Sur M. de Bernières, voir plus bas, p. 50, n
celle que Dieu avoit marquée de toute éternité du sceau de son élection
» Cette jeune Religieuse qui pourtant n'avoit rien de la jeunesse que le défaut des années, brûloit de zèle dans son silence, et le feu dont son cœur étoit embrasé opéroit davantage dans sa retenue... Et quoy que cette occasion l'eut excité dans son cœur, il n'y étoit pourtant pas nouveau... Elle en avoit eu même en pressentement bien particulier quelque temps auparavant dans une vision1. '
« Or, depuis cette vision, elle ressentit toujours un amour secret pour le salut des âmes, et surtout de celles des sauvages ses libérateurs. Cet amour se renouveloit tous les ans par la lecture qu'elle faisoit des Relations du Canada; quoy qu'elle n'eût pas la pensée que cela se pût jamais exécuter, elle ne laissoit pas de s'en entretenir dans les rencontres avec la Mère de l'Incarnation... Mais enfin, l'occasion présente rappela dans son esprit toutes les pensées et tous les mouvements qu'elle avoit eus sur ce sujet pour donner la maturité à sa vocation et ce fut alors qu'elle s'offrit à Dieu en perpétuel holocauste pour se consumer à son service dans la conversion Sauvages Elle n'osoit néanmoins se produire, et elle rodoit autour des parloirs sans y oser entrer comme les autres, demeurant toute pensive, comme une personne qui a quelque dessein, mais qui a de la peine à le découvrir et à l'exécuter. Lors qu'elle entretenoit ainsi ses pensées, la Mère de l'Incarnation, qui se sentoit desjà inspirée de la demander, et qui y etoit même excitée par un homme sage, qui étoit, comme je croy, le Directeur de cette Religieuse2, la rencontra par hazard, et après avoir appris le sujet de son inquiétude elle releva le courage et la présenta elle-même à M. de Ber-
1. La relation raconte longuement cette vision. La jeune Ursuline s'y voyait dans une plaine immense, que des attraits de toute sorte reiidait fort dangereuse à traverser, lorsque « les anges des sauvages, ayant pour « porte-enseigne », l'ange du Canada, se présentent à elle pour lis corter et lui permettre de faire sans péril son voyage.
2. Probablement le feuillant D. Raymond de Saint-Bernard, voir plus lias, p. 39, n. 1.
nières.. le priant de la bien examiner. Il le fit avec grande exactitude, et après qu'il eut reconnu la grâce et les talens de la personne et pénétré le fond et les circonstances de sa vocation, il trouva des dispositions qu'il n'avoit pas remarquées dans les autres et comme c'étoit un homme très spirituel qui. entre les grâces dont son âme étoit ornée, avoit particulièrement celle du discernement des esprits, il jugea aussitôt que c'étoit celle que Dieu avoit choisie pfcmr concourir à ce grand dessein.
» Cette Religieuse se sentant extrêmement fortifiée par un succès si heureux, et croyant que M. de Bernières ne luy seroit pas contraire, alla généreusement trouver la Révérende Mère Françoise de Saint-Bernard pour la supplier de ne pas jeter les yeux sur une autre. Mais cette sage supérieure qui ne faisoit les choses qu'avec grande délibération, rejetta sa demande comme une légèreté d'esprit, et pour lui témoigner combien elle étoit éloignée de la lui accorder, elle lui commanda à l'heure même de prendre la chambre et l'office de celle qui sortoit1. La Mère de l'Incarnation ne laissoit pas de la demander avec instance, M. de Bernières déclaroit ses sentimens, et Mme de la Peltrie témoignoit son inclination. Mais enfin, les prières des quarante heures étant finies, il fallut s'assembler pour faire le choix dans les formes. Cependant cette fervente fille voyant bien qu'après le refus de la supérieure, il falloit s'adresser à celui qui est le Maître des vocations, et qui seul détermine le temps et les moyens de leur exécution, s'adressa à Dieu, le conjurant par tous les motifs les plus capabes de le fleschir, d'agréer l'offre qu'elle lui faisoit de ses services et de sa vie : et afin de lui gagner plus efficacement le cœur, elle prit pour intercesseur le glorieux Patriarche saint Joseph, faisant vœu, que s'il lui obtenoit une faveur si signalée, elle quitteroit son nom pour porter le sien en perpétuelle reconnoissance. A peine eut-elle
1. « Celle qui sortoit », était la Mère Marie de l'Incarnation, déjà désignée par le Canada et à qui l'on cherchait une compagne.
fait son vœu que saint Joseph présida visiblement à l'assemblée : car encore que la communauté fût composée de très excellens sujets, et zélez au point qu'on le vient de voir, quand néanmoins il fallut examiner chacune en particulier, il se trouvoit toujours quelque difficulté qui empêchoit de conclurre en sa faveur, et toujours il falloit revenir à cette généreuse Postulante. La supérieure même, quelque répugnance qu'elle eut à la donner, parce qu'elle l'aimoit tendrement à cause de ses excellentes qualitez, et que c'étoit un sujet rare qu'elle croioit devoir être un jour le soutien de sa Maison, demeura sans paroles voyant de quelle manière Dieu avoit tourné les choses pour faire pancher le sort de son côté... pourveu toutesfois que ses parens y donnassent leur consentement.
» Elle étoit fille de M. de la Troche de la maison de Savonnière, très noble et très illustre dans l'Anjou, auquel on députa un exprès pour luy donner avis du chois que l'on avoit fait de sa fille pour être l'une des premières pierres du Monastère que l'on alloit fonder en Canada, qu'elle-même étoit résolue de s'exposer à cette entreprise, quelque difficile et périlleuse qu'elle parût, et qu'elle n'attendoit plus que son consentement et sa bénédiction pour y aller consumer1 son sacrifice.
» Il ne se peut dire de quel étonnement M. et Mme de la Troche furent saisis apprenant une nouvelle si étrange, et après être revenus à eux, ils ne purent prendre d'autre résolution, sinon d'aller à Tours pour s'informer par eux-mêmes d'une chose qu'ils avoient de la peine à croire à cause de la nouveauté du fait, et d'en empêcher l'exécution si elle se trouvoit véritable. Les chevaux estoient desja au carrosse lors qu'un sage Religieux qui se trouva là par occasion, ayant appris le sujet d'un départ si précipité, leur représenta,. a voc
1. Sur consumer et consommer dont les emplois se oompénètrenl dans la laneruo du X\ II* siècle, voir mes Nouveaux Sermons inédits de Bourdaloue, p. 77, 214 et 276.
des raisons si fortes qu'ils dévoient estimer pour une bénédiction du Ciel toute particulière, que Dieu eût choisi leur fille à l'exclusion de tant d'autres pour un dessein si héroïque qu il les arresta, et leur fit écrire des lettres d'acquiescement aux ordres de Dieu si chrétiennes et si touchantes qu'elles tireront des larmes de ceux qui en entendront la lecture : il n'y eut que leur généreuse fille, qui s'élevant au-dessus des sentimens de la nature, triomphoit de joye dans une réponse si favorable, et sans différer davantage, elle changea son nom de Saint-Bernard à celui de Saint- Joseph ainsi qu'elle l'avoit promis, et dès ce moment on l'appela la Mère Marie de Saint- Joseph. »
La compagne d'apostolat, désignée par la Providence, dont la mère Marie de l'Incarnation nous raconte l'élection avec un tel luxe de détails, lui devait être chère. Aussi l'on conçoit ces paroles, qui couronnent, pour ainsi dire, la série de quelques biographies des Ursulines les plus célèbres avec qui la Vénérable, en qualité de sous-maîtresse des Novices à Tours, eut le plus de rapports1 :
« Mais celle à qui la Mère de l'Incarnation s'est le plus communiquée, et qui a le plus participé à son esprit est la Mère Marie de Saint-Bernard, autrement de Saint- Joseph, qui a été la fidèle compagne de ses travaux, et qui ne s'est séparée d'elle qu'à la mort2. »
On s'explique aussi comment cette compagne inséparable, témoin d'abord de la douloureuse séparation de la mère et du fils lors de l'entrée de Marie de l'Incarnation- au couvent, puis des adieux du jeune Claude à cette mère deux fois perdue pour lui, en partance pour le nouveau monde, fut touchée d'une vive affection pour le jeune orphelin, laissé aux
1. C'est au chapitre VIII le la seconde partie de la Vie de Marie de V Incarnation, sous le titre : « Abrégé de la vie de quelques religieuses de grande vertu qui suivirent les conseils de la Mère Marie de l'Incarnation et qui luv devinrent semblables en esprit et en grâce. » p. 242.)