Voir plus haut, p. 1, note
quelles je donne dans une note une brève indication critique, et la lettre du 16 septembre 1661 adressée à son fils le P. Martin, où la Fondatrice des Ursulines de Québec décrit sa dévotion et les circonstances qui la lui ont fait adopter. Voici d'abord l'affirmation de l'abbé Richaudeau : «N'oublions pas de faire remarquer que les progrès accomplis d'une manière si étonnante et si continuelle par cette àme privilégiée ont un caractère qui lui est tellement propre, qu'il serait impossible de la signaler dans la vie d'aucun des saints qui ont honoré l'Eglise avant elle. Ce caractère est une dévotion pratique de tous les jours pendant les quarante dernières années de sa vie, au Sacré-Cœur de Jésus. Cette dévotion lui fut révélée cinquante ans avant de l'être à la bienheureuse Marguerite-Marie, et quinze ou dix-huit ans, avant que que le P. Eudes, plus jeune qu'elle de deux ans, eût rien écrit sur ce sujet1.
Elle raconte cette révélation dans sa lettre CLIII, datée du 16 septembre 1661 (t. II, p. 195; éd. princeps,) et elle dit qu'il y avait alors près de trente ans que cela lui était arrivé. Elle avait donc reçu cette insigne faveur au commencement de sa vie religieuse, ou même pendant son noviciat qui avait commencé en 1631 et avait fini par sa profession le 25 janvier 1633.
Elle en parle souvent dans ses lettres, et toujours avec feu et ardeur. On peut le voir en lisant les pages 12, 19, 45, 50, 78, 108,112, 153, 168,195, 211, 225,236, 272,277, 358, 361. 381, 382, 392, 395, 413, 420, 421, 543 du tome premier; 6, 12, 13, 54, 86, 197, 198,199, 318, 383, 399,428, 431, 457, 474, 523, 539 du tome II2. Outre qu'elle en a pu parler plus d'une
1. Il faudrait prouver que le P. Eudes n'a jamais prêché avant d'avoir écrit, et n'a répandu sa dévotion que par son seul ouvrage.
2. Les pages citées ici répondent aux lettres du 20 mars 1635, à dom Raymond de S.-Bernard, 10 avril 1635, 19 mars 1637 (peu significatives), à Mme de la Peltrie, nov. 1638; du 3 septembre L64Ô, à une dame de qualité; 2 septembre 1641, à une de ses sœurs; 4 Bept L641, à son fils; 2 sept. 1642, à Mlle de Chevreuse; 1" sept. 1643, à son fils; 7 août 1644, à une supérieure des Ursulines de Dijon; 26
fois dans ses formes de salutations, supprimées par Claude Martin1. » Deux des lettres inédites autorisent cette supposition.
Voici, sans le sommaire rédigé par le premier éditeur, la lettre CLII, à son fils, où est exposée cette dévotion.
Mon très cher fils,
J'ai reçu avec une consolation toute particulière vos trois lettres, qui toutes m'ont appris que Notre-Seigneur vous a
août 1644, à son fils, « Le Père Eternel a fait voir à une personne, que si elle lui demandoit quelque chose par le cœur de son Fils, il la lui accordèrent; demandons donc des âmes par ce divin cœur... »; 9 sept. 1644, à la Mère Marie de l'Incarnation, supérieure des Ursulines de Saint- Denis : « Salut très humble dans le Sacré-Cœur de notre bon Jésus. »; 3 sept 1645, à une de ses sœurs; 3 oct. 1645, à son fils : « Le cœur sacré de mon Jésus tient le milieu entre le vôtre et le mien... Je ne fais qu'une seule affaire des vôtres et des miennes, ou pour mieux dire, je n'en fais qu'une seule hostie, pour être consumée dans le feu qui brûle sur ce divin autel »; 14 oct. 1645, à une de ses parentes; 7 oct. 1647, à une religieuse de la Visitation : « Les sacrées et amoureuses influences du Cœur de Jésus soient le lien indissoluble des nôtres »; 7 sept. 1648, à son fils; après le 18 oct. 1648, s. d., à une dame de ses amies : « 11 faut aussi que vous aimiez les sacrifices. Mais sur quel autel les immolerez-vous ? Prenez avec un très grand respect le cœur du Fils de Dieu, et après que vous l'aurez présenté à son Père, offrez sur ce divin et très sacré Cœur, comme sur un autel, toutes vos victimes qui sont vos intentions, vos affections, vos désirs, vos actions, vos am;'. »; 11 oct. 1649, à une de ses sœurs; 22 oct. 1649, à son fils: 23 oct. au même; 13 août 1650, à une de ses sœurs; 26 sept. 1652, id. ; de Québec, 1652, à son fils (sur sa nièce) : « Vous estes les deux personnes pour lesquelles mon esprit fait le plus souvent des voyages en France: mais plutôt dans le cœur de notre aimable Jésus... »; 30 août 1653, à une de ses sœurs; 13 août 1654, à une dame de ses amies; 23 oct. 1660, à une jeune religieuse Ursuline; 16 sept. 1661, à son fils (sur la dévotion au S.-C; 3 sept. 1666. (clausule) à son fils; 15 sept. 1668, cl. à la mère de Saint-Germain; 20 oct 1668, à sa nièce; 11 oct. 1669, à la mère Marie de Sainte-Catherine; à la mère Cécile de Saint -Joseph, s. d. après le 2 sept 1670 (p. 457); 25 sept. 1670, à son fils; 9 nov. 1671, p. 523. au lieu de la dernière référence, p. 539, lisez 542; c'est la lettre inédite du 4 sept. 1641, écrite, le même jour que celle à son fils, à l'abbesse de Port-Royal.
1. LETTRES de la Révérende Mère MARIE DE L IN CAR NATION (née MARIE GUYARD) première supérieure du monastère des Ursulines de Québec. Nouvelle édition augmentée de huit lettres inédites et annotée par l'abbé RICHAUDEAU, auteur de la Vie de la vénérable Mère Marie de l'Incarnation, etc. etc. 2 vol. in-8° de XIX-557 et 560 pages, 1. 1, p. IX.
rendu la santé. Je vous avoue que je craignois que ce mal ne vous emportât, et j'avois déjà fait mon sacrifice en dénuant mon cœur de ce qu'il aime le plus sur la terre, pour obéir à sa divine Majesté. Mais enfin vous voilà encore ; soyez donc un digne ouvrier de sa gloire, et consumez-vous à son service. Pour cet effet, je suis très aise que vous soyez hors de Çompiègne, où les soins des affaires temporelles partageoient votre esprit. Servez-vous de ce repos comme d'un rafraîchissement que le ciel vous présente pour faire de nouveaux amas de vertus et de bonnes œuvres, et pour employer toutes vos forces à la (gloire de celuy pour qui nous vivons. Vous avez bien commencé, et j'ai pris plaisir à l'adresse avec laquelle vous avez saintement trompé Mgr d'Angers au sujet de la réforme de Saint-Aubin. Il faut quelquefois faire de semblables coups pour avancer les affaires de Dieu, qui a soin après cela d'essuyer les disgrâces qui en peuvent naître de la part des créatures. Vous en avez une preuve, puisque ce grand prélat vous aime et que son esprit n'en est pas plus altéré contre vous.
J'apprends encore que vous servez Dieu et le prochain par vos prédications. Vous m'avez beaucoup obligée de m'envoyer celle qjue vous avez faite des grandeurs de Jésus, et vous avez raison de dire qu'elle traite d'un sujet que j'aime. Je l'aime en effet, car tout ce qui parle des grandeurs de notre très adorable Jésus me plaît plus que je ne puis vous l'exprimer. Je vous laisse à penser si mon esprit n'est pas content quand je reçois quelque chose de semblable de mon fils, que j'ai toujours souhaité dans la voie de l'Evangile pour en pratiquer les maximes, et pour y annoncer les louanges et les grandeurs du sacré Verbe incarné. Vous n'aviez pas encore vu le jour que mon ambition pour vous étoit que vous fussiez serviteur de Jésus-Christ, et tout dévoué à ses divins conseils, aux dépens de votre vie et de la mienne. La pièce est belle et bien conçue en toutes ses circonstances, mais je crains que ces grandes pièces d'appareil ne vous peinent trop, et
que ce ne soit en partie la cause de vos épuisemens. J'y remarque un grand travail, mais la douceur d'esprit s'y trouve jointe. Si j'étois comme ces saints qui entendoient prêcher de loin, je prendrais plaisir à vous entendre, mais je ne suis pas digne de cette grâce. Il est à croire que nous nous verrons plutôt en l'autre monde qu'en celui-ci. Dieu néanmoins a des voies qui nous sont inconnues, surtout dans un pays flottant et incertain comme celui-ci, où naturellement parlant, il n'y a pas plus d'assurance qu'aux feuilles des arbres quand elles sont agitées par le vent.
Vous me demandez quelques pratiques de mes de mes dévotions particulières. Si j'avois une chose à souhaiter en ce monde, ce seroit d'être auprès de vous afin de verser mon cœur dans le vôtre, mais notre bon Dieu a fait nos départements où il nous faut tenir. Vous savez bien que les dévotions extérieures me sont difficiles. Je vous dirai néanmoins avec simplicité que j'en ai une que Dieu m'a inspirée, de laquelle il me semble que je vous ai parlé dans mes écrits. C'est au suradorable Cœur du Verbe incarné : il y a plus de trente ans que je la pratique, et voici l'occasion qui me la fit embrasser.
Un soir que j'étois dans notre cellule, traitant avec le Père Eternel de la conversion des âmes, et souhaitant avec un ardent désir que le royaume de Jésus-Christ fût accompli, il me sembloit que le Père Eternel ne m'écoutoit pas, et qu'il ne me regardoit pas de son œil de bénignité comme à l'ordinaire. Cela m'affligeoit, mais en ce moment j'entendis une voix intérieure qui me dit : Demande moi par le Cœur de de mon Fils, c'est par lui que je t'exaucerai. Cette divine touche eut son effet, car tout mon intérieur se trouva dans une communication très intime avec cet adorable cœur, en sorte que je ne pouvois plus parler au Père Eternel que par lui. Cela m'arriva sur les huit à neuf heures du soir et depuis vers cette heure-là, c'est par cette pratique que j'achève mes dévotions du jour; et il ne me souvient point d'y avoir
manqué, si ce n'est par impuissance de maladie, ou de n'avoir pas été libre dans mon action intérieure.
Voici à peu près comme je m'y comporte lorsque je suis libre en parlant au Père Eternel.
« C'est par le Cœur de mon Jésus, ma voie, ma vérité et ma vie, que je m'approche de vous, ô Père Eternel. Par ce divin Cœur je vous adore pour tous ceux qui ne vous adorent oas; je vous aime pour tous ceux qui ne vous aiment pas; je vous reconnois pour tous les aveugles volontaires qui par mépris ne vous reconnoissent pas. Je Veux par ce divin Cœur satisfaire aux devoirs de tous les mortels. Je fais le tour du monde pour y chercher toutes les âmes rachetées par le sang du sang très précieux de mon divin époux. Je veux vous satisfaire pour toutes par ce divin Cœur. Je les embrasse pour vous les présenter par lui, et par lui je vous demande leur conversion; voulez-vous souffrir qu'elles ne connoissent pas mon Jésus et qu'elles ne vivent pas pour lui qui est mort pour tous ? Vous voyez, ô divin Père, qu'elles ne vivent pas encore. Ah! faites qu'elles vivent par ce divin Cœur. »
C'est icy que je parle de cette nouvelle Eglise, et que j'en représente à Dieu toutes les nécessités, puis j'ajoute : « Sur cet adorable Cœur1 je vous présente tous les ouvriers de l'Evangile; remplissez-les de votre Esprit saint par les mérites de ce divin Cœur. » Des ouvriers de l'Evangile, mon esprit passe aux Iroquois, nos ennemis, dont je demande la conversion avec toute l'instance qui m'est possible. Puis je parle de deux âmes que vous connoissez 2 et je dis : « Sur
1. Cette expression s'explique aisément lorsqu'on connaît la manière dont la Vénérable parie du cœur de Jésus, comme d'un autel sur lequel elle offre des sacrifices. Il y a de nombreux exemples dans ses lettres de cette figure fréquemment employée par elle. Voir du reste plus haut, p. 29 en note, lettre du 18 oct. 1648, et plus bas, p. 41, n. 2. %
2. Il s'agit évidemment du fils et de la nièce de la vénérable Ursuline, comme il est facile de le conclure de la lettre écrite en 1652, au sujet de cette religieuse qui désirait la rejoindre au Canada. Voir plus haut, p. 29, note, et la lettre du 20 octobre 1668.
ce Sacré-Cœur comme sur un autel divin, je vous présente N votre petit serviteur et N votre petite servante; je vous demande, au nom de mon divin époux que vous les remplissiez de sor. esprit, et qu'ils soient éternellement à vous sous les auspices de cet adorable Cœur ». Je fais encore mémoire de quelques personnes avec qui j'ai des liaisons spirituelles, et des bienfaiteurs de notre maison et de cette nouvelle Eglise. Je m'adresse ensuite au Sacré Verbe incarné et je lui dis : « Vous savez, mon bien-aimé, tout ce que je veux dire à votre Père par votre divin Cœur et par votre sainte ame; en le lui disant, je vous le dis, parce que vous êtes en votre Père et que votre Père est en vous. Faites donc que tout cela s'accomplisse, et joignez-vous à moi pour fléchir par votre Cœur, celui de votre Père. Faites, selon votre parole, que, comme vous êtes une même chose avec lui, toutes les âmes que je vous présente soient aussi une même chose avec lui et avec vous. Voilà l'exercice du Sacré-Cœur de Jésus. » J'envisage ensuite ce que je dois au Verbe incarné, et pour luy en rendre mes actions de grâces, je lui dis : « Que vous rendrai-je, ô mon divin Epoux, pour les excès de vos grâces en mon endroit? C'est par votre divine Mère que je veux vous en rendre mes reconnoissances. Je vous offre donc son Sacré-Cœur, ce Cœur, dis-je, qui vous a tant aimé. Souffrez que je vous aime par ce même cœur, que je vous, offre les sacrées mamelles qui vous ont allaité, et ce sein virginal que vous avez voulu sanctifier par votre demeure avant que de paroître dans le monde. Je vous l'offre en action de grâce de tous vos bienfaits sur moi, tant de grâce que de nature. Je vous l'offre pour l'amendement de ma vie, et pour la sanctification de mon âme et afin qu'il vous plaise me donner la persévérance finale dans votre grâce et dans votre saint amour. Je vous rends grâce, ô mon divin Epoux, de ce qu'il vous ait plu choisir cette très sainte Vierge pour votre Mère, de ce que vous lui ayez donné les grâces convenables à cette haute dignité, et enfin de ce qu'il vous ait plu nous la
Marie de l'Incarnation. -,
donner pour Mère. J'adore l'instant sacré de votre Incarnation dans son sein très pur, et tous les divins momens de votre vie passagère sur la terre. Je vous rends grâce de ce que vous vous soyez voulu faire, non seulement notre vie exemplaire par vos divines vertus, mais encore notre cause méritoire par tous vos travaux et par l'effusion de votre sang. Je ne veux ni vie ni mouvement que par votre vie. Purifiez donc ma vie impure et défectueuse par la pureté et perfection de votre vie divine, et par la vie sainte de votre divine Mère ».
Je dis ensuite ce que l'amour me fait dire à la très sainte Vieige, toujours néanmoins dans le même sens que ce que je viens de dire, et je ferme par là ma retraite du soir.
Dans les autres temps, mon cœur et mon esprit sont attachés à leur objet et suivent la pente que la grâce leur donne. Dans l'exercice même que je viens de rapporter, je suis le trait1 de l'esprit, et ce n'est ici qu'une expression de l'intérieur. Car je né puis faire de prières vocales qu'à la psalmodie, mon chapelet d'obligation m'étant même assez difficile, i ii
Je porte au cou une petite chaîne de fer depuis vingt-trois ans, pour marque de mon engagement à la sainte Mère de Dieu; je n'y ai point d'autre pratique, sinon en la baisant, de m'offrir pour esclave 2 à cette divine Mère.
Accommodez-vous, je vous prie, mon très cher fils, à ma simplicité et excusez ma iacilité. Je puis dire, comme saint Paul, que je fais une folie, mais je dirai aussi avec lui que c'est vous qui me contraignez de la faire. J'ai encore composé une oraison qu'un de mes amis m'a mise en latin, pour honorer la double beauté du Fils de Dieu dans ses deux natures divine et humaine. Voici comment elle est conçue :