasassent vos forces naturelles, et qu'elles vous contregnissent de retourner dan3 le ciecle, je vous prie et vous coniure, mon cher frère, de ne

vous point adresser à d'autre que ma mère pour estre assisté en vos besoings, et pour vous faire trouver une condition. J'ay parole d'elle qu'elle vous servira de mère, et qu'elle auroit le mesme soing de vous que si vous estiez son enfant. Elle me le mende à cette flotte, pour respondre à la prière que je luy en fis l'anée passée, sur ce qu'on avoit mendé à v[ot]re bonne mère que personne n'avoit soing de vous; et au mesme temps elle se mist en deuoir de vous trouver une honneste condition au près de Mgr l'evesque de Xinte mon oncle1. Peut estre que cet employ2 ne vous eut pas tant mis dans l'esclat que celluy que vous offroit Madame la Duchesse d'Esguillon 3, mais néanmoins il eut esté pour le moins aussi avantageux pour v[ot]re salut. Mais Dieu vous vouloit luy mesme pourvoir d'une manière bien plus exellante. Qu'il en soit à jamais béni des hommes et des anges. Je vous dis cecy affin que vous voyez le soin que sa Ste providance a de vous, et que pour une mère qu'il vous a ostée, il vous en a procuré plusieurs autres qui ont bien hérité l'affection qu'elle a pour vous. Mais je ne croy pas qu'aucune soit parvenue au degré de uertu qu'elle a. Je ne vous diray q'un mot qui est que je vous estime bien heureux d'estre filz d'une si Ste mère. Je ne doute nullement

1. L'évêque de Saintes, oncle maternel de Mlle de la Troche, était Jacques Raoul, sacré le 11 janvier 1632, mort en 1646. Il succédait luimême à son oncle, Michel Raoul, sacré le 18 mars 1618, mort en 1632, il fonda le séminaire de La Rochelle (Gams, p. 624, col. I). Il fut quelque temps, en vertu de son titre d'évêque de La Rochelle, regardé comme l'ordinaire du Canada. Il était plein de vénération pour sa nièce, dont il avait été chargé d'étudier la vocation, lorsqu'au moment du départ, la famille fit de nouvelles difficultés que leva le P. Raymond de Saint-Bernard. (Voir Vie; p. 387-389 et Lettres, p. 491 et suiv.)

2. Le manuscrit porte : cette employ. Mais on est autorisé à corriger, ce féminin n'ayant sans doute pour raison d'être que le mot : offre, écrit d'abord, puis remplacé.

3. C'est peut-être l'office de secrétaire d'un familier de Richelieu que D. Raymond de Saint-Bernard annonçait au jeune homme au moment où celui-ci venait apprendre à l'ancien directeur de sa mère sa résolution d'entrer chez les Bénédictins. Voir Vie du P. Martin, p. 18-21 et plus -bas, p. 39, n. 1.

que ce ne so;it le tiltre le plus auantageux que le Ciel voujsh pouuoit donner en v[ot]re naisance, et qu'elle ne vous impetre mille grâces et bénédictions. Je vous en souhaitte autant qu'à moy mesme puisque je suis d'un ueritable cœur en Jésus,

« Mon cher frère, « Vre très humble et obligée servante,

Sr Marie de St-Joseph.

« Rse U. I. »

Qu'on se reporte par la pensée aux scènes tristement touchantes qui troublèrent le monastère de Tours, au temps du noviciat de Marie de l'Incarnation. Nul ne les pouvait peindre avec une vivacité plus poignante que le principal intéressé. Ecoutons les récits du P. Martin. En dépit du style traînant et paisible, et malgré le ton de sérénité que devait inspirer à sa plume le contentement de sa vocation actuelle, ces souvenirs lointains reflètent l'amertume qui dut parfois monter à son cœur. L'impression qu'ont sans doute produite ces scènes sur la jeune novice de seize à quatorze ans qu'était alors la mère Marie de Saint-Joseph devait être ineffaçable.

'« Voilà comment cette femme forte et généreuse décrit les assauts qu'elle recevoit. Et, en effet, il se peut dire combien elle fut combattue, ny en combien de manières jsa constance fut agitée de la part de son fils.

» C'étoit dans le temps que l'on batissoit le monastère et comme à l'occasion des ouvriers les portes étoient souvent ouvertes il prenoit adroitement ce temps pour entrer dans les enclos réguliers afin de chercher sa mère. Tantôt se trouvoit dans le jardin avec des religieuses, tantôt il entroit dans les cours les plus intérieures de la maison. Et une fois il fit tant de tours, sans scavoir où il alloit, qu'il se trouva "enfin dans une salle où toute la communauté étoit assemblée pour se mettre à table. Je laisse à penser quelles impressions

la présence si inopinée d'un fils put faire en une mère dans une circonstance si extraordinaire. D'un côté, son cœur fut percé au vif par des sentiments d'amour et de pitié, et d'autre part elle se sentit couverte de confusion de se voir à charge à une communauté qui luy avoit tendu les bras avec une bonté si extraordinaire.

« Quand ce fils trouvoit le guichet de la communion ouvert, il se passoit quelquefois à demy pour entrer dans le Chœur, et quelquefois il y jettoit son manteau ou son chapeau qui, tombant à la veuë de sa mère, étoit un spectacle qui renouveloit toutes ses peines. Les Sœurs luy eussent pu dire ce que les frères de Joseph dirent à leur père Jacob : Voyez si c'est là l'habit de votre fils. On ne Juy disoit pas ces paroles de crainte de l'affliger, mais la veuë qu'elle en av;t donnoit des atteinttes mortelles à son âme.

Elle avoit un beau-frere fort sçavant qui entre ses belles qualités avoit un talent particulier pour la Poésie francoise. Il composoit des vers lugubres sur le sujet de sa retraite, faisant parler ce fils auquel il faisoit faire des plaintes île la perte qu'il faisoit, de l'abandomiement auquel il étoit réduit, et des malheurs où il pouvoit tomber avec le temps; et tout cela en des termes si tendres et avec des affections si animées, qu'il eût fallu n'être pas de chair pour n'en être pas touché. Il donnoit ensuite ces écrits à cet enfant pour les présenter à sa mère, qui les lisoit extérieurement avec une constance inébranlable qui donnoit de l'admiration à ces bonnes Mères, mais qui n'empêchoit pas que son cœur reçût des coups très sensibles qui ne paroissoient qu'aux yeux de Dieu et des Anges.

» Mais ce qui toucha plus vivement cette âme généreuse et invincible, fut cette armée d'enfants... qui allèrent assiéger le Monastère. Le sujet de cette innocente conspiration fut que le.-, autres le voïant privé de beaucoup de petites douceurs que les mères donnent à leurs enfants, et qu'ils avoient, en effet, à son exclusion, luy faisoient quelquefois des re-

proches, mais comme il étoit aimé de tous et qu'ils le virent un jour fort abattu de tristesse, ils en furent touchez de compassion autant que les enfants le peuvent être. Ils se mirent donc à le consoler, et pour le faire efficacement, ils luy dirent : Tu n'as point de cecy ny de cela, parce que tu n'as point de mère; mais viens, nous allons quérir la tienne, nous ferons du bruit, nous romprons les portes, nous te la ferons bien rendre. Ii ne fallut point délibérer davantage. Ils allèrent au Monastère, les uns armez de bâtons, les autres de pierres, les autres d'autres choses. Ce fut certes un spectacle bien nouveau de voir une armée d'enfans vouloir faire violence à une maison forte et bien fermée et entreprendre une chose qui surpassoit les forces de leur âge, beaucoup de personnes qui passoient voyant une conspiration si aveugle et si vaine, s'arrêtoient pour s'informer de ce que C'étoit. ' Les uns en rioient comme d'un jeu d'enfans, les autres en avoient de la compassion, et se mettoient du côté des ènfans, disant qu'ils avoient raison, que cette mère étoit cruelle et qu'elle ne meritoit pas le nom de mère de quitter un fils dans un âge si tendre et si foible. Au même temps jcrue cette troupe d'enfans investit le Monastère, le cœur de cette forte mais pourtant tendre mère se trouva bien plus fortement assiégé : Car parmi cette confusion de cris, elle entendit distinctement la voix de son fils, comme une brebis innocente qui distingue entre mille celle de son agneau. Le bruit était grand, l'insulte, quoique vaine, causoit du trouble, mais la confusion n'empêchoit pas que ses paroles ne se distinguassent de toutes les autres pour luy aller frapper les oreilles et le cœur : « Rendez-moy ma mère, rendezmoy ma mère. » A ce coup il fallut que la force cédât pour un moment à la tendresse dont ce cœur invincible fut tout pénétré, et à laquelle tout autre courage que le sien se fût laissé abbatre. Elle crut que c'en était fait... Jamais, ditelle, je ne fus tant combattue, je pensois qu'on me mettroit bien-tôt hors de la maison... Notre Seigneur me voulut enfin

consoler en cette peine; car montant un jour les degrez de notre Noviciat, il me donna une certitude intérieure que je serois Religieuse en cette maison,... et d'autre part nôtre Révérende mère m'assura que ny elle ny aucune des sœurs n'avoit la pensée de me faire sortir. Ainsi cette bourrasque passa pour un peu de temps, mais ce fut pour commencer avec plus d'effort. Avant mon entrée dans le Monastère il n'y avoit rien de plus innocent que mon fils, mais toutes les choses qu'on luy dit, l'aigrirent et le changèrent de telle sorte qu'il ne voulait plus étudier n'y faire autre chose. Il faisoit croire qu'il ne seroit jamais bon à rien1. »

Ajoutez à ces souvenirs ceux du départ de Paris et de la séparation totale avant l'embarquement à Dieppe et par suite la compassion affectueuse qu'éprouvait la jeune compagne de Marie de l'Incarnation à la pensée du jeune homme abandonné de tous; c'est assez pour expliquer sa joie de le savoir entré, selon le plus cher vœu de sa mère, dans un

1. Vie, livre second, ch. II. Addition, p. 185-188. Dans l'autobiographie plus abrégée qui constitue ce chapitre, elle raconte ainsi ces diverses scènes : « Dieu permit que j'eusse d'abord une bonne épreuve : une troupe de petits enfants, écoliers compagnons de mon fils, s'assembla autour de luy. et commença à le huer et crier de ce qu'il avoit été si fol et si simple, que de me laisser entrer en religion, disant que maintenant il etoit sans père et sans mère, et qu'il seroit méprisé et abandonné : allons la quérir ,lui disoient-ils ; allons faire beaucoup de bruit afin qu'on te la rende. Cela émut si fort cet enfant, qu'il pleuroit lamentablement. Ils vinrent donc en grand nombre à la porte du Monastère, où avec une grande confusion ils faisoient des bruits et des cris si étranges afin qu'on me rendit qu'ils se faisoient entendre de toutes parts. D'abord je ne sçavois ce que c'étoit, mais parmy ces voix confuses j'entendis celle de mon fils qui à hauts cris disoit : Rendez-moi ma mère, rendez-moi ma mère... Nos mères pleuroient de compassion d'entendre ces cris; il venoit à l'Eglise lors qu'on disoit la messe, et, passant la tête par la fenêtre de la grille de Communion : Ré, disait-il, rendez-moy ma mère. Il alloit au parloir et pressoit la Tourière de dire qu'on me rendit, ou qu'on le fit entrer avec moy. L'on m'envoyoit le voir, je l'apaisois et consolois en luy faisant quelques petits présens qu'on me donnoit à ce dessein. En s'en allant, et croyant que j'irois au dortoir, les Tourières de dehors remarquoient qu'il s'en alloit à reculons, les yeux fichez vers les fenêtres pour voir si j'y serois. parce qu'il m'y avoit veue une fois, et il faisoit cela jusqu'à ce qu'il eût perdu le Monastère de veuë. » (Ibid., p. 181.)

ordre religieux1. .Malgré tout son désir et son espoir de la persévérance du nouveau religieux dans sa vocation, en personne avisée et prudente, Marie de Saint-Joseph, songe à l'hypothèse d'un retour dans le monde, et elle prend ses sûretés près de sa famille, qui ne lui peut rien refuser, pour que le fils de sa chère compagne ne soit point en ce cas sans protecteur Sa joie dut être profonde d'apprendre l'année suivante que ses précautions avaient été inutiles et que le jeune profès, fixé dans sa vocation, ne songeait qu'à bénir Dieu de sa part d'héritage. Peut-être eut-elle occasion de le féliciter encore, lorsque Marie de l'Incarnation écrivit, le 1er septembre 1643, la lettre dont nous avons parlé ailleurs2. Durant les dix ans qui lui restaient à continuer sa vie de dévouement et de souffrances, elle suivit sans doute avec intérêt la Carrière du jeune religieux appelé dans son Ordre à des postes de confiance. Si elle lui écrivit de nouveau, les lettres seraient à joindre à cette épave de la correspondance perdue. Jamais Marie de l'Incarnation ne manque dans ses lettres à son fils de lui parler avec amour de sa chère collaboratrice3.

Le P. Martin dut apprendre sa mort avec douleur, et lire avec admiration le récit de sa dernière et longue maladie, où elle déploya les plus héroïques vertus, au milieu d'incommodités de toute sorte, surtout après l'incendie du pauvre monastère de Québec en 1651, dans les embarras d'une installation précaire et restreinte4.

Ces belles pages mériteraient d'être relues. Nous ne pouvons que renvoyer à la relation si complète et si touchante de la mère Marie de l'Incarnation et à ses lettres 5. Le P. Mar-

1. Il avait essayé d'entrer chez les jésuites, et sa mère regretta fort qu'il n'y ait point été agréé. Vie du P. Martin, p. 14 à 16.

2. Voir Etudes, 5 juin 1906, p. 599 et plus bas, p. 28, note 2, et p. 11». note 1.

3. Voir Lettres, pp. 51, 124, 125, 158; et notamment celle qui fut écrite le 26 octobre 1653, p. 174.

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