‹ La Venus d'ArlesChapitre 11 sur 41 · VAUCLUSE · texte numérisé non relu

VAUCLUSE

POKTIPBr MkXIMVS

'lËN ne ressemble à l'Italie comme le Comtat Vénaissin: c'est elle, ainsi que les environs de Nimes sont la Judée. La campagne d'Avignon, oui c'est la campagne de Kome^ avec ses nombreuses chapelles, ses campanules , ses croix, ses plaiïtaLions d oliviers, de fi-

LA VBNYS D*ARLES

f^ruiers, de cyprès, ses cultures variées, sa végétation mélancolique et pourtant fécondée par le sol et par le Rhône. Si le Gomtat d'Avignon possède tons les fruits du climat méridional^ il n'a ni la sécheresse de tapies, ni celle de la Provence. Autour de vous, ce sont, à peu de chose près, les mœurs italiennes dans les villes et surtout dans les campagnes. Je ne vous parlerai pas de la fontaine de Vaucluse, ni de la petite ville de Lisle, que j'ai visitées par un matin d'or : on a tant écrit sur ces choses-là , ([u'on ne peut plus en rien dire aujourd hui, sinon qu'il &udrait être décidément fou ou aveugle pour ne pas aller les voir , ne fut-ce qu'avec le hourdondu pèlerin^ en couchant sur l'herbe des prés ou la paille des étables^ et en se contentant du pain noir et des racines de 1 homme des champs. On ne saurait croire combien cette langue provençale, qui dilfère peu du patois ianguedocien et n'est autre chose que la langue romane ou romance parlée par les troubadours et les romanciers dans la cour du bon roi Ilenc d'Anjou, à Aix et à Tarasoon$ combien cette langue si vive, si harmonieuse, si poétique, si accentuée, résoiinait

VBIfVS D'ARLBS tes

agréai >leinent à mes oreilles. J'aime qu'une province ait conservé 66$ mœurs et lan* ^age propres; Tidioine, c'est l'individualité et le cachet d'un peuple, c'est lui qui maintient sa couleur locale, perpétue ses croyances^ échauffe son patriotisme véritable, et vivifie les traditions saintes du foyer domestique. Je donnerais beaucoup pour que le patois de Lamonnoye eût encore cours dans notre Bourgogne j nous y serions beaucoup plus à Ts^ri des révolutions et des émeutes, et nous ne serions pas déflorés comme Paris et ses environs. Elles parlent encore la langue de leurs aïeux, ces populations du midi, si calo mniëes, si peu connues du nord de la France, si vives, si légères, si communicatives, si animées de poétiques convictions, si pleines de foi , de croyances et d amour du pays. Elles sont bonnes, quoi qu on en dise, cordiales et hospitalières; mais ne les troublez pas dans leurs joies, dans leurs affections, dans leurs habitudes, dans leurs superstitions même, car elles poussent h, haine aussi loin que l'amitié ; elles punissent avec la même ardeur qu elles servent 9 et leur vengeance pourrait devenir cruelle et férooe, parce que leurs émotions

154 IiA VENVB O^ÀBtBS

sont promptes, expressives, et leurs sens singulièrement irritables.

Avignon est une grande et riche cité , généralement belle, peuplée d hôtels d'une ravissante propreté, entourée de remparU à créneaux, à tourelles, à donjons du moyenâge d'un effet agréable et pittores(j[ue. Mon premier soin, en arrivant à Avignon, fut d'aller voir quelques-uns de mes collègues de l'académie de Vaucluse, et parmi eux le chevalier Artaud , ancien directeur du conservatoire des arts et musée de Lyon , homme profondément docte et profondément débonnaire, que je trouvai sur la brèche ; car c'était au nouveau musée qui s'or/janise et se classe sous rinfluence de ses conseils.

Vous connaissez peut-être ce rocher d'Avignon, situé, on ne sait trop pourquoi, dans une plaine, au sein de la ville ; c est là que sont réunis presque tous les monumens curieux de cette antique et noble cité. Sur un plateau du rocher, voici l'église métropolitaine de Notre- Dame-des-Dons, que regarde une magnifique croix de mission flanquée de deux lanternes. Elle est li, cette vieille basilique, comme la pensée culminante du peuple avignonnais;

LA VBNTB D^ABLBS

elle domine la ville et ses magnifiques alentours. Notre-Daiiie-cl es-Dons appartient à la fabrique christo-iianke; mais, comme toutes les églises du midi^ elle est sans noblesse dans Tensemble, sans idée fixe, sans étendue, sans hauteur , et ne rachète ces défauts que par un certain nombre de détails remplis d'intérêt et d harmonie.

Il semble que les habitans du midi, dont la vie est plus extérieure, épuisent, pour ainsi dire, le sentiment du beau dans les bas-reliefs^ les détails^ dans des formes saisissables et données , et soient incapables de concevoir des choses majestueuses , mystiques , luiinies, idéales. Ils s'usent, ces méridionaux, dans leurs voluptés de sens, de nature, de soleil, tandis que les enfans du uoid^ qui ont une pensée plus concentrée , plus mélancolique , plus intime, plus rcfonlce, cherchaient à se dédommager de leur ciel en érigeant, dans le moyen-âge, des monumens immenses comme leur cœur. Suivons notre idée jusqu'à ses dernières limites, et disons que dans le nord est la piété , et la dévotion dans le midi. Sans les restes romains qui couvrent le midi de la France , il n'y aurait à peu près pas de monu-

166 LA VEMVS D AHLES

mens dignes d'attention en ce pays. La métropole d'Avignon^ qu on tient habituellement fermée^ est ornée, comme toutes- les églises de Provence et de Lan(Tiiedoc, d'une haute tour carrée^ servant de clocher , qui n'offre absolument rien de remarquable , pas même un contrc-foi t ou un stéréobaie avec ciselures. C'est encore un sceau des monumens reli/^ieux de cette partie de notre France^ que Tinévitable tour carrée, ressemblant beaucoup plus à un donjon qu à un clocher, et laissant voir de petites cloches peintes en vert, posées i l'extérieur dans l'embrasure des ienêtres. J ai remarqué dans cette basilique de belles sculptures y des tableaux précieux , et un Jésus de pitié couvert d'une robe de sang, ce qua coup sur on ne verrait pas en Belgique, parce qu'une robe de sang n'est pas dans les mœurs des septeutnouau^L, et qu'ils exigent qu ou ménage davantage leur délicatesse et leurs sensations. A gauche de N.-D.-des-Dons, détournez, ah! détournez les yeux; car c'est la roche tarpéienne^ c'est glacière où furent jetés pelc-méle tant d'avenirs, tant de victimes , durant les orgies révolutionnaires. Un télégraphe est placé sur une des crêtes du ro-

LA VBVVS D'àKLSS

cher. Allez vous asseoir sur ce Iront de pierre usé par le misircLO et noirci par le âoleil du Gomtat Yënaissin. Là, tous jouires d'une vue magique : à vos pieds^ la ville d'Avignon , avec ses monumens de tous les âges y hérissée de donjons^ de flèches, de créneaux» d'églises; à Torient, Vaucluse; au nord-est, Carpentraset les hautes montagnes du Daupbiné; au midi, la sèche et pulvérulente Provence; à F occident, le Rhône et âon île nommée la Barthalasse, Yilleneuve-lez -Avignon, avec ses sommités franqiies, et sur le premier plan de toutes ces choses, une plaine qu'on ne peut se lasser d'admirer. 11 y a, dans ces environs d'Avignon , une teinte de tristesse, et pourtant de gaité , que je ne puis rendre ; un aspect plein de charmes, et qui cependant vous tient l'imagination préoccupée desenlimens reliijieux. A l'heure que j'étais assis sur le rocher d'Avignon, le paquehot à vapeur descendait rapidement le Khône, et ajoutait une vie de plus au sublime panorama étendu sous mes yeux. A droite de l'église métropolitaine de N.-D.-des- Dons , est l'ancien palais des papes, dont on a malheureusement &i t une caserne. On ne comprendra jamais en France la nationalité et

168 LA VEMVd D'ARLES

l'histoire , et c'est une guerre à mort que les révolutions et même les gouvernemens déclarent à notre passé; à nos souyenirs, i nos

monuineiis. C'est quelque chose de burlesque et de boutlon que de voir de petits oiiiciers de ligne^ sortes de lilliputiens en uniforme^ coudoyer des ombres de gféans, faire l'appel de leur compagnie dans les cours où se promenaient les grands pénitenciers , les préfets de la propag^ande, les gontaionniers ^ les camerlingues, les clercs de la chambre apostolique, les auditeurs de Rote, les secrétaires des brefs sub anmUo Piscatoris , les protonotaires , les vice-légats , les maîtres du sacré palais et les cardinaux de voir des sergens fumer dans la salle du conclave, et des caporaux compter des bulletins de service dans le lieu où le chef visible de l'église ratliolique signait des bulles ou des lettres encycliques. 11 fallut tout ce que j'avais de relations sociales à Avignon pour pouvoir parvenir à entrer dans cette caserne , où j'ai vu des restes de fresques, tout souillés par la fiimée du tabac , et couverts de grivoises légendes de corps -de-garde. Cet édifice est d'une imposante et massive solennité. C'est une vaste forteresse, flanquée de plusieurs

LA VBNVS D'ARLES 169

tours carrées, d'une ampleur et d'une hau-teur prodigieuses. Le palais archiépiscopal est UD simple hôtel qui n'a rien de curieux ; il est situe au-dessous du palais des souverains pontifes et près de la grande place , qui a quelques rapports avec celle de Saint-Marc, à Venise. Cette place est ornée d'arbres et d'un hôtel-de- ville du moyen^âge^ avec bellroi, dont le timbre est frappé par des hommes de fer-blanc.

Les rues d'Avignon sont belles , et vous trouverez déjà dans tous les quartiers marchands ^ ces larges tentures de toile grise, jetées d'une maison à l'autre, et formant un dais continuel au-dessus de votre téte. J'aime beaucoup ces tentures généralement adoptées à Aix , Marseille » Toulon» Antibes, Arles, Nîmes et Montpellier ; elles entretiennent la fraîcheur devant des magasins balayés^ aiTOsés trois ou quatre fois par jour, et toujours ornés de lleurs et de verdure.

L'église de Saint-Jean , qui n'est pas la cathédrale, mais où le service ecclésiastique de cette métropole se fait habituellement, est, après Notre-Dame-des-Dons, ce qu'il y a de plus intéressant dans ce genre à Avignon.

LA. VBlfVS D'AALBS

Vous y verrez aussi des artistes à l'œuvre : on

décore cette église de li esqucs trop fraîches et trop éclatantes peut-être pour notre époque ; mais du moins d'un goât pnr^ convenable, et qui ne font pas gémir celui qui les regarde , comme les barbouillages de Saint-André , à Vienne en Dauphiné. Les processions se font à Avignon^ ville d une insigne piété^ avec une haute et louable solennité; et je ne conseillerais ;ï iiucun de nos incrédules de P. iris, de venir ricaner à leur passage^ ils courraient grand risque de tomber promptement sous les coups des assistansy des confréries^ du peuple, et des pénitens gris ou bleus.

Avignon est une ville d*arts ^ de poètes et d imagination. La bonne compagnie, (jui y est nombreuse^ se distingue par une extrême urbanité ; et^ quoi qu'on en dise, rien ne justifie le mauvais renom de cette cité. Il n'y a pas plus de brutalité à Avignon qu'à Orléans ou à Dijon. J'ai demandé vingt indications, vingt services à des gens du peuple, dans les rues, et ils m'ont obligé avec empressement et affîihilité. 11 n y a vraiment de méchant, de pros-

sier et de dangereux à Avignon qn une seule famille d'êtres, c'est la classe des portebix.

LA V£Blva D*AEL&ft

des iiuii iiiiers et de» crochetcurs, espèce de camarilla de bas étage, sorte de maçonnerie qui a son chef^ ses statuts^ ses yentes, comme la charboiinerie, et devant laquelle la police est souvent impuissante. C'est cette tourbe-là qui fait composer les voyageurs conni^iss^nt assez peu le ruidi pour y descendre par eau ; c'est elle qui se rue comme une troupe de sauvajjes sur le paquebot à vapeur lorsqu'il débai*que^ elle qui vient burler en face de chaque passagër^ et en faire autant d'hommes- Mfres foicés d'obciràde menaçantes injonctions; elle qui a commis^ commet et commettrait sans doute encore d'abominables excès , dont une ville entière ne saurait être responsable.

Avignon, cette cité de choix par sa position,

ses souvenirs, son climat, patrie des Vernet, vient d'acheter un magnifique hôtel, pour y placer son riche musée de peinture, de sculpture et de statuaire. C'est dans cet hôtel, orné d'un fort beau jardin anglais, que je trouvai le bon et savant M. Artavd (c'csl ainsi qu'il écrit le plus souvent son nom) présidant à l'arrangement des antiques.

Je terminerai en disant que je n'ai jamais

LA VBNYS D'ARIiB&

VU d'auberge mieux tenue que l'hôtel de l'Europe, à Avignon. Je n'ai pas hésité à m'y laire conduire^ parce que je savais qu'au Palais- Royal j là où fut assassiné le maréchal Bnine^ il ne logeait que des négocians et des commis* voyageurs*

Digiii^u

Page 1