‹ La Venus d'ArlesChapitre 10 sur 41 · LA BELLE VEUVE · texte numérisé non relu

LA BELLE VEUVE

SBPTI. SBT.

^I^N homme qui^ dans sa vie ^ n a pas aimé jusqu'à la passion trois bu quatre femmes aecottes et douces, est un monstre^ une raauière de brute et de butor j c'est ce que personne ne révoquera en doute ; eh bien ! il en est de méme^ à mon avis^ de celui qui

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n'a pas vo le soleil d'Italie , ou toul au moins celui de Provence ; il ne comprend pas la lumière^ et il mérite d'être enfermé à Bicêtre^ s'il parle d'horizon. Venez donc me vanter votre Normandie !... Oui , la végétation y est belle et fraîche ; oui , l'œil y est enchanté ; oui. Mantes est dans une position délicieuse. J'aime la vieille flèche de Gaudebec, cette ville jadis si célèbre par ses chapeaux, sortant d'un déluge de verdure ; mais , dans ce pays ^ combien de jours par année trouverez-vous le gazon sec, la lumière transparente et le ciel au bleu fixe ?

Je partis de Valence, comme font les grands seigneurs , dans la nuit ; mais je n'avais pas de chaise et je m'en félicitai , car je vins partager le coupe de la diligence avec une jeune, belle et aimable veuve , encore voilée de ses habits de deuil ^ qui n'allait que jusqu'à Orange, où je devais moi-même m'arreter quelques jours. On ne saurait croire combien mon esprit travailla. C'est un nom poétique et sonore que celui d'Orange. Une femme avenante et jolie , qui est velue de noir^ qui est d'Orange , qui va à Orange^ qui parle bien le provençal , je trouvais cela fort gracieux , et

 VOUS dire vrai » c était dans ma léte un bruit,

uue espèce de charivari, qui la laliguait beaucoup moins que certains concerts improvisés, en plein veot, avec des chaudrons et des marmites^ ne fatiguent les oreilles tle nos insatiables ministériels. Je ne manquai pas d'interroger avec adresse ma compagne de voyage , de demeurer ïœil ouvert et la main arrondie. Je lui demandai combien de larmes avaient coulé sur ses joues ; je lui demandai quel était celui que la mort avait frappé sur sa couche nuptiale , quels droits il pouvait avoir à des regrets amers et à des souvenirs déchirans; je lui demandai si elle n'espérait pas renouer une autre destinée à la sienne , inféoder un nouveau cœur à son cœur, et incliner bientôt sa lèvre sur le front d un second époux ^ ainsi que l'églantine née de Taurore courbe sa téte de parfums sur le calice cjui v ient à elle. Elle répondit à mes questions avec une grande juréeision de mots , une pensée indécise « avec calme^ décence , à^-propos et discrétion. Je fus enchanté de la douce voisine que mon étoile si rarement heureuse avait placée à mes côtés. La conversation ne pâlit guère ; elle était plus confiante ^ plus concertante , si je puis

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emprunter ce mot à la musique instrumentale, c'est-à-dire moiii^ iiitlividuelle de part et d'autre^ moins vague encore ; et déjà le matin avait secoué sa robe de pourpre sur les cam-^ pagnes du Dauphiné ^ quand mes yeux rencontrèrent pour la première fois les yeux de la belle veuve, illuminés par les rayons vife et purs du soleil levant. Je fus si attenlif, si immobile^ si enchaîné devant ces yeux larges ouverts dans mes yeux , et affranchis du voile de gaze que j'avais élégamment gUssé parmi les cheveux de la charmante voyageuse, que je m'aperçus à peine que nous entrions à Montélimarty petite ville qui n'a rien de remarquable que sa position assez escarpée et pittoresque, et sa croix de mission clans le genre de celle de Tournon^ mais plus grande que cette dernière, et moins majestueuse que celles d'Aix et d'Avignon. Bien que j*aime peu les missions (j'en excepte les missions étrangères) et encore moins les missionnaires; bien que j'aie souvent plauit le gouvernement de sacristie qui croyait se rendre fort en les encourageant y les maires qui mettaient à sec la caisse d'une ville pour gorgcr d or ces aventuriers, les femmes assez &natisées pour leur

couper des boucles de cheveux et des lambeaux de soutane; bien que j'aie gémi de voir ces bandes de Y>redicans parcourir^ malgré Tautorité ecclésiastique locale, nos ciïés, y faisant cent athées et vingt hypocrites pour un converti, je n en respecte pas moins les croix, quelle que soit la main qui les ait plantées. J'aime que le signe d'une religion qui a civi^ lise et émancipé l'univers ^ remplacé les sens par le cœur^ semé tant de poésie , d'amour et d'avenir dans notre existence, créé le foyer do* mestique, les félicités de la vie intime, de la vie de famille, de parenté, se révèle à l'homme sur la voie où il passe , et écrive une idée de spiritualité au front de nos villes. J'aime que la foi à la rédemption nous demande un regard, et que la croix brille parmi les ouvrafi^es humains, comme le symbole du grand ouvrier de toutes choses.

Ma belle voisine avait eu long-temps avec moi cette réserve qui est l'invariable iiulice d'une éducation soignée, qui ne ressemble pas du tout à de la froideur, et qui est fort compatible avec des yeux tièdes; mais il y a, vous le savez, entre Montélimart et Lapalud, une montagne assez robuste, au pied de laquelle

tu

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les conducteurs ne manquent guère de vous

inviter à mettre pied à terre. J'avais depuis long-temps tiré de ma boîte à chapeau le gant blanc de filet; j'en di'apai ma main^, et m'empressai de Foili ir à la veuve, qui Taccepta avec cette confiance qu'inspire un jeune faomme qui ne brusque rien, parle avec pureté, et porte un ruban à sa boutonnière. iNous cheminâmes lentement » très-lentement , et nous cauhâmes beaucoup. Je trouvai cianscette promenade un charme inexprimable, j'appris bien des choses que je ne puis vous dire, et le temps m'avait paru court, quand j'arrivai au faîte de la montagne. Cette montagne, c est la borne qui sépare deux zones. Le ciel est encore mélangé de gris et de bieu du coté de MontéUmart, il est tout azur lorsqu'on a franchi le versant méridional du mont. De là vous pouvez embrasser deux climats^ nager dans la végétation du nord et dans celle du midi; ici la France tempérée , là notre France chaude et pulvérulente. Ici ia vigne, le mûrier et le Dauphiné; là, les oliviers, les figuiers^ les cyprès et le Couitat Vénaissin. C'est un magnifique pays que le Comtat d'Avignon dans lequel était enclavée, sans pourtant en taire partie ,

la vieille principauté d'Orange. Mais» avec 1q

iiuleil de rrovence^ commence le mislrao.

Le niistraOf c est le vent le plus dévorant^ le plus impétueux elle plus bruyant qu'on puisse entendre; il vient je crois du uord-ouest. Il brûle les yeux^ il fracasse les toitures» déracine les arbres , soulève les cbars> balaie les champs, ronge les ëditices, et cache le ciel dans une nuée de poudre qui vous dessèche les poumons. C'est quand souflle le mistrao , qu'on aurait besoin de sentir une haleine de femme sur ses lèvres pour rafraîchir sa poitrine. Si le mistrao fût sorti tout-à-coup des âpres Cévennes, j'avais bien ma veuve à mes côtés» j'avais bien soq bras noué dans le mien» mais eussé-je osé franchir si vite un pas immen^e^ et demander à sa bouche qu elle vint humecter ma bouche?. • je ne sais» — peut-être que oui.

Cependant» nous traversions rapidement 1^ plaine embaumée. A chaque halte ^ de belles paysannes, au regard suave» au costume délicieux » venaient nous offrir d'excellens fruits, des figues violettes , des poires; à chaque halte» nous entendions la langue harmo« nieuse et vive du midi » et quand je m'exprir

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mais mal en provençal ^ la pastourelle me disait avec uu cliarme que je ne puis rendre: Clie dice i^oi? La campagne était animée: partout on voyait , entre les sillons de pam-> près, ces aires en plein vent où le grain est foulé par des mulets , au lieu d'être battu , comme dans nos provinces humides et grises, par le fléau du laboureur ; c'était la fête des vergers et des champs. Tout romantique que je suis , je me surpris une ou deux fois songeant à Virgile et à Properce. Nous ne tarda* mes pas à arriver à Orange 9 qui y selon Tinscriplion du cirque, s'appelait jadis aravsio, coLONiA IVLIA S£cv^DANORVM^ parcc qu'ou y envoya des soldats de la seconde légion.

Orange est une ville médiocrement grande et médiocrement peuplée^ habitée, en général, par de riches propriétaires et de cette pe« tite noblesse de province myope, vaniteuse, toute semblable à cette majorité devant laquelle manœuvra si long-temps M. de Villèle, et qu'il conduisait facilement au vole. Les rues d'Orange, assez irrégulières, offrent trèspeu (le coliésion entre elles. L'ancienne colonie latine était située, comme toutes les villes romaines, sur un lieu élevé; elle occupait la

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montagne qui borne au sud-ouest la ville actuelle, et qui est encore jonchée de nobles débris. Sous la domination romaine^ Orange eut un capitole, un Champ-de-Mais^ des bains, un Forum, des aqueducs, une nymphée. Sa splendeur est en poudre , comme celle de tant d'autres cités si llorissantes sous les Latins et si chétiyes aujourd'hui. Elle appartint longtemps à la maison de Baux, passa de cette puissante race provençale à celle de Chàlon, et enfin à l'illustre famille de Nassau. Elle fat cédée au roi de France par le traité d'Uu echt ; mais les Nassau se réservèrent le titre de princes d'Orange et en gardèrent les armes. Dans le temps qu'il y avait un évêque à Saint- Fapoul, un évéque à Bethléem, il y en avait aussi un à Orange , ainsi qu'une université de la force de celles de \alence et de Pont-à- Mousson. Une humble école lancastérienne a succédé à cette institution , et a pour concurrence calme et inolïensive, celle des frères de la doctrine chrétienne qui , comme partout , est iniiiiiment mieux tenue que la première; il est vrai qu'on n'y déguise pas les enlàns en Gaulois 9 qu'on ne leur serre pas la poitrine avec une ceinture aux trois couleurs, et qu'on

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leur apprend à servir Dieu et à honorer leur père et leur mère. A ce propos^ disons que ce fut une faute du gouvernement de prendre feu pour telle ou telle méthode d'enseignement primaire. Il fallait^ à cet égard, se retrancher dans une constante et inflexible neutralité.

Le monument romain le plub intact qui existe à Orange est, sans contredit^ Tare de triomphe de Septime Sévère, qui précède l'entrée septentrionale de la ville. C'est un monument d'une rare perfection ^ d*un ensemble majestueux, de cet incroyable fini de détails qui jaillissait du ciseau latin , et dont vous verrez 9 plus tard^ la caricature à Marseille. Je a en Li éprendrai pas de l'analyser, parce qu'il a été vingt fois décrit par des plumes beaucoup plus habiles que la mienne. Je me contenterai de dire que cet arc de triomphe à trois portiques, dont on répare en ce mo*ment le côté occidental avec beaucoup de goût et de connaissance de Tantique, est admirablement situé dans un vaste rond-point envîronné de hautes bornes, et auquel une large route droite et bordée de peupliers^ sert d'avenue. J'ai observé avec une attention particulière tous les ornemens de ce vieux témoin

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de la grandeur latine^ j'en ai même dessiné quelques-uns à ma manière naïve et grossière. J'ai remarqué parmi les bas-relief^ qui le décorent , tous les instrumens qui servaient à la religion des Romains : ïaspergille, qa'on tenait à la porte du temple pour jeter de Veau lustrale sur le peuple et sur la tête des victimes qu'on devait immoler; le perféricuU, espèce d'aiguière qui contenait le vin ; le disque, grand bassin destiné à mettre les entrailles de la victime; le cfrmbulef sorte de coupe à Tusa.;^c du sacrificateur^ pour goûter le vin ; le lùue ou bâton augurai , qui ressemblait beaucoup à la crosse de nos évéques , et qu'on portait devant le prêtre quand il immolait.

On voit à Orange les restes d'un aqueduc qui amenait les eaux de cinq lieues » et quel* ques de'îbris du cirque ; mais ce qui est bien plus précieux que ces ruines ^ ce sont celles du théâtre situé au flanc de la montagne sur laquelle était bâtie Fancienne cité. Le théâtre romain différait essentiellement de l'amphithéâtre ou double théâtre. D'abord , il servait exclusiveuient aux représentations scéniques , puis il était toujours placé au pied et sur le penchant d'un mont, de manière à

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ce qu'on n'eut qu'à tailler le roc pour former des gradius ainsi jetés sur un amphitliéâtre naturel y ce qui épai^ait d'immenses travaux de construction^ et, sous ce rapport, le théâtre était un édifice moins important et beaucoup moins monumental que l'amphithéâtre. La façade et le péristyle, seules parties de la maçonnerie qui cessassent d'avoir la montagne pour point d'appui , étaient conséquemment ce qu'il y avait de plus haut, de plus noble et de plus apparent dans le théâtre. Le mur intérieur de la façade qui servait d'entrée est encore debout à Orange ; mais les gradins ne sont plus que des décombres. Dans nos théâtres modernes , la scène fait toujours face à la principale entrée; c'était absolument le contraire dans le théâtre antique, où la scène occupait la place aujourd'hui réservée au foyer du public. Il y avait bien^ dans les théâtres romains , ainsi que dans les arènes , le vela~ riuni, qui protéj^eait le spectateur contre les ardeurs du soleil , le podium ou loge des empereurs, les {];radins éminens destinés aux familles patriciennes, la loge des édiles , les degrés de Tordre équestre ou bourgeoisie, ceux du populus ou classe ouvrière, et

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ceux du plebs , qui correspondait à ce que iiouâ nommons les prolétaires. Le théâtre d'Orange ^ dont la face principale est^ comme je l'ai dit plus haut, assez bien conservée, mérite d'autant plus d'attentign , qu il est le seul monument de ce genre qui ait survécu aux révolutions des peuples, et que Tltalie ellemême nous Tenvie.

Le lendemain de mon arrivée à Orange, par un matin d'amans et un soleil de poètes , j'étais allé m' asseoir sur les ruines du théâtre. J'y avais apporté ma flûte de Godefroy , qui ne me quitte jamais dans mes courses, parce que je ne veux pas manquer l'occasion défaire l'harmonie deHrommer^ le quintetto de Reicha^ ou le duo de Kulau, et je m'étais ion(;-lemps égayé à apprendre quelques motifs du Comte Ory, de Rossini, de Robert^le^ Diable et de Zampa aux vieux échos romains. J'avais cessé de jouer de la flûte^ cet instrument si pastoral et si champêtre , et mes regards nageaient dans les ehvirons dXIrange^ sur la ville; je songeais avec un sentiment pénible à cette végétation d uti climat sec, à ces arbres vêtus de poussière^ la plupart nains ^ bâtards, rabougris^ d'un vert triste > lorsque je vis

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parmi les décombres quelque chose de noir

qui M était pourtant pas immobile eumiiie une pierre. J'allai lentement de ce côté^ et je ne tardai pas à m'apercevoir que le point noir n'était autre chose qu une femme qui , comme moi p était assise sur un débris des gradins su* périenrs. J'approche , j'approche, et je reconnais avec surprise et émotion la belle veuve qui avait été ma Toisine dans le coupé de la diligence. — C'est vous, Madame; oh! que je suis heureux de vous rencontrer! — Je suis ici dès l'aube du jour» me répondit-elle d'une voix douce et pour ainsi dire intime ; ici , à la place que j'occupe encore , et où je ne me remue que pour effeuiller quelques-tmes des plantes qui croissent sur ces ruines. — Tourrais-je. Madame^ avoir l'honneur de vous accompagner jusqu'au faite de la montagne? Là nous jouirions d une vue superbe, nous aurions les débris romains et une ville moderne à nos pieds ; au-delà^ la campagne, dont la brise matinale nous apporte les parfums. — Oh! non* • • Mais ne serait-ce pas vous , Monsieur^ qui fites tout-à-l'heure retentir ces lieux de solitude et de mort d'airs connus et ar^réables? Oui y Madame^ j'ai voulu savoir si les échos

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latins comprendraient la musique du xix* siècle ; car notre musique , c est là du progrès , et quelque supériorité que puissent avoir eue sur nous les Grecs et les Romains , en d'antres

genres y à coup sûr ce n'est pas en musique qu'Us ont prévalu ; en musique^ art nouveau, quand on songe aux trois rebecs , ou violons à trois cordes y et au théorbe^ qui composaient tout l'orchestre de la chapelle de Marie

de Médicis; quand ou pense à ce qu'il était^ même au temps de Luili, art sublime qui commence à Haydn et à Mozart , et change tout-à-coup de face avec les partitions de Rossini, deBeliini, de Meyer-JBeer et de Weber.*» Eh bien! continuer, continuez, je vous prie.— Le désir que vous voulez bien m'exprimer. Madame, est un ordre auquel je m'empresse d'obéir^ en vous épargnant ces phrases de modestie qui ne sont que de la jactance fardée et enveloppée d'une robe d'emprunt. «... Mais vous avez pleuré ; daignez me dire quel nouveau chagim a débordé de votre coeur dans ▼os yeux. . « Les larmes les rendent plus mystiques et plus divins encore que dans le moment où je vis les layons du matin s'y refléter^ là-bas^ sur la haute montagne.— Je puis répon-

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dre à votre question^ car je me plais à croire quevousavez Time neuve et pure, et que vous savez plaindre, puisque vous savez aimer. Mais auparavant, approchez quelques instans votre

flûte de vos lèvres La tristesse est quelquefois caressante ; elle est souvent un senti*

ment suave , délicieux , exquis ^ parfait

Ma tristesse, à moi , elle est poif][nante, et j'ai besoin qu'elle soit ou partagée ou distraite.

Je jouai de mon mieux la romance d^Otello, la cavatine de la Gazza Ladra, et je finis par la vive et sémillante polonaise qui termine le Barbier de Séifille, Quand j'eus replacé ma flûte dans sou étui, je vins m'asseoir à coté de la jeune dame vêtue de noir. Nous nous regardâmes quelques minutes; mes yeux lui demandaient les confidences promises, elle comprit leur langage et parla ainsi :

*< Jusqu'à présent^ Monsieur^ vous m'avez crue veuve d'un époux, et je vous ai laissé dans votre persuasion, peut-être même Tai-je jusliiiée. Ce n'est pas un mari, c est un amant que j'ai perdu. J étais née avec de la poésie dans le coeur et de la vivacité dans la téte. Ma jeunesse fut décolorée, triste, déconcertée, pleine de périls et d'ennuis, à cause de ce vide

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qu'on éprouve autour de soi quand on a de» idées plus laiges que ses proches^ quand on pense autrement qu'ils ne pensent, quand on ne rêve pas leurs rêves , mais d'autres rêves qui m vous parauii^eut pas inconnus, Monsieur; quand on a oerCaines intuitions d'avenir, d'infini^ de mystère , et qu'on habite une petite ville où tout est positif , choses vulgaii^s et de ménage. lia destinée de mes parena fut de m'aimer toujours et de ne jamais me comprendre; ils se Uattaient de lidée de faire mon bonheur à leur manière , et c'est cette idée fausse qu'il est si commun de trouver en circulation dans le monde > qui a constam* ment nui à leur félicité et à la mienne. Je n'en fais point un repioclie à leur mémoire , Dieu m'en gardet! je n'ai pu leur savoir mauvais gré de leurs intentions, car pour sentir certaines cho^QS, il faut uQe organisation à part, et cette organisation leur manquait. Je n'avais pas encore atteint ma vingtième année, quand ils me parlèrent mariaf];e. Je reçus avec fiiveur ces préocotipationsd'hyménée; d'abord parce que c'était un besoin pour moi d aimer d'une antre sorte qu'on aime son père et sa mère, e( enauite pour m'arracher le plus

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promptement possible i un intérieur de prose^

de tracasseries et de contrariétés journalières, nées de goûts absolument dissemblables. Pour vivre en amitié , il faut être d*aceord en matière de pensées et de sentimens, et dilTërer de caractères. Ce n'était pas cela dans ma fa«mille. Mon père surtout avait un esprit tout d'une pièce, rempli de connaissances positives. Il était de ces hommes toujours prêts à découvrir la contre-vérité à coté de la vérité, à tout analyser^ à chercher le point de vue physique dans les arts; de ces hommes qui, s il y a une minutie, une misère, un coin matériel dans une chose , ne voient que cela.

M. Alexandre de X. • . jeune homme riche, d'une famille convenable, fils d'un ami de notre maison , âgé de vingt-cinq ans , était rhéritier au destin de qui i on voulait associer le mien. Alexandre possédait dans le monde la réputation d un liomme d'esprit, parce qu il avait réellement une de ces capacités d'autant plus spéciales qu'elles sont plus bornées , qui feraient au besoin une bonne tête de notaire, ou un excellent procureur; celle d'un homme instruit , parce qu'il savait fort bien ce que

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vaut un are de terrain; oelled'un homme «ttle^

parce qu'il ne manquait pas de cette ambition de fortune qui , a 40 ans^ devient de la cupidité; et enfin celle d'un jeune homme trèsraisonnable, parce qu il s'était peu occupé d'intrigues, n'ayait jamais fait de vers , et à plus forte raison commis d'étourderies. Alexandre avait, j'en conviens, quelques vertus de tempérament. Pour moi qui le connaissais dés l'enfa ace^ il II c tait aiUi-ci chose qii un jeune homme ayant des lèvres mortes et un regard fossile adapté à un visage régulier, des passions calmes, des manières communes , nn esprit froid et pourtant cassant comme celui des entêtés, une intelligence restreinte et calcula* trice, un caractère négatif , incapable de voir dans Tamour ce que j'y voyais moi-même: en un mot , je ne Vaimais pas. Tel était , cependant^ l'héritier qu'on se promettait de me faire choisir.

De bonne heure ^ j'avais senti par instinct, que mon âme exigeait de vives et profondes sympathies, qu'elle ne se contenterait pas d'une surface, et que je ne pouvais mêler mes jours et confondre mon être qu'avec celui qui sèmerait quelques fleurs dans ma vie.

liA TENVS D'ARLSS

Je les avais rencontrées , ces sympathies de cœur et d'organisation dans un beau jeune homme confiant ^ généreux , aux pensées in-times et lointaines, et j'étais singulièrement éprise de la présomption que lui seul mettrait dans mon existence ce spiritualisme , cette poésie^ ces idéalités^ ce je ne sais quoi enfin , qui seul rend supportable notre voya^ ge sur la terre; car, Monsieur, ▼oyez-vous, la poésie^ on n'a pas besoin de faire des vers ou de porter une lyre à la maie pour la sen* tir. Il suffît d'écouter ses propres émotions, de s' abîmer en soi-même, de trouver une mélancolie là où le commun des hommes ne voit qu'un lait. La poi sic , elle est dans un mot^ dans un geste, dans un soupir, dans un regard, dans une larme; elle est où Lamartine l'a trouvée, elle n esi pas ailleurs. Tcu de journées s'écoulaient sans que je n eusse à lutter contre de nouvelles instances en faveur d'Alexandre, suivies de refus hardis qui amenaient des reproches sans fin. D'autre part, je n'oubliais guère le beau jeune homme qui avait nom Félix , et auquel on ne voulait absolument pas que je donnasse ma main, parce qu il avait un peu moins de fortune que moi^

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et passait pour un bel'-esprit mélancolique,

sauvage, et nallcnient malliLiuatique. 1 élix et moi, nous avions ti^ouvé le secret de nous voir souvent p de nous confier mutuellement nos pensées ; il ni avait parlé d'amour, et ma réponse^ il avait pu la lire dans mes yeux. Nous avions de firéquens rendez-vous> car l'amour est fécond en ressources; il est habile, industrieux ; il sait inventer et mettre en dé*faut les défiances et les précautions , et dans ces téte-à-téte de deux amans, lui seul avait une voix éloquente , persuasive et tendre. Je ne tardai pas à dire hautement , et avec Taccent d'une irrévocable décision, que je n'aurais jamais d'autre époux que Félix ; je répondis aux assiduités d'Alexandre par la moquerie, ie silence et les dédains, et dès ce jour mon existence n'eût plus été tolérable dans la maison paternelle, si je n'avais pas eu cette poésie que Ton condamne, et qui alors, pour moi^ était l'espérance» et me prodiguait ces douces consolations qui viennent cssuyei vos larmes et mettre un rayon d'avenir dans votre présent. J'éuis maîtresse de mes actions, je pouvais, contre le gré de mes parens, jurer devant Tautel inviolable fidélité à celui qui

IdO Lh. VENT8 d'ARLES

possédait ma vie, puisque j'avais implanté mon cœur dans le sien^ extravasé mou âme dans son âme , identifié mes instincts avec ses instincts^ grefie mes affections sur ses tendresses et ses mélancolies. Mais d un côté, la crainte d'affliger un vieux père que j'aimais malgré ses bizarreries et ses idées fausses, parce que j'étais sûre de son amitié , que je respectais profondément ^ me retenait dans la îif^^ne des conveiiaiices et du devoir; de 1 autre, 1 intérêt violent que je portais à Félix me Élisait voler à lui et aspirer à sa bouche, comme une plante aspire au soleil et jette une fleur vers le jour, malgré les rameaux qui la tiennent captive. Du combat continuel , opiniâtre de ces deux entraînemens si opposés, naquit une sorte de fierté et d'indépendance que je trouvai, je ne sais comment, le moyen de concilier, dans ma conscience , avec la religion qui ne m'a jamais abandonnée, et dont j'ai toujours senti vivement les sublimes et touchantes harmonies. Tant le cœur de l homme est chose complexe et inexplicable , tant il est vrai qu'aux dernières limites de deux sentimens contimlictoires, l ame ne peut trouver une position neutre, mais bien une idée ab-

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sôlué qui finit par prendre feu et Tabsorber toîit entière. »

Ici la jeune veuve s'arrêta pour easuyer une larme ^ qui glissait sur sa joue comme une goutte de rosée coule sur la corolle d'un lis ;

elle me regarda ToBil qui avait pleuré

était d'une inexprimable tendresse ; je restai muet y et elle continua:

ce Un soir^ c'était par un clair de lune d^une rare mélancolie, je me promenais derrière cette montagne sur le flanc de laquelle nous sommes assis, seule avec Félix ; car déjà je ne cachais plus mou anu)ur, déjà je m êlais laite plus haute que la critique , déjà je m'étais accoutumée à tromper tous les soins d'une vaine surveillance. Il était magnifique, ce soir-là, mon amante ohl oui, il était sublime. • • • sa voix , c^était un luth ; ses yeux , c'étaient des éclairs; sou haleine, c'était une de ces brises que les poètes sentent dans le désert, et qui les saturent d*initiations merveilleuses. Je ne sais pas s'il avait des ailes, mon amant; non, je l'ignore, mats il m'apparut un mo« ment tout semblable à un ange. Que de sentimens, que d'intimités, que d harmonies nous mêlâmes, quelle fusion de nos deux êtres

15t Ll YlirT8 B'AHLIS

s'opéra ! « . . un nuage vint obscurcir la

lampe des nuits ; je m'en souviens , parce que je regardai quelques secondes oe voile de satin qui ajoutait au mystère deiios confidences et

à Finfini de notre Mlualion Vous l'a-

vouerai-je. Monsieur? je crois que c'est dans êe moment-là que je cessai de m' estimer assez

forte pour n'aimer qu'avec mon àme

11 eût fallu être tout esprit pour ne pas échouer en pareille rencontre, pour ne pas céder aux exigences réciproques de cette dualité qui compose notre terrestre existence. • • • Uélas ! pourquoi ce corps qui a aussi ses besoins charnels^ pourquoi cette réaction constante du sentiment intime sur lui, pourquoi ces ébranlemens d'âme qui entraînent les sens toujours prêts à servir d'auxiliaires , et à mettre notre nature spirituelle en rapport avec le monde extérieur?. ... il y a des situations d amour où nulle réflexion n'est possible > où toute idée est immédiate, et ou Ton oublie que le cœur a toujours une arme puissante qui doit le rendre maître d'un combat avec les sens, si la lutte s'engage. — Une (bis que j'appartins de corps et de sens au beau Félix , je me livrai sans réserve à cette indépendance

de raison qai n «st qu une faiblesse de femme,

nnub uà)e liiiblesse à inoidu pardonnable, mais une faute presque innocente, tant elle esl justifiée par la passion. Jeseoouai le jou^]; de toute convenance sociale, et je nommai cela de la philosophie* Je rompis avec ma famille # ses amis, ses parens, je fus la mal tresse avouée, ostensible de Félix , je le suivis dans ses voyages, nous pas8àai!0s ensemble deux années» elles fuirent courtes et heureuse, ces deux années, et je ne lardai pas à devenir mèrei mais Dieu m'enleva vile V^nfant qu il m'avait donné. Je vous épargnerai , Monsieur,, les détails de notre vie; d'ailleurs, la force néoes~ saire pour les raconter me manquerait peui-

être Il Y a quatre mois environ^ nous

revenions à Orange ; mon amant avait quelques af&ires d'intéiét à régler, et puis il désirait placer des ibnds sur une terre située dans l'arrondissement de Carpentras. 0 malheu* reux voyage! faut-il que ton souvenir vienne noyer dans le tiel le peu de vie qui me reste? »

Un ruisseau de pleurs inonda le sein de ma belle compagne. Nous demeurâmes longtemps plongés l'un et Tau ire dans un silence recueilli* J'essuyai avec le lin qu'elle tenait

LA YIVTS l>*ABIil8

sur ses genoux , les grands yeux de la veuve y

et je la priai avec instances d dclievcr le récit qu'elle daignait me confier.

(c J'avais un frère ^ Monsieur ^ il n'était que présonijiUieux et emporté. Mon pere, mon vieux père^ la mére qui m'allaita et protégea mon enfance ) en proie au chagrin qui creusa leur tombeau, étaient peut-être à la veille de sanctionner nos amours illégitimes et af&ehéeSy par un consentement que je n'osais ni ne voulais plus solliciter, lorsque l'un et l'autre s'éteignirent presque simultanément. Mon frère Arthur, doublement furieux et du déshonneur de ma iamille^ et de la perte successive de nos parens, qu'il regardait comme la conséquence de mes fautes, iiarcelé par les infatigables commérages d'une petite ville, dont ma liaison avec Félix était l'événement depuis deux années, vint faire à mon amant une de ces insultes qui veulent du sang. Un duel en fut la suite , et c'est encore ce lieu de ruines où nous sommes qui fut Tarène du combat. Lie pistolet était l'arme choisie. Félix dut au sort de tirer le premier ; sa balle frappa mou frère à la poitrine, et malgré cette blessure profonde, dont il mourut six semaines

api-ès, le malheureux Arthur^ devenu féroce par la douleur et la vengeance , eut le courage .de se traîner jusqu'à la face de son rival, et de tuer, à bout portant, ce Félix, cet adorable Félix ^ que je préférais à tout sur la terre, et qui n'avait qu'à me regarder pour luloucir les remords, les rerjrets , cette conscience inquiète qui m'a si souvent poignardée et me poignarde encore je suis

seule dans ce monde, maintenant, et je n'y ai plus celui qiii me faisait un ciel ici-bas^ et je n'ai plus de parens, plus d'amis, et je suis abandonnée, seule, seule, seule avec Tétemel repentir d*avoir trop aimé, puisque cet amour était plus fort que mon amitié pour un père et une mère. Quatre ombres viennent troubler mes nuits , quatre ombres pas-

sont devant tous mes jours, qualie oinbn s me tourmentent et me tout expier des fautes que je comprends , que je sens, que je déteste, et (jue je recoinaieiicerais peut-être encore, en pareille position, tant l'amour était identique avec ma vie, tant il était un besoin et une loi de mon organisation, tant il m'était impérieux et tyrannique. Quatre ombres sont toujours là, devant moi, et si je pouvais en

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embraseer une^ ce serait eooore celle de mon

Félix que j'enlacerais. Nul cœur ne saignera jamais ce que saigne le miea. ...... Félix,

Félix. et j'ai porté son deuil , et je le

pui icrai tant que je vivrai, ou je ne l'échangerai que contre ce premier linceul, cette première robe mortuaire qu'on prend dans les

saintes retraites et je n'aimerai jamais

rien de terrestre, que les mânes de mon Félix, que les rêves que nous rêvâmes ensemble , et je me purifierai devant le ciel à force d'être fidèle à son souvenir^ à force de pleurer tout ce que mon amour a jeté autour de moi de malheurs, de remords et de regrets. J'habite maintenant une sphère plus élevée que le monde ; je méprise la société ; et c'est par suite de cette indépendance d'idées et de conduite, qi^e je me trouve seule avec vous. Monsieur, et que je vous donne à lire quelques pages de mon existence si agitée et si peu exemplaire. Je ne puis continuer. • • « . Il était poète, mon

Félix il faisait naître les roses sous mes

pas; il embaumait tous les chemins oùj im* primais ma trace ! • . . . non , je ne continuerai pas. Veuillez me laisser^ Monsieur, et surtout m' publier. Je veux encore pleurer, sans

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témoins, sur ces ruines qui ressemblent à ma

vie et s harmonisent avec mes douleurs

J'aurais pu ajouter bien des choses à tout ce que je vous ai confié; mais , pcul-itt e, nous nous retrouverons quelque pan, car j'ai besoin de voyager, et je me déciderai promptemenl à le iau e. »

Je quittai les débris du théâtre d'Orange, avec des idées multiples que je n'essaierai pas de faire passer sous vos yeux . Je croyais arriver à l'heure du déjeûner. Deux heures de relevée avaient sonné, lorsque je rentrai dans mon hôtel. Quand ou a vu une femme comme la belle veuve, quand on a entendu de sa bouche ce que j'ai entendu de la sienne^ il faut ou ne plus quitter cette femme , ou iuir au plus vite le lieu où elle est, et l'air qu'elle respire. Je me résignai à ce dernier parti, et après un repas précipité , je me fis conduire à Avignon dans un cabriolet de louage. Je dois vous dire que l'histoire de la belle veuve n'est pas du tout la nouvelle que je vous ai promise^ et que vous attendez sans doute avec impatience.

VAUGLUSE.

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