‹ La vénerieChapitre 77 sur 138 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

KTRE tous les auimaux sauuages \iuans dans le bois et subiets à la chasse des hommes et des chiens, le loup est le plus meschant» qui plus fait de mal et de nuisance, et qui plus mérite d'estre questé, couru, chassé» et halé des chiens et i des hommes : et neantmoins la nature, qui à l'endroit des autres bestes qu'ordinairement on quiert et chasse , pour le plaisir, ou pour le profit : s*estant monstrée mère, en a produit grand nombre, pour le passetemps, ou pour la nourriture de rhomme : semble s*estre youlu monstrer comme marastre pour le legûrà des loups, ayant remply les bois et autres lieux sauuages et solitaires, d'vne si grande quantité de ces meschans animaux, qu*on pourroit imaginer qu'elle eust par ce moyen conspiré la secrette ruine de tous les autres animaux, nommément des domestiques, que Thomme nourrit pour son soulas ou soulagement. Car les Asians , Africains, et Europeans , sçauent assez combien mauuaise et cruelle beste est le loup, pour les grans torts et dommages qu'en recoiuent, tant eux que leur famille, bestail, et volaille. Ceux qui ont veu le nouueau monde, en dient autant de l'Amérique, et des Indes Orientales, de mesmes de Suéde, de la Koniergue, de Dannemarc, de la Moscouie, et autres pays Septentrionaux. Or combien que chacun cognoisse les loups, les vus pour en auoir beaucoup veu, les autres pour en auoir souuent ouy parler \l est vray que la renommée commune tient pour vérité, que oncques n'en a esté veu aucun es Isles d'Angleterre et d'Escosse] neantmoins ay-ie bien voulu dire quelque chose en passant de leur forme, mœurs, et nature. Le loup donc est vn animal de la stature d'vn moyen chien, et approchant de sa forme : qui a le poil gris, noirdssant sur le bout, blanchastre sous le ventre, la teste assez grosse, la gueule armée de grosses et longues dents, et a courtes et droites oreilles. H a l'haleine et la veuc si venimeuse, que s'il voit et haleine le premier vn homme il le rend si rauque pour vn temps, qu'il ne peut parler ne crier, et luy fait perdre l'vsage de la voix. Les loups sont plus petits es pays chauds, plus grands et plus cruels et meschans es froides régions. Leur plus grande meschanceté et férocité se descouure principalement au mois de lanuier, lors qu'estans en chaleur ils suiuent la louue. Mesmes durant les plus grandes froidures ils vont de compagnie et en grand nombre : et lors sont si courageux et hardis, que les habitans des régions froides, n'osent aller par les champs que bien accompagnez et bien armez, pour éuiter leur furie: laquelle se manifeste singulièrement sur les femmes enceintes, et sur les petits enfans, dont ils se désirent paistre et gorger. En la copulation les loups s'attachent aux louues comme les chiens : et ont le membre génital, d'vne substance dure comme vn os, comme on dit qu'ont aussi le Cerf, le Renard et la Belette. Les louues portent, et font leurs petits, comme les chiennes, et en mesme espace de mois et de iours. Èa certains lieux les loups couurent les chiennes, et les chiens les louues: et est le loup entre toutes les autres bestes des plus roalaisez à appriuoiser : quoy que de ieunesse il soit domestiquement et priuement nourry : tousiours garde sa naturelle cruauté et ferité, auec ses trompeuses finesses. Les loups se nourrissent de chair, tant qu'ils en peuuent trouuer : et se peuuent estre abusez ceux qui ont eu opinion, qu'affamez ils mangent la terre : car quand on leur void fouir en terre, et la descouurir; c'est pour manger du carnage qu'ils y ontenfouy et caché, après qu'ils en ont esté saouls, non pas pour manger la terre. Et tant

DE LA CHASSE DV LOVPi

ap[»rochent les loups en toutes choses de la nature des chiens, que mesmes (ainsi que les chiens) se trouimns des biiïez ils mangent de Therbe par forme de médicament, afin de se lascher le ventre. Leur iiise est d'assaillir et se ruer sur panures gens ruraux et sans défense : mais ne se présentent iamais à hommes qu'ils voyentalaigres, gaillards, et armez pour leur nuire ou mal faire. Quand estans en chaleur ils suiuent la louue, ils exercent cruellement leur ferité et cruauté les vns contre les autres et s'entrebattans à toute outrance se mordent, blessent, deschirent et tuent comme si toute leur vie ils auoient esté capitaux ennemis. Hors de là ils s'en tr*ay ment, entr'entendent et s'entresuiuent comme larrons en foire; et de compagnie et commun accord, font par troupes la guerre aux autres animaux, qui sont de leur proye. Le loup est naturellement ennemy à TAsne, au Taureau, et au Renai'd : et se sont mespris ceux qui ont voulu dire, que le loup auoit le col tout d'vn os, et pource ne le pouuoit fleschir : car il l'a composé de vertèbres tout ainsi que les autres animaux; et de fait voit-on qu'il le scait bien bien ployer de part et d'autre, n est vray qu'il a le col fort gros, et fort massif, nerueux et charnu, et y a grand force : car prenant vn mouton par le milieu du corps, il le porte en sa gueule tout aussi aisément qu*vn leurier emporte vn connin : et s'il trouue vn Cheual ou vne Vache morte dedans \n fossé, il le tirera dehors pour le manger : ce qu'à peine pourroit faire vn bon cheual bien attelé. Les louues font ordinairement leurs petits en des forts taillis, hailliers couuerts, ou buissons fort espais : ou^n quelque colline ou ruisseau plein d'herbes qui regarde le midy ; afin de sentir la chaleur du Soleil : et souuent les font près quelque grande tasniere de blereaux, pour se sauner là dedans si on leur veut faire quelque tort ou ennuy. Si la lôuue se sent pressée de gens ou de Chiens elle prend vn de ses petits louueteaux en sa gueule, et l'emporte : et n'estant point destroussee de ses petits, elle les àllaicte iusqu'à ce qu'ils puissent manger : et sont tousiours le loup ou la louue près de leurs petits. Et quand ils peuuent manger, l'vn d'eux (ie dy du loup ou de la louue] va au pourchas : et ayant trouué ou pris quelque beste, la mange : puis venu deuant ses petits la reuomit, pour leur apprendre à gouster la proie, et pour les nourrir. Et quand ib sont grandelets, le père ou la mère leur apportent quelque agneau vif, ou quelque oye, ou quelque petit chien tout vif, pour les leur faire tuer, et en ce faisant apprendre leur mestier. Les loups ne mangent iamais la teste ne la peau des animaux qu'ils prennent : et n'y a boucher ny escorcheur, qui plus promptementles escorche, qu'ils font Estans les louueteaux deuenus plus grands enuiron le mois de Septembre, le loup et la louue commencent à les mener aux champs, hors le buisson auquel ils auront esté nourris: et là attendent que leur père et mère leur apportent quelque proye, viue ou morte, sans gueres s*e&loigner dudit buisson. Sur la fin de l'année, les ieunes loups estans chassez entreprennent de sortir au cours : et lors auec les leuriers, ou rets, on les peut aisément prendre. Les vieux loups gardent soigneusement leur quartier et chassent les ieunes : lesquds neantmoins s'entretiennent au pals le mieux qu'ils peuuent, tellement que tousiours il s'y en trouue quantité. De fait le Gentilhomme* après auoir prins 6 ou 7 loups aux enuirons de sa maison, cuidant en auoir purgé ses bois, au bout d'vn mois en retrouue autant d'autres. Aussi les tient on pour bestes de passage, et qui viennent de bien loin comme des Ardennes, et autres grandes forests. Ce qui attire aussi quantité de loups en vn pals, ce sont les guerres : car les loups suiuent tousiours vn camp, à cause des carnages des hommes, chenaux, et autres animaux qu'on y trouue morts. Et quand ils sont accoustumez à manger chair d'hommes, à peine en veulent ils manger d'autre, et en sont fort frians : et s'ils n'en trouuent de morts, courent sus aux viuans : comme à quelques ieunes laquais, fillettes, ou petits enfans, et panures simples gens, quand ils les trouuent à l'escart, et les tuent et mangent. On dit qu'es roignons d'vn vieil loup s'engendrent et nourrissent des serpens, qui quelquefois font mourir le loup; et les suruiuans deuiennent bestes fort venimeuses. Aussi voit-on que la morsure du loup ne se guarit qu'à bien grande peine : à cause du

DE LA CHASSE DY LOVP. 82

malin et pernicieux venin , qui est caché dans son corps. A cause dequoy, les hommes, les chiens, et les autres animaux, qui ont esté mords des loups (comme vous tesmoigneront ceux qui les chassent) ou meurent de la morsure, ou perdent les membres attaints d'icelle, tous pourris tombans par pièces quel que remède qu'on j puisse appliquer. Au surplus grande est Tastuce et finesse des loups : car ils ont vue coustume de hurler au soir, qui est vn signe qu'ils donnent r?n à l'autre, pour s*assembler tous ensemble. Assemblez ils vont assaillir quelque haras de cheuaux : et (s'ils peuuent] les font esquarter, afin de se saisir de quelqu'vn des poulains pour Festrangler et manger. Autant en font-ils aux pasturages des bœufs et vaches : Et s'ils se trouuent en pays où il n'y ait ny haras, ny pasturages, ils vont aux villages de maison en maison , afin de trouuer quelque beste esgaree, que le mauuais mesnager ait oublié d'enfermer le soir en restable, pour la prendre, tuer et manger. Et s'ils ne trouuent rien hors closture, et à descou-* uert, ils cherchent les retraictes des porcs, oyes, et volailles, rompent tout, et les rauiss^t Et s'il y aHoutons et Brebis serrez en quelque estable vn peu esquartee, ils y font ouuerture par deuant ou par derrière : et s'ils y peuuent entrer, en tuent vingt, trente, ou quarante : et de la pluspart ne font que boire et succer le sang, sinon à leur partement que chacun emporte la sienne. Et s'ils n'y peuuent entrer, font vn trou à la muraille : et par iceluy si les moutons viennent à monstrer la teste, les loups estans au guet les saisissent, et tirent de telle sorte, que bien souuent ils font passer tout le corps par le trou, sinon, pour le moins ils en emportent la teste. Aux lieux ou les troupeaux des moutons sont enfermez aux champs dans des parcs : les loups s'assemblent, et vont assaillir les chiens des bergers qui gardent les parcs, de telle ruse, quel'vn d'eux faisant semblant de fuir, court laschement, et se laisse approcher et atteindre des chiens, se retirant tousiours tout doucement, afin de les esquarter loin du parc, et les amuser, cependant que les autres loups se iettans de roideur contre les clayes, les font tomber: puis entrans dans le parc, prennent aisément nombre de moutons esgarez et esperdus de frayeur, et les tuent, ou pour le moins en tirent quelques->iis par dessous la claye. Ils ont encore vne autre industrieuse ruse pour attraper les chiens, qui les abbayent et descouurent, et leur font tant de nuisance, fls se mettent vn ou deux au guet aux enuirons de la maison oii ils oyent le Chien abbayer, et vn autre s'approche du Chien qui abbaye, et l'attire en reculant le plus loin qu'il peut de la maison , puis tout en vn instant luy monstre les dents, et luy court sus : lors le chien se cuidant sauuer par la porte, ou par dessous l'huis de la maison , est rencontré et surpris par cduy ou ceux qui estoient au guet, et tout soudain tué et mangé. Encores sont-ils par nature si fins et accorts , qu'aux forests ils chassent et courent les ieunes Cerfs et faons de Biche a relais comme feroient Chiens courans : voire se dresser eux mesmes, et mettre comme vn cours de lauriers guettans et attendans à l'oree de la forest, cependant que les vns d'eux vont chasser hors le bois, et accueillir les bestes estans aux gaignages Quelques Philosophes ont laissé par escrit, que les loups et les louues ne demeurent en leur chaleur, que par l'espace de douze iours : durant lesquels ils ieusnent, et soustiennent la faim sans manger: mais puis après fait bien dangereux se rencontrer deuant eux : car ainsi si affamez ils dévorent tout ce qu'ils trouuent de prinse et de proye. On dit aussi que le loup en ses bonnes ayme à ioûer et plaisanter : et desrobant par fois quelque petit enfant, qu'il rencontre mal gardé, qu'il s'en iouë et s'en donne du passetemps assez longtemps : neantmoins, en faisant comme le chat de la souriz, en fin après s'en estre ioûé longuement, il le tué et mange. Dauantage que si on fait vn accoustrement de la laine d'vn mouton , que le loup ait tué, ou que la laine d'vne beste tuée par le loup, soit meslee parmy autre laine dont soit fait draps , et de ce drap robe, que cet accoustrement sera resentant iene sçiy quoy de ce venimeux accident du loup, et subiect à la vermine. Aussi que quand le loup se sent auoir les dents agassees de manger chair crue, ou rebouchées de rompre les os des bestes qu'il deuore, il sort de sa cauerne et masche de l'origan , afin d'aguiser ses dents : Et que

\ ij

DE LA CHASSE DV LOVP

le loup quand il comincnoeâ auoir faim, mange si asprement qu'il est soudain rassasié : mais se tromie mal puis après, et se tient longtemps en sa cauerne à dormir et se reposer. Tant est la nature des loups et toute sa substance contraire à la substance et nature des brebis et moutons , (ce dit vn grand Philosophe) que si vne corde faite de boyaux d*vn loup estoit mise et appliquée en vn luth ou autre instrument, meslee parmy des autres cordes faites de boyaux de brebis ou moutons : peu à peu celles du mouton ou brebis se trouueroient rongées et comme mangées par celle faite des boyaux du loup. Le loup (ce dit Homère) est merueilleusement vigilant, et ne craint rien tant que le feu. Quand on iette des pierres contre le loup, il a bien ceste astuce d*obseruer et regarder d*vn œil furieux celuy qui luy aura ietté la pierre : et s*il en a esté offensé il tuera celuy qui Taura iettee, s'il peut par luy estre attrapé : mais s'il n'en a point esté blessé, ou peu attaint, aussi n'offensera-il que bien peu le ietteur de la pierre, luy donnant seulement quelque bourrade, par forme de correction. Plus les loups sont vieux, plus en est aux hommes la i-encontre dangereuse : pource que leur défaillant la vertu et la force, ils ne peuuent plus aller à la queste et chasse de leur proye accoustumee : partant dressent embusches aux hpmmes et les rauissent, tuent et mangent, s'ils les peuuent rencontrer à leur auantage. Aussi quand les loups sont fort vieux, la pointe de leurs dents et de leurs ongles est comme vsee, et se racourcit : de sorte que débilitez ils n*ont plus ne force ne vertu. Ceux des loups, qui ont le poil plus droit et herissonné, sont de plus hardy courage : ont la peau et les os fort durs, et endurent grand nombre de coups. Les yeux du loup esclairent la nuicl comme vne chandelle : c'est pourquoy les chiens la nuict venue, font difficulté de s'en approcher. La dent pïus gi*ande du loup a plusieurs singulières vertus : et sa teste attachée aux portes des maisons sert pour résister à tous charmes et empoisonnemens. Voila en somme ce que i'ay peu recueillir de plusieurs bons auteurs, et mesmesde l'expérience, des mœurs, nature, qualitez, vices, et vertus du loup. Vray est que des médecins et Philosophes i'ay encores appris, que ceux qui ont mal aux yeux, sentent souuerain allégement, s'ils les oignent des excremens du loup : et que la cendre faicte desdits excremens meslee auec du miel, est bonne pour sister la defluxion des yeux chassieux ou pleurans : et que la graisse du mesme loup est pareillement fort propre pour les en frotter. Que le foye du loup desseiché et puluerisé, puis veu détrempé en moust ou autre vin tiède, est bon pour les vieilles toux, et pour le foye de l'homme vieil. Que la poudre de la teste d'vn loup desseichee guérit la douleur des dents : et que les os trouuez parmy les excremens des loups ont pareille vertu. Que le fiel du loup mesié auec la graine du concombre saunage , ou auec le ius d'icelle , communément appdié Elaterium , et Hé sur le nombril de la personne, luy lasche le ventre. Que l'huyle dedans lequel vn loup aura esté mis tout vif, et boûilly si longuement que la chair se puisse séparer dea os, est vn singulier remède pour la goutte, et que l'œil droit du loup salé et lié au bras gauche de l'homme, luy est vn prompt remède contre les fieures. Que le sain et graisse du loup amollit la dureté de foye des hommes, de Tamarry des femmes, et en appaise les douleurs. Que si vne femme estoit en trauail d'enfant, mange de la chair d'vn loup, ou quelqu'vn qui en aura mangé 8*apprôche d'elle, quand elle commencera à sentir le mal : cela luy donnera vn bien grand allégement. Que les dents du loup liées sur l'enfant en maillot, les aydent à faire plustost venir leurs dents, et auec moindre douleur. De faict à Paris les mères pendent au col de leurs enfana nouueaux nez des hochets d'argent au bout desquels est emmanchée \ne grande dent de loup : afin que les petits enfans se ioûans de ce hochet, et portans la dent du loup en leur bouche, 8*en frètent les genciues : et que par ce moyen leurs dents plus aysement en sortent, et auec moindre douleur. Que la peau du loup est propre à faire manteaux et fourrures, afin d'estre preserué de poux, punaises, et autres vermines qui fuyent la peau du loup comme le feu. Que si on met quelque morceau du carnage, ou de la peau du loup nouuellement prins et tué, dans l'estable dea moutons ou brebis, iamais les moutons et brebis ne mangeront, tant que ceste chair ou peau

DE LA CHASSE DV LOTP. 83

de loup y demeurera, ains plustostse laisseront mourir de faim. Que les grandes dents des loups attachées aux iambes des cheuaux, les gardent de si tost 5<^ lasser en chemin. Et par eux sont plusieurs autres choses remarquées des secrets remèdes et proprietez de toutes les parties du loup que i*ay obmises en cet endroit, de crainte d*ennuyer le Lecteur de superfluité et prolixité.

COMME ON DOIT DRESSER LE LIMIER pour la chasse du Loup.

Page 1