‹ La Venus d'ArlesChapitre 4 sur 41 · CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

CATHOLIQUE

Sans doute, les motifs du beau jeune homme n'avaient pas eu cette haute logique qui décida M. de Ilaller ; mais en avaient-ils été moins concluans? — il avait peu raisonné , il avait beaucoup senti. Il avait compris que son amour pour Louise voulait être ennobli, dégagé de toute influence terrestre , rattaché à un point de comparaison sublime, sanctifié par un céleste amour; or, cet amour des Séraphins et des Anges , une harmonie secrète

LA ▼BUTS D*ARLB8

lui avait dit qu'il ne le trouverail que dans le catholicisme y qui en est le principe et la fin, la source et la vie.

Cette détermination si prompte ne fut-elle pas une sorte de transaction de la part de Dœrner, un accommodement entre ses affections et ses dogmes? — ^£h! pourquoi matérialiser toutes choses , pourquoi chercher des raisons humaines là où Dieu a peut-être

mis son doigt éternel? Pourquoi les

douces émanations du cœur de Louise ne seraient-elles pas le moyen dont le Verbe aurait usé pour amener un sectaire à sa foi? '

Toute difficulté était levée : le mur du schisme s était abaissé entre deux âmes si dignes de s'identifier et de s'appartenir. — Le curé de Saint-Bonaventure^ la veuve, Louise, Dœrner, tous renvoyaient leur œuvre à Dieu , tous le remercièrent en commun*

Et puis Louise, clic acheva sa neuvaine à Notre-Dame-de-Fourvières. — Et quelques jours après y un prêtre unissait deux, époux dans l'église de Saint-George (a). — Ces deux époux, c'étaient Louise et Anton Dœrner.

(a) Paroisse de la veuve, mère de Louise.

Cette histoire contemporaine , douces et belles lectrices , vous expliquera Finscription suivante que vous pouvez lire, comme moi, au bas d*un modeste tableau ^ placé dans la chapelle de Fourvières ^ à côté des yeax de verre, des béquilles, des jambes de cire que suspendirent aussi tous les aveugles ^ tous les boiteux , tous les paralytiques guéris par Tintercession de Marie :

LOUISE MARÉCHAL A FAIT UNE NEUVAINE A NOTRE-DAME-DE-FOURVIÈRES , AFIN QUE, PAR SDK INTERVENTION, DIEU FIT A ANTOINE DOKRNSR^ LUTHERIEN, LA GRACE DE LE CONVERTIR AU CATHOLICISME, LA DISSIDEACii UL COMMUIVION ETANT LE SEUL OBSTACLE QUI s'oPPOSAT A LEUR UNION.

ET ANTOINE DOERNER

S EST FAIX I.N^TIIUIIIE, ET IL A E3iiiRASSÉ

LA RELIGION CATHOLIQUE, APOSTOLIQUE ET ROMAINE, ET IL ▲ ETE MARIÉ A LOUISE MARECHAL,

DAhS LA PAROISSE DE SAINT-GEORGE, LE IV JUILLET M DCCC XXIV.

34 IiA VBHT8 dUAIiBS

A VOUS ^ qui avez visité la Sainte-Baume où pleura y pendant trente-trois ans, Magdeleine aux blonds cheveux j à vous, qui avez prié dans la chapelle de Notre-Dame d'Auray , en Bretagne; dans, celle de Notre-Dame^es-Anges, dans celle de Autre-Dame-de-la-Garde, sur la terre chaude et pieuse de Provence ; à vous la poésie de Notre-Dame-de-Fourvières.

Volez sur cette montagne de Marie , âmes

chastes et fraîches ; et quand vous vous serez abîmées long-temps dans les vivifiantes mélancolies du sanctuaire, quand vous aurez re- ' trempé votre foi dans la piscine, quand vous aurez touché la bannière sans tache , quand vous aurez reçu des mains d'un vieux prêtre la petite croix bénite par im , quand vous aurez déposé votre offrande dans le tronc du pauvre , montez à lâ tour voisine qui s*élève plus haute que le clocher de la chapelle, mais ne le heurte pas et encore moins ne refîace.

Ce n'est pas pour humilier la modeste campanule du saint oratoire, ce n est pas pourfendre une pensée d'orgueil humain plus culmi* nante que la croix, ce n'est pas pour mêler une ombre menaçante à fencens qui s'exhale,

LA TtlirS D'AKIiBS

que cette tour a été bâtie Non , une noble prévision a clirif^é l'architecte chargé de sa coDStruction. Il a deviné qu'un Jour viendrait où lachapelle, déjà trop étroite pour Vimmense population qui va chaque jour la mouiller de ses pleurs^ serait réédifiée sur de plus larges proportions ^ et il a voulu satisfaire^ dans son œuvre, au présent et à l'avenir. Ainsi^ cette tour^ qui sert aujourd'hui d'observatoire^ pourra bien devenir plus tard le clocher de réglise de Fourvières : il n'y aura qu une couronne à poser sur son front , la statue de la Vier^je étendant ses mains sur la grande cité, et appelant de son regard la miséricorde divine sur elle (a).

Moiilez donc au sommet de cet observatoire, vous tous pèlerins et pèlerines ; la prière dispose merveilleusement à sentir tout ce qu*il

y a de beau sur la terre vous n'avez fait

qu'entrevoir l'aurore, car vous étiez recueillis au pied de l'autel , durant qu'elle roulait ses

flots (le pourpre , maintenant le soleil est

maître de T horizon , il pare de ses reflets

(a) J'ai vu dans le cabinet de mon savant ami, M. Pollet, arclûtectc , qui a bâti cet observatoire , le projet de la conversion iuture de la tuur eu clocher.

lA TBRTS D*ABL«8

éblouissans toute cette ville baignée par deux

fleuves^ toutes ces collines qui la protègent, toute cette magniiique campagne qui l'environne.

Refjardez, regardez partout: rien que de surprenant autour de vous. Le berceau de Lyon, la cendre de ce Lvgdvnvm romain^ jadis couché dans la lumière , les ombrages et les voluptés du polythéisme, ce plateau où furent le forum et le marché de Trajan , les temples, les palais proconsulaires, ce sol char.;];é de noms latins , et purifié par la foi chrétienne; Taspect du Lyon moderne éparpillé sur les coteaux, ou serré dans sa presqu'île comme un preux dans son armure ; les mille voix de SCS ateliers , les têtes immobiles de ses monumens; les montagnes du Vivarais et du Foret , des amphithéâtres de bosquets et de ma.isons, une plaine délicieuse semée de villages et de châteaux, avec les Âlpes pour dernier plan !

Ce qii on voit du haut de l'observatoire de Fourvières, c'est, sans contredit, le plus vaste et le plus admirable tableau qui soit en France; je me garderai bien de le rendi e prosaïque en le décrivant.

Digilized by Coogle

LÀ VBNVS D'ARLES

L'église de Motre^Dame-de-Fourvières ne

fut d* abord qu'un simple oraloire coùsacré à ce Saint-Thomas de Ganterbury , si connu par ses querelles avec le roi de la Grande-Bretagne. Bientôt la Vierge y reçut un culte spécial, lia chapelle fut successivement agrandie, restaurée^ et elle est arrivée jus(|if à nous avec tant de dates écrites, en mauvais style^ sui* ses flancs, qu'il est presque impossible d'en débrouiller aucune.

J'avoue que je ne me suis jamais senti le courage de chercher sérieusement un profil cbristo - roman ou christo-frank sur les murs d'un tel édifice (a).

Fait bien remarquable ! La révolution de 1793, le siège de Lyon, si foudroyant et si exterminateur , les guerres civiles de novembre 1831 et d'avril 1834, ont passé sur cette chapelle sans l'atteindre. Vendue^ sous le règne delà Convention, comme propriété nationale, elle tomba entre les mains d'un homme vertueux qm s enipressa de la restituer à la

(a) Le porche est loiil moderne ; les murs extérieurs sont une reconstruction grossière qui date d'une centaine H 'années loiil au plus. 11 n'y a que Tint^rieur de la c lia|)ellc qui offre ties lignes anciennes. La nef principale à voulc ogive pourrait bien remonter à la fin du %iv" siècle.

38 hA VEJCV6 D AKLfiS

piété lyonnaise , aussitôt que le peuple français put regagner librement le chemin de ses églises.

Lyon, parla position insalubre d'une partie de sa masse compacte, par la disposition de ses rues étroites et humides, par TentassemciiL de ses habitans dans des maisons pour la plupart malpropres et fétides , par son im^ mense ag(][1omération d'artisans; Lyon, à cause de Tincurie permanente de sa voirie, devait être saccagé par le ckoléra^morbus asiatique , alors qu'Arles, vere le delta du Rhône, voyait sa population décimée par ce flcau

Lyon, en 1831, au pouvoir de trente mille ouvriers, maîtres de toutes les caisses publiques, de tous les postes; Lyon devait voir, je ne dirai pas ses opulens entrepôts pillés (car les ouvriers lyonuais ue volent pas, et il n'y a que les bandits de Paris et des provinces confondus dans leurs rangs , qui soient sans foi et sans probité) , ruais ses principaux fabricans porter sur le sol moins volcanique de l'étranger^ leur industrie et leurs métiers

Lyon , balayé sept jours durant, par la mitraille, en 1834, devait voir ses églises crouler, son commerce s'anéantir, sa prospérité

LA VENVS U ÂUliES

ruinée sans retour

INlais non^ la sainte gardieune veille sur lui du haut de Fourvières; et si la verge de Dieu frappe , Marie s'interpose entre elle et la ville qui l'implore, qui la implorée, qui Timplorera toujours , dans les bons comme dans les mauvais jours.

Sublime, sublime cilé que Lyon, où le peuple est pénétré de l'idée qu*une céleste puissance s'intéresse à lui comme une mère à son enfant I sublime cité que Lyon ou tant de pratiques saintes rayonnent dans la famille et versent leur baume sur la table du loyer î Je l'ai déjà dit ailleurs, je veux le répéter encore, la charité, fille du Christ, a mis à Lyon sa gloire et ses triomphes. In^^cnieuse , vigilante et attentive, ici elle élève des orphelines dans la crainte de Dieu , et donne une existence et un nom àTenfant trouvé; là elle porte des remèdes et des consolations au vieillard gémissant et s'éteignant sur un ^^rabaL, aux prises avec le dénuement et la douleur; plus loin, elle visite les établissemens qu'elle a créés, et va recevoir, à doiiiicile, ou i or du riche ou Tobole du travailleur. Sur la paille dès prisons, à la porte des églises, dans les maisons de re-

IiA TIVTS D'AALIS

fuge^ dans les hospices^ dans les tristes asiles où se cache la misère c[ui ne sait pas mendier,

partout elle se montre^ la main pleine de secours. — Et ne croyez pas qu'elle soit avide de regards et d'éloges. . . .

rion, l'œuvre de bienfaisance est connue par ses effets; les noms propres, ils sont en* veloppés d'un voile épais. Dames des plus hautes positions sociales^ dames des conditions intermédiaires, épouses d'ouvriers vivant de 1 cars- labeurs , tontes se mêlent et se confondent pour taire le bien, celles-ci en versant leurs trésors, celles-là en les distribuant, toutes en apportant le mènie zèle et la même sollicitude. 11 n'y a pas de ville en France où Ton compatisse^ où Ton plaigne, ou l'on console autant qu'à Lyon ; pas une où Ton recherche avec autant de soin Fartisan sans travail, la veuve sans pain^ le pauvre petit Savoyard qui se morfond sur la borne du carrefour ; pas une où les associations de charité, les comujissions de secours soient aussi nombreuses , où les hôpitaux soient aussi importans et aussi paternellement administrés.

Qui n'aimerait pas une telle cité où per-

LA VEZfVâ D'ARLES

sonne n'est oisil, parce que le liclie occupe ses loisirs par la bienfaisance et le peuple ses heures par le travail; où la probité, Tordre, réconomie, la sobriété, sont des vertus usuelles, où tout le monde prie et croit? J'avoue que ce Lyon^ que j'ai approfondi plus que qui que ce soit, peut-être, et que je comprends bien, ville de prose pour tant d'esprits superficiels , est pour mon âme un lieu de félicités et de poésie. Aussi ^ c'est avec un inexprimable charme que je me suis abimé dans ses annales, pour écrire ce Résumé de V Histoire de Lyon (a.), que je compte oilrir bieulol à un public qui m'a toujours encouragé*

Revenons encore une fois aux monumens, car j ai oublié de vous dire qu'après avoir touché, à rhospice de V jéntiquculle (dont le nom seul annonce les substructions romaines qui lui servent de base), les reliques de saint Pothin et Tanneau de fer auquel fut attacliée sainte Blandine . il vous reste à vi-

(a) L'ouvrage formera deux ▼olumes în-lS. Il y aura peut-être im troisième volume mûiuXé Hommes iUustres de fy'on* L'auteur a^est principalement proposé pour but de crcer une bistou e populaire de la ville de l^yon, la grande histoire de feu le docteur Cleijon ëtaut d'un prix beaucoup trop éieyé pour les masses.

LA VE^iVS D'ARLES

siter les églises de Saint-Just et de Saint->Iré«

née, et le cimetière de Loj asse,

Ce n'est pas parce qu'il renferme de pom-: peux mausolées que je vous invite à entrer dans ce champ de réternel repos, — Mais, ce cimetière , il est suspendu entre une immense cité et le ciel, il est voisin de la chapelle de Fourvières et comme posé sous Taile de la Vierge ; il est là sur une terre où tous les âges se heurtent, où les splendeurs passagères du monde lalin se sont effacées sous le pied du christianisme, où les premiers martyrs souffrirent d incroyables douleurs. Ici, la mort parait douce, parce qu'on voit ensemble et la tombe qui nous dit : « Sta « yiATOR (arrète-toi, passager), je suis la tierce niére ancre où va s'amarrer ta gondole,» et le vieil oratoire où Marie a murmuré pour notre âme des mots d'espérances ulu a- terrestres et de béatitude sans fin. Oui, l'on respire, en ce cimetière, je ne sais quelle paix, (piel calme indicible, né des rapprochemens d'idées auxquels sa situation sublime donne lieu. Et puis de touchantes ëpitaphes sont écrites sur la pierre; et puis des veuves, des filles vêtues de noir , viennent arroser de leurs larmes les

LA VSNVS D'AaiiBS 43

fleurs du jardin tiirnulnire et

puis le convoi du pauvre entre, précédé du prêtre à Tétole funèbre | et quand le ministre des autels aura jeté la pelletée de sable sur la bière; quand il aura versé sur elle Teau bénite ^ en faisant au défunt son dernier adieu; quand les amis^ les parens auront agité le goupillon sur la fosse, le voyageur aussi pourra dire à la dépouille mortelle , dans la langue chrétienne: reqviëscat in pace; ou dans celle des anciens : sit tibi terra levis.

L'éfiflise paroissiale de Saint-Just est la plus ancienne de Lyon. Dans le commencement du m* siécley ce n'était encore qu'une crypte consacrée aux saints INlachabées, où les premiers chrétiens se vouaient , en secret, au culte du Christ. Lorsque le prêtre chrétien ne fut plus forcé, pour se soustraire aux persécutionSy de célébrer les saints mystères dans Tombre glacée des souterrains , une petite église se montra au soleil, au-dessus de la crypte 9 et cette église fut la primitive cathédrale de Lyon. Des diverses reconstructions de cette église, dans le v** et le xii^ siècle, rien ne reste aujourd'hui que quelques profils, peut-être, enfouis dans les ioudations du mo-

LA V£NVS D'ARLES

Dument actuel. Cet édifice n'appartient ni à ' la méthode christo-romane, ni au type chiisto-frank; il est tout moderne, et vient d'être restauré et embelli d'une manière éclatante. Le sanctuaire est éblouissant d'or et de fraîches peintures, et se dessine admirablement dans le demi-jour créé par les vitrages colorés des fenêtres. Un lit sur la façade extérieure de Téglise, cette courte inscription :

MACHÀBEIS • PRIMO . DBINDB. SANCTO • IVSTO

Assez près de Saint-Just, mais hors de l'enceinte citadine, une tour carrée, toute neuve, portant une haute croix, latine sur sa plate-forme, vous indiquera Téglise de Saintïrciiée. Ici encore fut une crypte ; mais hélas! à la chapelle primitive, aux divers édifices qui la remplacèrent, a succédé un monument encore inachevé, tant il est récent. L'éf^lise de Saint-Irénée n'a d'antique que ses racines : elles sont implantées dans un ciment rougi du sang des confesseurs de la foi.

ÂUez toucher dans le caveau de Saint-Irénée ces pierres noires, couvertes d'une sueur

LA VSHTft D'AHLBS

froide comme le marbre des tombeaux; puis

ai i étez-vous aux stations échelonnées vers le Calvaire. C'est une belle et sainte chose que ce Calvaire dominant de ses trois croix toute la campagne de Lyon. Au-dessous de la terrasse sur laquelle ces croix sont élevées , est un sépulcre auquel on arrive en descendant plusieurs degrés. Une tristesse , une solitude profonde sont répandues dans ce lieu sombre, tout-à-fait en harmonie avec sa destination, et les idées mystiques de grotte sacrée y de ThébaîdCy et de Christ mort pour la rédemption du monde, qu'il rappelle.

Et rentrée de Lyon par le pont Morand ou celui de la Guillotière , et ces alentours^ et ces accidens de terrain, et ces cascades, et ces ruisseaux au mélancolique murmure , et ces arbres bruissans, et cette Saône si calme, et ce BJiùric si impétueux , et toutes ces montagnes verdoyantes, tous ces sites enchantés, toutes ces vallées pittoresques, tous ces mille tableaux variés et imprévus d'une opulente nature à qui Tart a ajouté ses richesses, ne sont -ils pas aussi une large et flagrante poésie ?

Suivez-moi, belles et douces lectrices^ à

LA VENVS DARLES

Fermitage du mont Oindre y à travers les sentiers creux ^ leë irais abris, les haies chevelues ; et pendant que vos yeux se fatigueront d*adniiratîon, moî^ je crayonnerai sur l'ardoise cette plaiiiiive ailocuiioii, car j'aime les larmes et la pitié :

Page 1