Voir plus haut, p. 16, n
2. Le P. Martin, en imprimant sur ce divin autel, l'entend sans doute du Cœur de Jésus. (V. plus haut, p. 32, n. L) En tout cas, il a respecté ici le
de la lettre de sa mère, bien que d'ordinaire dans les passages qui concernent la dévotion au Cœur de Jésus, il se montre assez timide et essaie, comme on l'a démontré, de donner le change. V. plus haut, p. 28. Sur l'attitude du P. Martin à cet égard, voir Richaudeau, t. I. p. IX : « Comme si les mots tion au Cœur de Jésus lui déplaisaient, il évite de les écrire (dans la Vie) quand l'occasion se présente, et il écrit à la place : Dévotion au Verbe incarné, et cela avec une intention arrêtée qui est évidente. Lorsque, quatre ans après, il publie les Lettres, il semble encore plus gêné. Des réclamations qu'on lui avait faites, et dont il parle à la première page de son Avertissement l'avaient intimidé... Il paraît s'appliquer à
Il est vray ce que vous dites, mon très cher filz. I'ay trouué en Canada tout autrement que ian pansois, mais en un diuers sans que vous n'auez pansé. Les trauos mi sont dous et isi facillefs] a porter que ij experimante ce que dit Nre S. mon ioug est dous et mon fardeau léger. le n'ay pas perdu mes peines dans le soin espineux1 d'une langue estrangere qui met maintenant si facille que ie n'ay point de peines d'anseigner nos SS. Misteres a nos Neophites2, dont3 nous auons eu grand nombre cette année4, plus de 50 Séminaristes, plus de 700 visites de sauvages et sauvagesses que nous auons tous assistés spirituellem[en]t et temporellem[en]t.
mette dans l'ombre le plus qu'il peut les nombreux témoignages de dévotion au Cœur de Jésus qu'il est dans la nécessité de reproduire. » L'abbé Richaudeau fournit de nombreux exemples, tirés surtout des yommaires peu fidèles. Du moins avons-nous ici une preuve que tout n'est pas atténué. Notons qu'ici un gros trait transversal à la sanguine marque cette phrase. Aurait-elle déplu à Nicole?
1. Martin : « dans l'étude épineuse d'une langue... » L'épithète a été conservée ici, tandis que dans le même passage, reproduit dans la partie dont le P. Martin constitue une seconde lettre qu'il classe parmi les Lettres historiques (p. 346 des Lettres), on lit : dans T étude cd une langue barbare et étrangère, qui m' est à présent si facile..,
2. « Il faut, écrit-elle, le 4 septembre 1640, que je lise et médite toute sorte de choses en sauvage. Nous faisons nos études en cette langue barbare, comme font ces jeunes enfants qui vont au collège pour apprendre le Latin. » (Lettre du 4 sept. 1640 à la Mère Marie Gillette Rolland, religieuse de /a Visitation de Tours. (Lettres, p. 335; de Rochemonteix, t. I, p. 209, note 1.)
3. Dans la lettre « historique » (p. 346), le texte est ainsi modifié : Nos Neophites. Nous en avons eu un grand nombre cette année, sçavoir...
4. Le texte du P. Martin diverge ici à tel point qu'il faut le citer : « Elle m'est maintenant si facile que je n'ay nulle peine à enseigner fros saints mystères à nos Neophites que nous avons eu cette année en grand nombre, sçavoir plus de cinquante Séminaristes, et plus de sept cens visites de Sauvages passagers, que nous avons tous assistez spirituellement et corporellement. La joye que mon cœur reçoit dans ce saint employ essuyé toutes les fatigues que je puis avoir dans les rencontres, je vous en assure; ainsi n' ayez point à" inquiétude à won occasion pour ce point là. » Notez cette longue et gauche transition ajoutée par le P. Martin et tout entière de son cru. Le mot passagers, qui se rencontre dans les deux reproductions de ce passage, y remplace et sauvagesses. Ce nom aurait-il paru trop peu noble à l'éditeur ou aurait-il été mal lu par les copistes qui préparèrent l'impression de 1681?
La ioye que mon cœur ressans dans le St amploy Dieu me donne esuye toutes les fatigues que ie peux prandre dans les ocasions ordinaires1.
Je suplie n[ot]re Rde Mère françoise de St Bernard-' de
1. L'édition, à cet endroit de la lettre, telle que l'a imprimée le P. Martin, doit être publiée seule. Le passage parallèle qui appartient à la fin de la lettre et que l'éditeur a transporté ici pour être fidèle à son titre de Lettres spirituelles, ne pourrait être imprimé en regard sans boule\erser l'ordre de l'autographe que nous devons avant tout respecter. Je voy que vous n'en avz point, mais au contraire j'ay une consolation tres-sensible du bon souhait que vous faites pour moy, seavoir du martyre. Hélas, mon très-cher Fils, mes péchez me priveront de ce grand bien : je n'ay rien fait jusques-icy qui soit capable d'avoir gagné le cœur de Dieu, et de l'obliger à me faire cet honneur [. . .] Il faut avoir beaucoup travaillé pour être trouvé digne de répandre son sang pour Jesus-Christ : Aussi n'osai je porter mes prétentions si haut, mais je laisse faire [. ..] «a bonté immense, qui m'a toujours prévenue de tant de faveurs, que si sans mes mérites elle me veut encore faire celle où je n'ose prétendre, je la supplie de me la faire. Je me donnvous y donne aussi, et la prie que pour une bénédiction que vous me demandez elle vous comble de celles qu'elle a départies à tant de valeureux soldats qui luy ont gardé une fidélité inviolable. Si l'on me venoit dire, vôtre Fils est martyr, je croy que je mourrois de joye. Laissons faire ce Dieu plein d'amour, il a ses temps, et il fera de vous ce qu'il a déterminé d'en faire de toute éternité. Soyez-lui fidèle, et assurez-vous qu'il vous trouvera les occasions de vous faire un grand Saint et un grand Martyr, si vous obéissez à ses divins mouvemens, si vous vc-us plaisez à mourir à vous-même, et si vous vous efforcez à suivre l'exemple que tant de grands Saints de vôtre Ordre vous ont donné. Si Seigneur vous fait la grâce de faire Profession, je vous prie de m'en donner avis, et aussi de quelle manière il vous a appelle, et quels moïens vous avez pris pour exécuter vôtre dessein. Enfin faites moy part de vos biens, qui, comme vous pouvez juger m'apportent une consolation tre3 grande. Priez bien Dieu pour moy; je vous visite en luy plusieurs fois le jour, et sans cesse je parle de vous à Jésus, à Marie et à Joseph. [...1 Adieu mon très-cher Fils, je ne me lasserois point de vous entretenir [...] Mail enfin il faut finir et vous dire adieu pour cette année. — Cette, addition, destinée à faire croire à une fin de lettre réelle, est encore de l'éditeur.
De Québec le 4 septembre 1641.
2. La mère Françoise de Saint-Bernard, la Supérieure de Tours qui reçut au noviciat la vénérable postulante, la connaissait et était liée avec elle d'une étroite amitié dès avant son élection au Supériorat. Comme elle était sous-prieure en l'année 1624, lors de l'entrée au pensionnat de la il ère de Saint- Joseph (voir plus haut, p. 11) la mère Marie de l'Incarnation l'avait toujours connue en charge. C'est probablement à elle que succéda la Mère Marie de la Nativité; une des « disciples de notre héroïne, élue
vous ermoyer une copie du récit que je luy fais du progrès de n[ot]re séminaire1.
Pour tout le christianisme2 voila 3 nations qui veullent se
supérieure de Tours le 18 décembre 1645. (Vie, p. 257) ». La Mère Françoise de Saint-Bernard était supérieure des Ursulines de Tours depuis l'année 1630 : « Elle (Marie de l'Incarnation) fut obligée de rendre visite à la Mère Françoise de Saint-Bernard, alors Supérieure des Ursulines, et cette visite ayant été suivie de beaucoup d'autres, elles formèrent entre elles une amitié sainte. » (Vie, p. 67, p. 167). On voit même par ce chapitre, un peu confus que leurs rapports sont antérieurs à l'élection de la Mère de Saint-Bernard. En tout cas, elle était déjà supérieure lorsque Marie de l'Incarnation entra dans sa maison. A la suite du passage cité plus bas (p. 51, n. 1.) sur sa douloureuse séparation d'avec son fils, on lit : « Le Révérend Père Dom Raymond me donna à la Révérende Mère de Saint-Bernard, qui me reçut, et toute sa communauté avec une charité admirable. » (Vie, p. 170) Elle mourut en 1668. Entré au Noviciat de Vendôme, qu'il habitait en 1641, le P. Martin, demeuré cher toujours aux anciennes compagnes de sa mère, ne pouvait les visiter, mais recevoir à distance communication des « relations » écrites par sa mère' à son ancien couvent de Tours.
1. La lettre dans l'édition est précédée de ce sommaire. — Lettre XXIe à son fils. — Elle parle « du progrès de la foy dans le Canada, du zèle des Révérends Pères Iesuites » à la dilater, et de l'assiduité avec laquelle elle et ses religieuses étudient les langues pour en enseigner les mystères (p. 346-348). Mon très cher Fils. Je prie la Révérende Mère Supérieure de nôtre Maison de Tours de vous faire part de la Relation que je lui écris de ce qui s' est passé cette aimée de plus remarquable en cette nouvelle Eglise, ce qui fait que je vous en parle ici fort légèrement. Cet en-tête est égaLement pour donner l'illusion d'un début. On voit dans l'autographe comment la phrase qui précède est au contraire soudée au reste de la lettre. Signalons aussi la longue paraphrase des mots : Vous envoyer le récit que je luis fais du progrès de notre séminaire.
2. Avant cette phrase le P. Martin insère le paragraphe ci-dessous : « Les travaux m'y sont si doux que je n'ose les appeler travaux; et si faciles à supporter que j'expérimente ce que dit nôtre Seigneur : mon joug est doux et mon fardeau léger. Je n'ay pas perdu mes peines dans l'étude d'une langue barbare et étrangère qui m'est à présent si facile que je n'ay nulle peine à enseigner nos saints mystères à nos Neophites. Nous en avons eu un grand nombre cette année, sçavoir plus de cinquante Séminaristes et plus de sept cens visites de Sauvages passager» que nous avons tous assistez spirituellement et corporellement. — Nous avons rencontré plus haut (p. 42) ce passage, légèrement modifié, dans la première partie de la lettre. La redite est flagrante. Est-ce pour la dissimuler ou par un pur accident d'impression que celte seconde piirti a de la lettre est datée par le premier éditeur, non plus du 4 septembre, mais du 14? L'abbé Hichaudeau qui met bout à bout les deux lettres XXXIX et KL dans son édition, ne semble pas, à cause de cette divergence, avoir soupçonné qu'il avait affaire à une seule lettre. Les passages reproduis deux fois auraient dû cependant le mettre en défiance.
venir randre sedantaire à Sillery l. Leurs filles seront pour le séminaire. Tous les chrestiens font très bien. Un Montagnes2 nouveau chrestien a fait l'office d'apostre en sa nation et a esbranlé auec le R père Le Jeune 3 les 3 nations dont je vous parle. Des lestres qu'on [t] escrit 2 de nos séminaristes audit R Père lors qu'il catechisoit lesdites nations ont tiré tous ces bons catecumaines en admiration et leur a donné enuie de nous donner leur[s] filles, puisqu'elles peuuent paruenir à ce que font les filles françoise tant au chemain du salut que pour les siances4 d'où il sembloit que leur misérable condition destre née dans la barbarie les vouloit exclure; tous nos nouueaux chrestiens ont eu fort à souffrir pour la tiranie des Hyroquois qui leur ont liuré la guerre côme à nos françois.
II* n[ot]re Gouuerneur les a chassé dans un combat qui
1. Saint-Joseph de Sillery. ainsi nommé en s mvenir du fondateur, le commandeur de Sillery, est à quatre milles de Québec. Le P. Le Jeune y fonda en 1637 la résidence des Pères Jésuites. En 1641, les registre» de paroisse y accusaient trente familles algonquines. Voir C. de Rochemonteix, op. cit., t. I, p. 248, et, aux pièces justificatives, p. 466472. — Sur Noël Brùlard de Sillery, (voir ibid., p. 246-248); et sur la réduction de Sillery, où les « pauvres Sauvages... commencent à se rendre sédentaires... », la lettre de la Vénérable du 3 septembre 1640, p. 322 des Lettres, citée ibid.; p. 249.
2. Il s'agit probablement du capitaine de la nation des Montagnais, Kaptisé sous le nom de Charles de Tadoussac dont parle la lettre du éi\ août 1648 (p. 344) qui a « plus fait par ses sermons que cent Prédicateurs n'auroient fait en plusieurs années ». (Lettres, p. 344. Cf. de Rocbemonteix, t. I, p. 255 .
3. Le P. Paul Le Jeune, né à Chàlons-sur-Mame en juillet 1591. converti du calvinisme dès l'an 1608, entré en religion le 22 septembre 1613, était supérieur général du Canada depuis 1632; il s'était embarqué le 18 avril à Honfleur. Sauf un voyage fait en 1642 (de Rochemonteix, t. II. p. 470;, il y travailla jusqu'au mois d'octobre 1649, où rentré en France, il exerça les fonctions de procureur de la mission. Il mourut à Paris, le 7 août 1664. Voir Sommervogel, t. IV, col. 1694-1699; de Rochemonteix, t. I, p. 183-193. Voir son Cursus vitœ complet et plus exact que dans Sommervogel, ibid., p. 190.
4. La phrase répond explicitement à l'insinuation tant de fois répétée, que les Jésuites ne songeaient qu'à l'instruction religieuse, sans autre enseignement. (Voir Suite, Histoire des Canadiens français, t. III, p. 71, et la réfutation dans C. de Rochemonteix; t. I, p. 210, note.)
leur a liuré pour sauuer nos bons neophites. La relation vous le dira. Les R pères de la Compagnie qui sont aux Aurons ont eu des fatigues incroyables dans leurs missions cet hyuer, les froids et les neges ayent esté extraordinairement exesifs. Adioutez a cela la barbarie de cette nation qui les a fait souffrir excesiuem[en]t. Le R père Chaumonnot1 que vous connoissez a ressenty leurs coups. Cet un apostre qui est raui d'estre trouué digne de souffrir pour J. C. Il a quasi apris miraculeusement la langue huronne et a fait des merueilles dans une nation ou luy et le R père Brebeuf2 ont jette les premières semances de l'Euangille. Les Rds pères Garnier3 et Pijar4 ont pansez estre tuez. N[ot]re Seigneur
1. Le P. Joseph-Marie Chaumonot, né le 9 mars 1611, et après de curieuses aventures, entré dans la Compagnie de Jésus à Rome, le 18 mai 1622, était de Châtillon-sur-Seine. Arrivé au Canada au mois d'août 1639, il fut appliqué à la rude mission des Hurons; il travailla jusqu'à sa mort, arrivée à Québec le 21 février 1693. Voir Sommervogel, t. II, col. 1100 et 1101, de Rochemonteix, t. I, p. 399-409; sur sa facilité pour les langues, voir la page 402. Comment et quand le P. Martin le connut-il, selon que l'indique la phrase de l'autographe, supprimée dans l'édition? Sans doute, compagnon du P. Poncet, il dut, avant son embarquement, se rencontrer avec la Mère Marie de l'Incarnation et voir ainsi son fils.
2. Le P. Jean de Brebeuf, martyrisé par les Iroquois, le 16 mars 1649, était né à Condé-sur-Vire, au diocèse de Bayeux, le 25 mars 1593. Son intrépidité l'a rendu célèbre. Il était au Canada depuis l'année 1625, sauf le (retour de J629 à 1633. Voir Sommervogel, t. II, p. 76-85 et 464-465.
3. Le P. Charles Garnier, 1' « agneau » des missions huronnes, dont le P. de Brebeuf fut le « lion », était né à Paris au mois de niai 1605. Entré au noviciat en 1624, et, après sa théologie, destiné à la mission du Canada il arrivait à Québec le 11 juin 1636. Profès le 30 août 1648, il tomba sous les coups des Iroquois le 7 décembre 1649. Voir Sommervogel, t. 111, col. 1227-1228; de Rochemonteix, t. I, p, 409-413; t. II, p. 97-100; et la lettre sur le martyre des PP. Brebeuf et Lalemant, p. 464. Le P. Garnier était depuis longtemps en correspondance avec la Mère Marie de l'Incarnation. Dans une lettre d'elle, sans date, mais antérieure à 1639 et écrite à Tours, on lit : « Le Père Garnier m'écrit du même lieu (chez les Hurons) sur une écorce d'arbre aussi blanche et polie que le velin. Il me dit que les souhaits que je fais pour luy, sçavonr qu'il soit assommé pour Jesus-Christ, eussent peut-être été accomplis, si sos malices ne les eussent empêchez. Si tout le monde avoit autant d'envie que j'allasse en ces païs que luy mes affaires seroient bien avancées. » (Lettre III des Lettres historiques, p. 310.)
4. Le P. Pierre Pijart, né aussi à Paris (17 mai 1608), entré en
les a gardez miraculeusem[en]t. Le Rd père Poncet1 a eschapé les mains des Yroquois qui estoient escartez lors que son canot passoit vite conduit par des Hurons qui craignoient la mort que ce grand seruiteur de Dieu souhaittoit ardammant.
Il est demeurant aux 3 Riuieres 2. Il assiste les Algonquins auec le zelle que vous pouuez iuger. Il est sauant en la langue algonquine. C'est aussy celle que ietudie qui me sert aux Algonquines et Montagnaises côme estant des nations adiasantes. La Mère Marie de St Joseph3 étudie la langue huronne. (Nous auons aussy des filles de ce pays, elle y reusit fort bien.) Nous auons néanmoins plus affaire d'algonquin; c'est pourquoy toutes s'y apliquent. L'on a decouuert ver costes du nort des nations en nombres qui parlent cette langue : ont les instruit, tous veullent croire. L'on croit qu'il y pourra auoir quelques martïrs dans les grandes cources
1629, débarquait à Québec le 10 juillet 1635 (de Rochemonteix, t I, p. 409). Dj autre jésuite du même nom, parisien comme lui, Claude Pijart, né le 10 septembre 1600, (entré en 1621 au novicat et envoyé au Canada en 1637, mourut à Québec le 18 novembre 1680. Cf. Sommervogel, t
VI, col. 748 de Rochemonteix, t. I, p. 419. Il s'agit ici du premier, qui missionnait avec le P. Garnier, son supérieur.
1. Le P. Poncet de la Rivière, très mêlé à l'histoire de la vénérable Marie de l'Incarnation dont il eut à négocier le départ pour le Canada, et qui vient à Tours avec Mme de la Peltrie et M. de Bernières, avait été professeur du P. Martin. Né à Paris, le 7 mai 1610, entré au noviciat le 30 juillet 1629, il partit pour le Canada dix ans après, le 10 mai 1639, ayant fait sa théologie à Rome de 1635 à 1638. Après avoir été mutilé par les Iroquois, il revint en France en 1657, y prêcha, fut pénitencier à Lorette, et, en 1667, repartit comme missionnaire à la Martinique, où il mourut le 18 juin 1675. (Voir Sommervogel, t.
VII. col. 991; de Rochemonteix, t I, p. 301-303; t II, p. 137 et 154.)
2. Trois-Rivières, le plus ancien poste de la Nouvelle-France après Québec, avec son église de l' Immaculée-Conception et sa résidence fondée en 1634 par le P. Le Jeune, était un poste important sur le Saint- Laurent. Le P. Buteux y avait fondé, en 1640, une réduction sur le modèle de Sillery. Voir de Rochemonteix, t. I, p. 251; t. II, p. 158.
3. La Mère Marie de Saint-Joseph est la signataire du billet inédit qui suit la lettre de la mère Marie de l'Incarnation et qui a été publié plus haut, p. 18.
qu'il faut faire, ou le Diable enragé de ce que Jesus-Christ luy rauit l'ampire qui luy auoit osé usurper il y a tant d'années suscite toujours quelques meschans pour nuire aux ouuriers de l'Evangille1. Je souhaitte que que vous voyez la Relation 2. Je tacheray qu'on vous en enuoye vne lorsqu'elle sera imprimée. Je suis en une consolation très sansible du bon souhait que vous faite pour moy (Cet le martire). Helas, mon très cher fils, mes péchez me priueront de ce bien le n'ay rin3 fait iusque icy qui soit capable d'auoir gaingné le cœur de Dieu, car pansé vous il faut auoir beaucoup! trauaillé pour estre trouuée digne de respandre son sang pour Jésus Christ. le n'ose porter mes prétansions si haut : ie laisse faire a sa bonté immance qui m'a tousiours preuenue de tant de faueurs, que si sans mes mérites, elle me veut encore faire celle ou ie n'ose pretandre, je la suplie qu'elle le fase. le me donne à elle, ie vous y donne aussy et la suplie pour une bénédiction que vous me demandez qu'elle vous comble de celles qu'elle a départie a tant de valeureux soldats qui luy ont gardé une fidélité inuiolable. Si on me
1. 11 faut citer ici l'édition, de 1681, à cause des déplacements qui la suivent et de la finale qu'elle ajoute : « On croit qu'il pourra y avoir quelques Martyrs dans les grandes courses qu'il faut faire dans diverses nations, où le Diable enragé de ce que Jésus-Christ lui ravit l'Empire qu'il avoit osé lui usurper depuis taat de siècles, suscite toujours quelques médians pour persécuter les ouvriers de l'Evangile... Pour nous, nous sommes ici, grâce à nôtre Seigneur, en assurance pour le présent. La Mère Marie de saint Joseph ma chère compagne à qui Dieu fait de grandes grâces et donne beaucoup de talens pour lui gagner des âmes, vous salue. Priez pour elle et pour moy qui suis (...) De Québec le 14 Septembre 1641. » La phrase, modifiée du reste, qui clôt ici la lettre, se trouve beaucoup plus loin dans l'autographe, à cause des transpositions opérées par l'éditeur de 1681. On a vu plus haut, p. 44, note 1, l'usage que le P. Martin a fait de cette phrase transposée dans son édition en tête de la prétendue seconde lettre.
2. Ici nouvelle marque à la sanguine. Est-ce à cause de la Belatiotl qui attirait l'attention de Nicole?
3. L'Autographe porte ici rin. Cette manière d'écrire ne semble pas purement fortuite, témoin les traces restées dans le patois de nombreuse* régions. Voir au Dictionnaire de Littré, l'étymologie : rem, avec les diverses variations, notamment rin, en patois du Berri.
venoit dire v[ot]re fils est martir, je pance que i'an mourrois de joie l. Laissons le faire, il a ses tems, ce Dieu plain d'amour. Sovez luy fidelle et vous assurez qu'il vous trouuera les ocasions de vous faire grand St si vous obeisez à ses diuins mouuemens, si vous vous plaisez de mourir a vous mesme et de suivre l'example que tant de grands SSs de v[ot]re Ordre vous donnefnt]. Si n[ot]re Seigneur vous fait la grâce
■c profé* <s supli'' de ni an donner auis, et ■
corne sa bonté vous a appeïïée et quelz moyens vous axiez pris pour V exécuter.
En fin, mon très cher filz, faite moy part de vos biens, qui corne vous pouuez iuger, m'aporteront une consolation très grande. Je croy que le RJ Père Supérieur3 vous le permettra. Je me donne llionneur de luy escrire et de le remersier de Vhonneur de son affectif** et ses soins \v> Et priez
bien Dieu pour moy. Je vous visite plusieurs fois le iour; je parle de vous sans sesse a Jésus, Marie et Joseph*; possible que passera une de nos Mères de Tours cette première
1. Ce passage est commenté par cette lettre de la vénérable, écrite le 1er septembre de l'année 1643 (Cf. p. 24- . après que son fils lui a donné nouvelle de sa profession faite le 3 février 1642 : « Vous dites que vous désirerez dire un jour la Messe dans les terres des Infidèles. Si Dieu vous faisoit cet bonneur j'en aurois la joye que vous pouvez juger. 0 que je serois beureuse si un jour on me venoit dire que mon Fils fût une victime immolée à Dieu 1 Jamais sainte Shnphorose ne fut si contente que je le serois. Voilà jusqu'où je vous aime, que vous soyez digne de répandre votre sang pour Jésus-Christ. » {Lettres, éd. de 1681, P- 41).
2. Dom Martin fit profession le 3 février 1642, âgé de vingt-trois ans. (Fm du P. Martin, p. 36.) Le P. Le Jeune, au retour de son voyage de 1642, remit à la Vénérable des lettres de sa soeur et lui donna des nouvelles deo- siens. Voir Lettres, p. 37 : « Le P. Lejeune, qui m'a assuré vous avoir rendu visite. » (Lettre à sa sœur, p. 37. Cf. la lettre à son fils, 1er septembre 1643, p. 39 à 45 .
3. Le supérieur général de la congrégation de Saint Maur, auquel Claude Martin s'était adressé directement pour son entrée, était Dom Grégoire Tarisse. (\ ie du P. Martin, p. 19). Le Père maître du noviciat de Vendôme était Dom Paul Rivery. (Ibid., p. 28).
4. Ici encore une barre à la sanguine. Marie et Joseph placés sur le même rang que Jésus, c'est peut-être l'expression notée par Nicole.
Marie de l'Incarnation. 4
flotte pour vous venir trouver. Cela net pas encore tout assuré V affaire despandant de quelque sirconstances qui ne pouront estre vidée quand France ; ce sera la Mère Le Coq dite de S' Joseph que vous avez veue -ma maittraise de novice, Cet une grande seruante de Dieu ; elle est de présent supérieure à Loche. Ce sera néanmoins Tours a qui nous la demanderons, car elle en est professe. Mr de Berniere ' m'a escrit v[ot]re bonheur [:] il en est rauy. Le Up père dom Raimond et tous mes parans man ont aussy escrit, corne nos bonnes Mères de Tours qui vous aime[nt] grandem[en]t.
1. Jean de Bernières-Louvigny, né à Caen en 1602, trésorier de France, avait aidé la fondatrice des Ursulines de Québec, Mme de la Peltrie, à réaliser son projet de passer au Canada malgré l'opposition de sa famille. On sait par quel stratagème, et comment une demande en mariage de sa part, agréée par le père de la, jeune veuve, lui permit de la seconder dans toutes les démarches qu'elle fit à Paris et à Tours pour obtenir .ses futures auxiliaires. Ce fut entre la vénérable et lui le point de départ d'une correspondance dont elle parle en ces termes: « Notre Révérende Mère supérieure ayant receu les lettres du Révérend Poncet et de Mme de la Peltrie (novembre 1638) m'obligea de faire réponse aux lettres que j'avoies receues, et d'écrire à M. de Bernieres avec lequel j'eus depuis communication par lettres à tous les ordinaires, jusques à l'accomplissement, et exécution du dessein. » (Vie, p. 357). Mais ce commerce de lettres, on le voit par celle-ci, se poursuivit après le départ pour le Canada. Le nombre des lettres spirituelles et de mystique, détruites et perdues, est incalculable, de l'aveu du P. Martin, qui déplore cet accident. Voir la lettre LXXXVTI au P. Poncet, où la Vénérable raconte le « roman » du départ de Mme de la Peltrie (p. 657 à 665 des Lettres). Voici ce que dit le P. Martin dans la Vie de sa mère, de cet homme si estimé de ses contemporains. « C'est icy qu'il faudroit parler des qualitez et du mérite de cet excellent Personnage, mais il en a fait lui-même une si belle peinture dans son Chrétien intérieur, qui n'est autre chose que sa vie, qu'il a écrite par l'ordre de ses Directeurs, et dans ses Lettres spirituelles qui contiennent son véritable esprit, et les maximes eminentes de sa conduite, que tout ce que j'y pourrois ajouter ne feroit qu'affoiblir l'idée que tout le monde s'en est formée. » (Vie, p. 354). Voir de Rochemonteix, t. 1, p. 303, note 1, et la notice attribuée à Mgr Doney, que M. l'abbé Chapot reproduit à la fin de son premier volume (p. 433-440). Cette attribution doit être erronée : la notice, par son style, remonte certainement au dix-septième siècle, et ce n'est pas un pastiche. Sur l'ouvrage du célèbre mystique, Je Chrétien intérieur, très remanié par plusieurs des éditeurs voir l'abbé Charles Urbain, Fénelon directeur, dans la Quinzaine, 1" sept. 1902, p. 7, et mon étude sur le Ton de la Prédication avant Bourdalouc* p. 274.
A Dieu, mon très cher filz, je ne me lasserois point de vous antretenir. Le R père Poncet vous salue. Il est raui de v[ot]re bonheur. La Mère Marie de St Joseph aussy a qui Dieu l'ait beaucoup de grâces et luy donne de grands talans pour luy gaigner des âmes, priez pour elle et pour [moi/] qui suis
Mon très cher et bien aimé fils
V[ostr]e très humble et très affectionnée Mère
Sr Marie de lincarnation R. vrs. ind.
de Québec au séminaire de St-Joseph des Ursulines.
le 4e Septambre 1641.
Priez pour moy le jour de la feste du glorieux apostre S Paul. Je fus professe a ce jour '.
1, Marie de l' Incarnation écrit, en effet, parlant de sa profession: « Ce fut le jour de la conversion de saint Paul, le vingt-cinquième janvier mil six cent trente trois et le trente trois de mon âge. Mon fils qui étoit venn de Rennes s'y trouva. » (Vie, p. 216). Elle parla du reste à diverses reprises de cette date qui lui rappelle le jour où elle quitta son fils. En effet, la vie de la vénérable Ursuline, rédigée par son fils, à l'aide de diverses relations écrites par elle, sur l'ordre de ses directeurs, et assemblées d'ailleurs sans beaucoup d'art, est en réalité une sorte d'autobiographie. Les pièces en sont maladroitement agencées. Après une première relation assez sommaire, mais qui ne parait pas la plus ancienne en date, on trouve sous le nom d'Addition, le développement emprunté soit aux lettres, soit à une relation plus ample, de tout ce qu'on vient de lire; ce qui donne une impression de retouches successives et prête occasion à mainte redite, presque toujours instructive, car chaque répétition contient un détail nouveau qui éclaire ce qu'on avait seulement entrevu. Voici comment Marie de l'Incarnation y parle de cette déchirante séparation, qui avait été précédée d'ailleurs d'angoisses étranges, surtout pendant les trois jours de la disparition du jeune Claude, qui entendant parler du projet de sa mère, s'était enfui et l'avait laissée dans une mortelle inquiétude. (Fie, p. 169). « Je quittay donc tout ce que j'avois de plus cher un matin jour de la conversion de saint Paul mil six cent trente et un. Mon fils vint avec moy, lequel pleuroil amèrement en me quittant : Et moy en le regardant il me sembloit qu'on me séparoit en deux, ce que néanmoins je ne faisois pas paroitre. p. 170). Elle est revenue souvent sur ce sujet dans ses lettres. (Voir 10 juillet 1669, éd. orig., p. 272.) En voici quelques passages significatifs qui confirment et éclairent singulièrement celle du 4 sept. 1641. Elle lui écrit le 16 août 1664 : « Ah! mon très cher fils, qui eût jamais dit, mais qui l'eût pu même croire, que vous et moi étant demeurés seuls après la mort de votre père, la divine Majesté vous regardât dès lors pour vous faire posséder le grand et inestimable bonheur de la profession religieuse; et même qu'il vous eût fait naître pour des charges si
II est superflu d'insister sur les libertés prises dans la publication de cette lettre, indice probable de la manière dont fut conçue toute l'édition. Ce n'est point là, d'ailleurs, un phénomène isolé, et l'on me permettra d'en déduire quelques conclusions. Dom Guéranger, cité par Pabbé Richaudeau, écrivait en 1873 : « J'ai cherché sa Vie pendant trente ans, et ce n'est qu'après ce long espace de temps que j'ai pu la trouver. C'est alors que j'ai pu comparer son style à celui de dom Claude Martin, et me convaincre que, même comme écrivain, la mère est bien supérieure au fils. » Cela démontre,
honorables et pour des emplois si éclatants? C'est assurément parce (pie je vous ai abondonné pour son amour, et que je ne lui ai jamais demandé ni or ni richesses pour vous ni pour moi, mais seulement la paiivreté de son fils pour tous les deux. S'il vous pourvoit en la manière que vous l'expérimentez, c'est que sa libéralité est aussi certaine que sa volonté. Ses promesses ne manquent point à ceux qui espèrent en lui! Vous souvenezvous de oe que je vous ai dit autrefois, que si je vous abandonnois il auroit soin de vous et qu'il seroit votre père. C'est pour cela que je n'ai jamais rien fait de si bon cœur ni avec tant de confiance en Dieu, que de vous quitter pour son amour, étant fondée sur son saint évangile, qui étoit mon guide et ma force. Et lorsque je m'embarquai pour le Canada et que je voyois l'abandon actuel que je faisois de ma vie pour son amour, j'avois deux veues dans mon esprit, l'une sur vous, l'autre sur moi. A votre sujet, il me sembloit que mes os se déboitoient et qu'ils quittoient leur lieu, pour la peine que le sentiment naturel avoit de cet abandonnement. Mais à mon égard mon cœur fondoit de joie dans la fidélité que je voulois rendre à Dieu et à son fils... » (Ed. orig., p. 228). On lit encore un aveu plus caractéristique dans une autre lettre, postérieure à celle-ci, écrite à son fils le 25 sept. 1670 : « Pourquoi me demandez-vous pardon de ce que vous appelez saillies de jeunesse : il falloit que tout se passât de la sorte et que les suites nous donnassent de véritables sujets de bénir Dieu. Pour vous parler franchement, j'ai eu des sentiments de contrition de vous avoir tant fait de mal, depuis même que je suis en Canada. Avant que Dieu vous eut appelé fcu Religion, je me suis trouvée en des détresses si extrêmes par la crainte que j'avois que mon éloignement n'aboutit à votre perte, et que mes parents et mes amis ne vous abandonnassent, que j'avois peine de vivre. Une fois le diable me donna une forte tentation que c'en étoit fait, par de certains accidents dont il remplit mon imagination: je croyois que tout cela étoit véritable, en sorte que je fus contrainte de sortir de la maison pour me retirer à l'écart. Je pense alors mourir de douleur; mon recours néanmoins fut à Celui qui m'avoii promis d'avoir soin de vous. Peu après, j'appris votre retraite du inonde dans la sacrée Religion, ce qui me fit comme ressusciter de la mort à la vie. (Ibid. p. 291).
une fois de plus, qu'un correcteur médiocre ne peut effacer tout à fait le caractère de l'écrivain qu'il remanie ; mais la différence qui subsiste entre les écrits sortis de sa plume et ceux auxquels il a essayé d'imprimer sa marque, ne saurait servir de preuve de sa fidélité d'éditeur. Aussi, pour appliquer cet exemple à un autre éditeur de même famille, puisque Bretonneau a, lui aussi, retouché, — et il l'avoue, — les sermons de Bourdaloue, je croirai difficilement que l'inférioiité de ses propres productions oratoires démontre, comme le jugent certains critiques, qu'il n'a pas altéré les sermons publiés par lui l.
Le commentaire complet de cette lettre nous obligerait à revenir sur la vie entière de la vénérable ursuline. Les circonstances qui y sont rappelées, relatives à sa vocation surprenante, et à l'abandon éi range dans lequel elle laissa, pour entrer au couvent, son fils âgé de douze ans à peine-, les noms des personnes qui y sont désignées, dont plusieurs sont omis par l'éditeur, réclameraient des développements ici hors de saison. Ce sera la tâche du futur biographe ou éditeur des lettres complètes de la fondatrice du séminaire de Québec. L'annotation courante suffira à l'intelligence de la lottre, assez clairo par ailleurs. On voit s'esquisser les plus beaux traits de cette âme ardente et détachée de la terre. La biographie qu'a retracée d'elle son fils, mieux placé que personne pour user des documents les plus intimes, nous l'a fait connaître suffisamment. Son dernier historien, M. l'abbé Chapot, a donc, été bien inspiré de recourir surtout à la Vu
1. La considération qui rassurait le P. Lauras, et qu'adopte M. Brunetière, (Revue des deux mondes, V Éloquence de Bourdaloue, 1er août 1?04, p.
nous avions des doutes sur la sincérité de Bretonneau, la va de son talent d'orateur nous tirerait d'inquiétude... » n'est-elle pas quelque peu infirmée p;ir cet exemple de retouches assez profondes ne parvenant cependant point à taire disparaître entièrement des mérites de style et de pensée? C'est ainsi que Bretonneau éditant successivement Giroust, Cheminais, Bourdaloue et La Rue, ne s'est point entièrement substitué à eux. Est-ce une garantie qu'il n'ait pas altéré leurs textes?