IN8TRIIGTI0II8 DIPLOMATIQUES
Venise, 13 octobre 1848.
L'assemblée des représentants de la ville et province de Venise ayant confirmé le gouvernement, nous venons régulariser nos précédentes instructions.
L'Autriche, perdant la force morale que lui prêtait contre nous la réaction, ayant ses forces militaires en partie paralysées par la guerre hongroise et croate, voyant sa souveraineté compromise jusque dans les parties vitales de TEmpire, doit consentir plus facilement à un arrangement avec l'Italie ; elle devrait même désirer de le hâter, pouvant se trouver à la veille de se le voir imposer. Nos légitimes exigences doivent, par conséquent, être soutenues avec plus de fermeté encore , et l'indépendance complète des provinces lombardo-vénitiennes réclamée avec plus de force.
Déjà, une agitation plus grande que celle qui précéda la révolution se manifeste dans les provinces; l'occupation militaire y est devenue intolérable, et les événements de Vienne pourraient y susciter un soulèvement général pré- , mature : ce soulèvement est , du reste , inévitable si les conventions diplomatiques devaient de nouveau sacrifier directement ou indirectement le sentiment de notre nationalité que rien au monde ne peut plus étouiïer.
La création d'un royaume Lombardo- Vénitien avec un archiduc autrichien et une dépendance quelconque de la couronne impériale, impliquerait la continuation des calamités de ritalie et y maintiendrait l'élément révolutionnaire ; elle ferait peut-être cesser pour quelque temps la guerre, mais certainement pour la voir renaître au premier jour. Vous repousserez donc cettQ combinaison dans l'intérêt de notre patrie, et même dans l'intérêt de la paix européenne. Si , en dépit de nos protestations, elle nous était imposée, vous auriez soin de laisser intact le droit qu'a notre pays de la repousser par la force dès qu'il le pourra.
On pourrait compenser l'élimination d'un prince autrichien en mettant à notre charge une plus grande partie de la dette autrichienne, ou bien par des traités de commerce favorables à l'Autriche. Nous ne saurions préciser le chifiFre exact de la dette que nous pourrions prendre à notre charge, mais il est certain que la question d'indépendance remporterait toujours sur toute question d'argent. Quant aux traités de commerce, tout en consultant forcément aussi l'intérêt des puissances médiatrices, il faudrait toutefois faire attention de ne pas compromettre trop gravement l'avenir industriel de notre pays, et de ne pas laisser mettre obstacle à la formation de l'union douanière de l'Italie.
L'idée d'isoler la ville de Venise et de la transformer en ville anséatique, doit être combattue par vous et repoussée avec la plus grande énergie. Dans F état actuel de la politique et du conmierce, Venise isolée ne pourrait vivre que peu de temps ; ses ressources ne pouvant suffire à entretenir ni armée ni flotte^ on en ferait une nouvelle Gracovie, et son indépendance serait une illusion.
Si, pourtant 9 on lui imposait absolument : ou de rester libre, ou de rentrer avec la terre ferme sous la domination directe ou indirecte de l'Autriche, Venise préférera toujours devenir misérable et espérer^ que de retourner sous un joug désormais intolérable, quelque soin qu'on mit à cacher sous des fleurs ses nouvelles chaînes.
Nous croyons fermement que cette alternative ne nous sera pas posée, surtout . après les derniers événements. Si , toutefois , la médiation des grandes puissances ne pouvait aboutir qu'à ce misérable résultat, contraire à l'honneur et à l'humanité, vous nous en avertirez à temps, pour que nous puissions vous donner à ce sujet des instructions précises et catégoriques.
Manin.
LORD PALMERSTON A M. PASINI.
LondiW, Xê octobre 184B.
Monsieur,
J'ai eu rhonBour de recevoir votre lettre du 6 courant, en réponse de laquelle je vous prie d'être persuadé que vous et vos compatriotes n'êtes que justes envers te gouvernement de S. M., en pensant qu'il prend un intérêt vif et sincère au sort de la nation italienne, et qu'il serait heureux de contribuer par tous les moyens en son pouvoir au bonheur de l'Italie. Mu par ces sentiments et en même temps par un vif désir d'épargner à l'Europe les calamités d'une guerre, le gouvernement de S. M., de concert avec celui de la France, offre sa médiation aux parties beUigérantes dans le nord de l'ItaliiB, afin de résoudre par un arrangement amiable les questions qui alors devaient se décider sur le champ de bataille par le sort des armes.
Mais, en offrant sa médiation, le gouvernement de S. M. n'a pas entendu imposer son arbitrage. Le but qu'il se proposait d'atteindre par son intervention était un arrangement consenti par les parties intéressées, non une décision imposée par la seule volonté des puissances médiatrices.
Quant à la nature même de l'arrangement à conclure,
avec l'assentiment mutuel des parties intéressées, elle doit inévitablement se ressentir de l'issue de la dernière campagne. Si la lutte qui a eu lieu dans le nord de l'Italie s'était terminée d'une manière heureuse pour les armes italiennes, peut-être aurait-on pu amener le gouvernement autrichien à un arrangement conforme aux vœux que vous m'exprimez.
Mais le cours des événements en a décidé autrement ; la victoire s'est déclarée pour l'Autriche ; ses troupes ont réoccupé toute la Lombardie ainsi que la Vénétie, moins la ville de Venise.
Quant à cette dernière ville, les Autrichiens auraient pu sansdputela réoccuper parla force dès qu'ils l'auraient voulu, et s'ils se sont abstenus jusqu'ici d'employer à cet effet tous les moyens dont ils disposent, cela n'a été que par déférence pour le vœu des puissances médiatrices, qui ont sérieusement demandé au gouvernement autrichien de s'abstenir d'une effusion de sang inutile, dans le seul but d'arriver un peu plus tôt à un résultat qu'il ne peut manquer d'atteindre plus tard d'une manière pacifique. L'Autriche ayant repris possession de ses provinces, les puissances médiatrices n'ont pu proposer les mêmes conditions avec quelque chance de succès qu'elles auraient proposées si le résultat de la lutte eût été différent, par suite de quoi les propositions faites à l'Autriche ne comprennent pas la séparation de la ville de Venise ni d'aucune partie du territoire vénète d'avec le gouvernement impérial, mais tendent au contraire à* maintenir la Vénétie sous le sceptre de l'Autriche.
Il devient dès lors évident que l'Autriche une fois libre d'employer toutes ses ressources militaires et navales à rétablir son autorité dans la ville et province de Venise,
toute résistance armée devient vaine (1) et n*aura d'autre résultat possible qu'une effusion de sang inutile, un sacrifice de vies humaines sans but.
En conséquence, et puisque vous m'exprimez le désir de connaître les conseils que le gouvernement de S. M. croirait pouvoir offrir au peuple de Venise dans tes circonstances actuelleSy je vous prierai de lui faire entendre que le parti le plus sage serait pour les Vénitiens d'entrer en pourparlers avec le gouvernement autrichien au sujet de la condition future de l'État vénète.
Le gouvernement autrichien a déclaré formeltemeni que son intention était d'accorder à ses sujets italiens des insti^ tutions libérales^ basées sur le principe de la nationalité.
n a déclaré : « Qu'il consulterait à ce sujet les vœux et les sentiments de la nation même à laquelle ces institutions doivent être accordées (2). »
(1) L'idée erronée du peu de résistance que pourrait opposer Venise, provenait des dépêches du consul Charles Dawkins, si bien démenti par les faits.
(2) U va sans dire que plus tard le gouvernement autrichien niait avoir pris cet engagement. Pour connaître la pensée réelle de Thomme d'État anglais sur la question traitée par M. Pasini, il convient de met> tre à côté de la réponse officielle qu'il crut devoir lui faire, la dépêche qu'il expédia à Lord Ponsomby à Vienne aussitôt après avoir reçu la lettre de l'envoyé vénitien. La voici :
Foreign-office, 9 octobre 1848.
J'envoie ci-joint à V. Exe. copie d'une dépêche que je viens de recevoir du vice-consul de S. M. à Milan, relatant l'état des choses en Lom^ bardie. Je charge V. Exe. de donner lecture de cette dépêche à M. le baron de Wessemberg, et de lui dire que le gouvernement de S. M. le prie de considérer sérieusement et sans passion si l'existence d'un pareil état de choses, lorsque la haute Italie e^t occupée par 120,000 hommes de troupes, et que toute résistance matérielle de la part des habi-
. Les Vénitiens agiraient donc sagement en exposant leurs désirs et leurs sentiments à ce sujet au gouvernement autrichien. Il n'y a aucun doute que toute communication
tants est Impossible^ si, dis-Je, un pareil état de choses peut être considéré comme donnant lieu de croire qu'il y ait aucune chance pour TAutriche de pouvoir conserver d'une manière utile et permanente un pays (dont tous les habitants sont profondément imbus d'une invincible liaine contre la domination autrichienne], alors que Tarmée sera réduite au pied de paix, ainsi qu'elle doit l'être nécessairement dans un temps donné.
Il serait certainement infiniment plus sage de la part du gouvernement autrichien, et plus utile à la force réelle et propre de cet empire, d'affranchir ces populations de sa domination, qu'elles considéreront toij^ours comme un joug, et de saisir l'occasion favorable qui se présente pour leur faire payer leur séparation d'avec la couronne impériale par un Juste et équitable arrangemenft pécuniaire.
Il n'existe aucun motif raisonnable de supposer que le mécontentement (si la domination autrichienne est aujourd'hui rétablie dans ces provinces), ne saisisse pas la première occasion pour éclater de nouveau en révolte et insurrection. Un grand déploiement de forces au prix de grandes dépenses deviendra de nouveau nécessaire pour dompter cette révolte ; le secours étranger sera de nouveau Imploré pour empêcher ces provinces de succomber encore, et, après cette nouvelle expérience de l'impossibilité de réconcilier ce peuple avec la domina* tion de l'Autriche, on ne peut guère douter que ce secours loi 9era accordé.
Le résultat sera une guerre entre l'Autriche et un adversaire plus formidable que les provinces lombardes, et lors même que cette guerre deviendrait européenne par la participation d'autres puissances qui s'y trouveraient entratnées, encore n'y a t-il guère motif de croire que le résultat final laissftt l'Autriche en possession d'aucun territoire audelà des Alpes.
Mais l'Autriche devrait en outre considérer que toutes disposées que pourraient être les puissances ses alliées et ses amis de lui porter secours si elle était menacée dans son existence propre et légitime en Allemagne^ il existe au sujet de ses prétentions à imposer son joug aux Italiens un sentiment si universel de leur injustice, que ce sentiment pourrait avoir pour effet de la laisser avec bien peu d'aide dans le cas (Tune guerre comme celle dont je viens de parler.
Je suis, etc.
Pàlmbbston.
-.aide ce genre serait accueillie par le gouvernement autrichien avec une pleine et entière considération.
J'ai rhonneur d'être, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Palmerston.
M. PASINl A LORD PALMERSTON.
Parfs, 9 novembre 1848.
Mylord,
Je suis désolé qu'une indisposition m'ait jusqu'à ce jour empêché de vous remercier de la bonté avec laquelle vous avez bien voulu répondre à ma lettre du 6 octobre dernier, agréez donc mes remercîments, et veuillez bien être certain que , quoique tardifs, ils ne sont ni moins vifs ni moins sincères.
Mais pourquoi la lettre dont vous m'avez honoré ne me permet-elle pas d'espérer que dans votre sympathie envers mon pays, vous ayez la confiance de pouvoir nous aider efficacement à reconquérir notre indépendance?
Pour vous conduire à cette malheureuse copclusion, voua me faites remarquer qu'au mois de juillet la guerre a mal
réussi en Lombardie, vous ajoutez qu'on ne saurait compter sur la résistance de Venise, attendu que TAutriche peut, dès qu'elle le voudra, l'écraser avec ses forces tout à fait supérieures: cela posé, vous me faites entrevoir que les bases de la médiation ne supposent pas de séparer la Vénélie de l'Empire autrichien 1
Vous ne pouvez pas, Mylord, imaginer l'impression produite sur mon esprit par de semblables déclarations ; elles pourraient nous faire perdre l'espérance de réussir dans l'accomplissement de nos vœux si nous n'avions une foi sans bornes dans la justice de notre cause, et une foi également illimitée dans votre disposition à entendre et à apprécier les raisons que nous avons à faire valoir.
Pour que nous puissions nous jeter dans les bras de l'Autriche, il nous faudrait renoncer à nos convictions bien arrêtées sur le droit qui nous appartient et qui ne peut nous être enlevé et auquel nous ne pouvons renoncer y de reconstituer notre nationalité^ et sur la détermination énergiquement démontrée tant par les provinces de la Lombardie et de la Vénétie que par les autres provinces italiennes de vouloir la reconstituer.
Mais, faisant même abstraction de tout cela, pour nous mettre à la discrétion de l'Autriche, nous aurions dû avoir éprouvé autant dans le passé que dans le présent, la probité politique de celte puissance. Or, Excellence, à l'égard du passé, trente- trois ans de gouvernement absolu nous ont parfaitement appris de quelle manière l'Autriche sait respecter les droits de ses peuples et de quelle manière elle sait accomplir ses promesses. (Suit l'aperçu historique au point de vue légal, financier, etc., du gouvernement autrichien en Italie, de 1815 à 1848.) Voici pour le passé.
A l'égard du présent, pour prouver quelle est la valeur des promesses de T Autriche, je ne m'arrêterai pas à examiner sa conduite vis-à-vis des Hongrois et des Viennois, à démontrer de quelle manière elle voudrait retirer par la force les conceptions faites au mois de mars et de mai ; à l'égard du présent je tiens beaucoup à appeler l'attention de Votre Excellence sur le royaume Lombaiir&o- Vénitien. Il suffit de remarquer la conduite du despotisme militaire après notre révolution^ il suffit de faire attention aux réquisitions intolérables, aux emprunts forcés, aux impôts extraordinaires, à la désorganisation de tout gouvernement civil, à l'arbitraire et fréquente application des peines les plus sévères et les plus humiliantes, à la licence toujours impunie de la soldatesque, enfin à la complète anarchie qui depuis plusieurs mois ruine et déchire le pays, pour se convaincre qu'avec de tels commencements on n'arrivera jamais à un gouvernement régulier et national.
Si Votre Excellence connaissait dans toute leur étendue les maux qui désolent notre malheureuse patrie, je suis bien sûr, qu'autant dans l'élévation de vos sentiments particuliers que comme représentant d'une nation éminemment humaine, vous en éprouveriez une haute indignation, et peut-être aussi quelque regret pour la part indirecte et involontaire que l'Angleterre parait y prendre, ne pouvant pas pousser la médiation avec plus de promptitude et plus d'efficacité. Cette médiation (entreprise dans le sentiment le plus honorable d'humanité) a donné tout à fait innocemment occasion à une suite trop longue et trop nombreuse de cruautés absolument indignes de notre temps aussi bien que de la tolérance des puissances libérales de l'Europe ; l'Autriche devait, autant pour servir ses intérêts bien en-
tendus que pour obéir aux pHucipee conatilutionaela loyalement compris, suivre une marche entièrement opposée. Elle ne l'a pas fait, parce que sa probité politique restait toujours la même; cite ne pouvait le faire, parce que la probité politique des gouvememeutB ne change pas comme leur tangage.
La profonde antipatliie entre les deux peuples est la conséquence nécessaire de tous ces faits anciens et récents. Elle est devenue indomptable. Il n'y a personne qui, connaissant les cruautés ci-dessus énoncées, puisse de bonne foi croire à un arrangement politique entre les Autrichiens et les Lombardo-Vénitiens. Ceux qui l'affirmeraient possible ignoreraient ou dissimuleraieni les conditions actuelles du royaume.
Daignez, Excellence, prendre en considération les observations que j'ai l'honneur de vous soumettre, et persistez après, si la noblesse de votre caractère et la générosité de vos sentiments vous le permettent, à nous conseiller de déposer notre avenir dans les mains de l'Autriche I
Pour nous, hautement pénétrés de nos droits et de nos devoirs, convaincus que nous pouvons et que nous devons pouiHiivre notre indépendance; persuadés que se jeter dans les bras de l'Autriche secait un crime de lèse-nationalité, parce qu'en agitant de la sorte on donnerait à l'occupation autrichienne cette aj^rence de légalité qui jusqu'ici lui a toujours maagué (même en 1797 et en iSlît), coi> vaincus enfla cpte cet acte serait aussi déshonorant qu'impuissant, car Cittdépendanct Hoitouale est un dnnt doni on nepeutptute ektiaigir, nous nous refaserons à jamais à :- combinaison quelconque qui nous replacerait sous le ',-.}nug dcH'AutrichB; nous nous y opposerons de toutes nos
forces tant que nous pourrons le faire, et à la dernière extrémité nous protesterons, proclamant à la face du monde entier les raisons qui combattent pour notre cause. Permettez-moi, Excellence, de vous dire que je suis intimement certain, qu'au fond de votre cœur, vous ne nous désapprouverez pas à présent, et ne nous désapprouverez pas dans la suite.
Votre Excellence me dit que les puissances médiatrices ne veulent pas s'attribuer un arbitrage ; qu'elles se sont bornées à essayer les moyens de la persuasion pour amener la volonté des parties belligérantes à un arrangement amical ; que, par conséquent, elles devaient chercher un parti auquel l'Autriche voulût donner son assentiment ; et que la guerre n'ayant pas réussi au Piémont, et l'Autriche pouvant en finir avec la résistance de Venise à chaque moment, on n'avait pu.proposer à cette puissance de renoncer volontairement aux principes vénitiens. En d'autres termes, Votre Excellence nous signale le parti qu'elle nous conseille comme un parti dur,, peut-être, mais imposé par la nécesêité.
Plein de confiance dans vos dispositions favorables à l'Italie, je demande la permission de fiaire remarquer à Votre Excellence : Que les revers de fortune essuyés par l'armée piémontaise au mois de juillet ne sont pas définitife, notamment si le PiémDBt sait faire ban lisage dé ses forces et sait se procurer l'assistaftce des autres États d'Italie, plus ou moins compromis dans la guerre avec TAulriche. Que Venise, dans d'autres occasions bien connues de Votre Excellence, et avec des forces inférieures à celles qu'elte possède en ce moment, a tenu contre des forces supérieures à celles qui pourraient l'attaquer à présent. Que, d'ailleurs, la médiation n'a pas été offerte dans le seul intérêt des par-
lies belligérantes, mais aussi dans Tintérèt des puissanceià médiatrices, à savoir dans l'intérêt européen de conserver la paix générale, ce qui vient d'être indiqué même dans la lettre de Votre Excellence, du 18 octobre dernier. Que cela posé, la médiation ne peut s'arrêter à la seule considération des forces respectives des parties belligérantes à un moment donné, mais qu'elle doit aussi aviser à la conservation durable de la paix européenne, et de là à la reconstitution de la nationalité Italienne, sans laquelle on ne peut pas établir une paix durable en Europe. Qu'en outre, la médiation, ayant été entreprise par les nations les plus civilisées du monde, aussi au nom de l'humanité, doit tenir compte de l'impossibilité de rapprocher ce que les cruautés incroyables ont divisé à jamais. Que, par conséquent, au lieu de s'arrêter aux vicissitudes éventuelles et momentanées de la guerre, la médiation doit s'enquérir des conditions nécessaires pour le maintien de la paix et pour la cessation d'une lutte déshonorante entre deux nationalités, l'une opprimante, l'autre opprimée. Qu'en 1848 une médiation entreprise par les deux nations les plus civilisées et les plus libres, ne peut pas suivre les traces des traités qui, en 1797 et en 1815, ont disposé de nous sans nous, ou, pour mieux dire, malgré nous.
Qu'au contraire elle a l'obligation évidente d'apporter à ces traités les modifications indispensablement exigées par le progrès des nations, progrès qui fait du respect des nationalités, foulées aux pieds par ces traités avec une révol* tante injustice, la condition essentielle de la paix générale. Que dans une autre hypothèse, nous ne pourrions pas com^ prendre le but et l'importance de la médiation à notre égard : attendu que nous serions abandonnés comme aupa-
ravant à la merci de T Au triche, et cela contrairement aux exigences de notre nationalité, aux besoins de la tranquillité de l'Italie, aux nécessités de la paix européenne. Que de même nous ne pouvons paç comprendre pourquoi les puissances médiatrices, dans les efiForts héroïques de Venise, ne verraient qu'un moyen d'épargner le sang pour le moment, bien entendu et bien arrêté que l'Autriche doive s'en emparer plus tard, et cela comme chose approuvée dès à présent, ou pour mieux dire, dès le commencement de la médiation par les puissances médiatrices ; comme si pour Venise, la médiation ne devait être que l'occasion de soutenir des souffrances inutiles, d'épuiser sans but toutes ses forces, et d'être encore une fois sacrifiée à des intérêts qui ne sont pas les siens.
Excellence, ou l'amour de mon pays me trompe, ou ces observations ont un poids décisif. Qu'elles puissent persuader Votre Excellence, déjà favorablement disposée envers nous, à reprendre notre cause en considération, et cela à un point de vue plus élevé que celui des chances actuelles de la guerre, etc.
• Agréez, Excellence, etc.,
Valentin Pasini.
Lord Palmerston ne répondit pas directement à cette seconde lettre de ragent vénitien (reçue le 10 novembre) ; mais, cette fois encore, nous croyons pouvoir considérer comme une réponse la dépèche qu'il adressa dès le lendemain à Tambassadeur britannique à Vienne :
LORD PALMBR8T0N A LORD PONSOMBT.
Foreign-office, 11 novembre IS/iS.
Mylord,
Je transmets à V. Exe. copie d'une dépêche du vice-consul de S. M. la reine à Milan^ faisant connaître Tétat actuel de la Lombardie. Je charge
V. Exe. de la communiquer à M. le baron de Wessenberg, en appelant sa sérieuse attention sur les faits constatés dans ce rapport et dans plusieurs autres qui nous parviennent de ce pays.
Le simple exposé de faits (le gouvernement de S. M. en est persuadé) suffira pour convaincre M. de Weisenberg qu'il est Impossible de croire qu'un pays aussi profondément imbu d'une haine enracinée contre la domination autrichienne (et cela dans les villes comme dans les campagnes, chez le noble comme chez le paysan) devienne Jamais pour TAutrlche une possession sûre ni profitable.
On ne saurait se flatter, en elTet, que des institutions nationales quelconqties accordées à ce peuple par TEmpereur, puissent vaincre sa répulsion pour la domination étrangère ni produire d'autre résultat que de lui fournir de plus grandes facilités pour secouer un Joug détesté.
Il est possible que si, il y a dix ou quinze ans, de telles institutions avaient été accordées à ce peuple, Tindépendance de fait eût pu (Jusqu'à un certain point) le réconcilier avec sa sujétion nominale. Mais aujourd'hui les choses sont allées beaucoup trop loin entre les Italiens et l'Autriche pour qu'aucun arrangement de ce genre puisse être dU' rable.
Si la Lombardie est tout entière dans un état de révolte, soit active^ soit passive, contre la domination autrichienne, en ce moment même où cette province vient d'être reconquise, qu'elle est occupée par une force militaire formidable qui exerce son autorité par toutes les terreurs et toutes les rigueurs de la loi martiale^ à quelle espèce de soumission le gouvernement autrichien peut-il s'attendre lorsque les
troupes seront parties, que le gouvernement local se trouvera entre les mains des nobles italiens, volontairement exilés aujourd'hui afin d'éviter tout contact avec l'envahisseur étranger, lorsqu'enfin H y aura un parlement composé d'Italiens, nommés par la même population qui aujourd'hui engage, dans la position la plus difficile, une lutte désespérée (parce qu'elle est complètement Inégale contre l'armée régulière du feld-maréchal Radetzki 7
Il serait très-désirable, dans Tintérêt général de l'Europe, que le gouvernement autrichien actuel ne se laissât pas aller à des Illusions sur rétat réel des choses^ qu'il calculât froidement, sans préjugés, les chances de ï avenir , et qu'il consentît à prendre les conclusions auxquelles Il pourra ainsi arriver, pour règle et pour guide de sa conduite dans le temps présent.
Le moment actuel est des plus favorables pour que l'Autriche fasse un arrangement par lequel la Lombardie serait affranchie de sa domination. L'armée autrichienne a réoccupé cette province ; il serait donc manifeste que sa résolution serait le résultat d'un choix réfléchi, non d'aucune pression locale. L'autorité impériale eât complètement rétablie à Vienne; par conséquent la concession du gouvernement autrichien ne saurait non plus être considérée comme un sacrifice extorqué à un empire en dissolution, et, quant aux deux puissances médiatrices, elles sont amies de l'Autriche et sincèrement désireuses de maintenir la paix en £urq)e*
Mais sous plu:^ d'un rapport les choses peuvent changer avant peu.
Des changements importants se préparent en France ; l'élection qui va avoir lieu le mois prochain peut amener d'autres hommes au gouvernement^ et avec d'autres hommes une autre politique.
Des principes de politique traditionnelle, impliquant une action plus énergique à l'extérieur, pourront devenir la règle de conduite du nouveau gouvernement français; le sentiment populaire dans ce pays, favorable en ce moment à la paix, pourra facilement tourner dans un sens tout opposé.
La gloire (car la France le considérerait ainsi) de délivrer toute l'Italie jusqu'aux Alpes du joug des Autrichiens compenserait aux yeux du peuple français bien des sacrifices et de grands efforts.
L'occasion pour appeler rintery^rtion française en Italie ne manquerait pas longtemps. Les Lombards s'empresseraient de la leur fournir, dès qu'ils sauraient que le gouvernement et le peuple français sont disposés it répondre & l^appel.
Or, il est à peine possible d'imaginer qu'une armée autrichienne (telle que l'empire pourrait la destiner à une guôrfe en Italie) puisse résister à une nombreuse et puissante surmée française, secondée et soutenue par le soulèvement général des Italiens. Il est plus que probable que r Autriche dans ce cas peindrait absolument toutes ses possessions italiennes jusqu'aux Alpes.
Ce conflit, à la vérité, pourrait faire naître une guerre plus générale; d'autres puissances pourraient se ranger du côté de l'Autriche. Toutefois, le gouvernement autrichien est-îl bien certain que môme la sympathie de l'Allemagne le suivrait dans ses efforts pour appesantir encore son ioug sur la nation italienne?
Le principe des nationalités, aujourd'hui le cri déraillement de toute
FAllemagne, ne viendrait il pas protester hautement contre l^Autrlche dans une pareille lutte ?
Le principe de la prescription ne lui serait pas plus favorable ; car bien qu^elle pût s'en prévaloir pour certaines parties de la Lombardie, qui (comme le duché de Milan) ont longtemps été fiefs de Tempire, le même principe serait hautement invoqué contre elle par la république de Venise,
Cet Etat a joué un rôle considérable dans V histoire pendant près de quatorze siècles de liberté^ tandis que le titre de possession de l'Autriche ne remonte qu'au traité de Campo-Formio^ par lequel le général Bonaparte lui livra Venise^ et aux traités de 1815 qui la remirent de nouveau en sa possession.
Tai rhonneur, etc.
PALMBBSTON.