‹ La Venus d'ArlesChapitre 6 sur 41 · RUINES · texte numérisé non relu

RUINES

HIC lACBT DTX AJRCBMOHDVS

Iw me raconta, un jour, en ma chère cité de Lyon , qu'il y avait de belles feoimes parmi des ruines voisines : comme je ne suis pas archéologue au point de ii apercevoir qu'un tv- MVLVS là où il y a du gazon frais , des fleurs odorantes et une jeune pa^luuieUe aux yeux

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grand» et doux^ aux lèvres brillantes comme un rayon d'aurore , je partis » je ne sais quel matin, pour Vienne en Danphiné, comptant peu sur mon courage d'observateur de débris, si je venais à y rencontrer quelques-unes de CCS vier^jes donl le seul re(jard csl une caresse, et la parole un baiser. Je me trouvais <lans la voiture publique qui m'y mena, avec de doctes et graves personnages, entre autres avec un marchand de fromages et de sapin de Genève, qui m'apprit le secret de tromper la douane sur la frontière helvétique, et un fabricant d'étoffes croisées, Languedocien d'origine, domicilié à Vienne, bon-homme s'il en fut, tête encyclopédique en tout ce qui concerne la teinture des étoftës, au front rongé non par la pensée, mais par les vapeurs de Tindigo, aux manières faciles, élégantes et polies comme celles d'un cyclope de Saint- Étienne. Cet estimable négociant me vanta de bonne foi les savans de sa ville adoptive^ mais ce qu'il y a d'assez bizarre, c'est que ces savans qu'il me dési(jnail avec emphase, étaient, au vrai, des esprits d'une supériorité remarquable, dont je fus à portée, plus tard^ d'apprécier la modestie et les lumières.

liA Y£»V» D'ARXiBa

■ Le marchand de fromages, le marchaïul de ratines et moi, nous occupions le coupé. 4^ la voiture. J'aurais bien mieux aimé certains pi olils à côté de ma tête, que ces deux Jiugols de plomb à organisation humaine; mais passer du coupé à rintérieur^ c'eût été tomber de Carybde en Scylla, ce logement étant rempli d'un métal encore plus grossier que le plomba Si, la poésie m'attendait ailleurs, il fallait^ vous en conviendrez^ traverser une prose pyramidale avant d'y arriver. En général je suis chanceux pour les contre-temps : si je suis en route pour la chasse^ il pleut; si je monte dans une diligence^ je n'y rencontre jamais de dames et toujours des commisvoyageurs , race beaucoM[) plus désagréable que celle des marchands de fromages.

Ma première remarque sérieuse, c'est qu'en quittant Lyon, je vis un cimetière (a); qu'audelà de Saint-Symphorien, joli bourg dominé par une tour du moyeu âge^j dont on vient de

(a) Le cimelicre de la Magdelciuc, à la GiuUoliei t . ( )u lit une noble et touchanle inscription sur la porte de ce cimetière ; la v<^ci :

HIC PAVP£a MISSRIAM IN ont lBTB1l]fA8 COHVBBTIT.

LA VSNVS I> ARLES

faire un ohst i vLitoii e-café, j'aperçus un tvmvlvs(a) romain y qui servit tour à tour à des fourches patibulaires et à un moulin à vent, symbole de la perpétuité des (jéiiératioiis, et qu'enfin, en descendant à\ienne, cette ville de charniers et de décombres, ines yeux se portèrent, au-delà de la cite, sur un monument qu'on me dit être un cénotaphe.

Quelques-unes des lignes que vous allez lire, je les écrivis d'abord sur les ailes a/ urées et diaphanes d'un papiUon(h), qui peut-être les secoua sur la toilette de maint boudoir et la couche de im de plus d'une jolie femme, avec les fleurs de la mode et les parfums de la poésie. Aujourd'hui, je les incruste dans un volume, en y ajoutant quelques détails historiques sur un pays célèbre. Je crains bien, belles et douées lectrices, que ce chapitre ne vous

(a) Ce TTMTLV», aitaë près d« Balmes (Baumes, tems ou rochers coupas à pic sur le bord des fleuves) viennoises, esl absolument semblable à celui que f ai vu dans le départe*

ment du Pas-de-Calais, entre Arras et Bapaume. Ne serait-il pas un monument des guerres qui survinrent entre les colonies de Lyon ei lie Vieoue à propos du territoire ségusien de Sainte-Colniabe?

(b) Il exihUil H Lyon un petit jouriiai inlilule te Papillon^ feuille de liLleVature et de poésie, où je mettais quelquefois des vers.

Là. YKNVS D'AaXBft

semble lourd comme une leçon orale de

M. Cousin^ long et diffus comme uii protocole, et beaucoup moins volage que les yeux de Béatrix, la mélancolique germaine^ ne parurent traiisparens au oouveau Léandre qui radora(A). Mais j'ai aussi ma renommée d'antiquaire à établir^ et je me résigne, dans son intérêt, à vous envoyer cette lettre, pliée comme une papillote, avec une devise (b) à la fin.

Quel ami des arts anciens , quel homme d'une âme ardente ne sympathiserait pas avec le récit d'un voyageur qui a voulu vivre deux jours d'une vie morte, s'enfouir dans les cata-^ combes latines, s'inhumer dans une ville toute romaine, rebâtie par la pensée (à qui il ne coûte pas plus de franchir deux nulle ans que de monter vers les séraphins et les anges), et oublier enfin ce xix* siècle qui le presse de toute part, dans Tatmosphcrc des â[;cs écou-» lés et dans la poudre de l'aniphi théâtre I

La position de Vienne, dominée par ces hauteurs raides et iranches, à arêtes aiguës

(a) Voyez la J'om^ de la Belle AUemande^ tradijLion lyonoatse , par Joseph Bard.

(d) Voyez les dernières lignes de ce chapitre* Si les antiquités vous eifraient^ sautes de suite à la page lOS.

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et vives, à cooronoemens inégaux et dentelés,

qui çlesceiideiit de la chaîne subalpine deë pittoresques i^ontagues du Dauphiné» assise sur le penchant .de deux collines, en fkce du Kbône, dont les ondes roulent majestueuses et rapides.dans la. vallée; oettâ situation» disje, est une des plus . délicieuses qu'on puisse rêver à vingt ans et avoir v ues à trente. Les regards de l'observaleur debout sur la cendre d'un héroïque passé, des cimes de SaintrJust, de.Pipet, de Sainte-Brandioe,- se promènent favis8urtout.ee qui Tentoure. Devant Jui, le fleuve avec sa vieille pile romaine et mu nouveau pont suspendu, Sainte-Colombe avec sa tour carrée, bâtie sotis Phihppe de Valois, récemment éventrée par son |)i opriétaire , et les coteaux viti£êres à la naissance desquels ce bourg est posé; coteaux chamarrés d'agréables ville, d'arbres regorgeant d*ombrage, de kiosques champêtres et de ruines vénérables comme une tête chauve ou des cheveux blancs. Au nord, le cours tortueux du Rhône, qui forme un arc et comme une anse devant Vienne , puis les montagnes onduleuses et bleues du Forez et du Lyonnais; à Test^ des crêtes, des rochers et le rideau sublime des Alpes ; au mi-

(li , la route de Provence (via Domitia) , que signale i'aiguiiJe grise du cénotaphe romain. Sur second plan méridiODal , des collines d'abord , puis au fond du tableau, les montagnes âpres et sauvages du Vivarais, au sein desquelles le mont PUat élève son cône noir de rocs et de sapins; aux pieds de robscrvalcur enfin y la Vieivj^a vitif£ra moderne^ toute hérissée de ses moDumens latins, chiisto*roroans et cbriôto-franks, traversée par la. Gère, dont les eaux servent d'auxiliaire àj*industriey de moteur à des. machines , et de piscine à des ëtofibs.

C'est à Vienne que commence viUa proprement dite, à Vienne qu'on voit naître ce réseau de maisons de plaisance plus jobes, plus maniérées^ plus léchées et moins grandes que le château , n'ayant souvent pour pomer'mm qu'une vigne, un jardin ou une plantation de tilleuls^ qui flottent, pour ainsi parler» à Tentour de toutes nos villes du midi. PouT bien comprendre ie^ ville j il faut se souvenir qu'elles différent de rhabitation rurale, en ce qu'elles sont toujours situées dans un rayon d'une demi-lieue à une lieue des cités; qu'elles çont le plus, fréquemment sans exploita-

hà. VEVVB D ARLES

tion agricole , et qu'aucune ferme ou domaine ne s y rattache. Ce sont des manières de 'oide^bouteilles fashionables ^ avec salie de billard, salle à man^yer, salon, cabinet de bains 9 deux ou trois chambres à lits, et de bonnes caves ^ où les bourgeois viennent s'ébattre comme des Lucullus en mi(jnature. Ce système de pied-à-terre champêtre » qui n*a rien de pastoral^ à mon avis^ et qui vous donne une idée de la paix et des travaux des champs a peu près comme le jardin du Luxembourg ou l'avenue de Neuilly vous montrent la canipa{;ne , est tout-à-iait inconnu dans le nord de la France. Il commence dans le midi avec Tempreinfe du pied latin : c'est un reste du goût romain et Tombre de Tibur. A Marseille, ces sortes de maisons de plaisance se multiplient à Tinfini et sont connues sous le nom de Imsùdes. Je citerai celles de messieurs Djonat et David , comme des vUle modèles dans la campagne viennoise.

Mais revenons à Vienne. Ces remparts qui sillonnent les hautes cimes , contre lesquelles est adossée la ville acluelle, luieni jadis Ten-

ceinte de cette capitale de i'Allobrogie

Bes aqueducs portaient une onde limpide et

LA VENVS D AELE»

pure jusqu'aux points les plus culminans; des terrassemens étaient jetés sur les flancs des ravins; des ponts énormes et solides comme des rochers eoii raient d'un revers de montagne à Tautre, et liaient deux quartiers qu'eût séparés un précipice, véritables merveilles de l'art, admirables ouvrages de ces iils de quelques vagabonds réunis par Romulus (a) , qui semblèrent se jouer de Taspérité des lieuxi et vouloir ihonipher partout de la nature comme ils avaient triomphé de^ tribus et des nations.

Qu'elle était puissante, celle cité viennoise, botilevart de la province romaine au nord, do côté de la Celtique^ de la Gaule chevelue et de FHelvétie ! qu'elle était vaste, qu'elle était somptueuse, si Ton en croit à ces pages d'histoire matérielle victorieuses des temps et des barbares , à ces traditions de pierre dont de vigoureux murs de soutènement retiennent eneoie la masse ruineuse et les contre-forts rongés de lierre et de plantes grasses! Vienne, ce n'était pas la ville aux sept collines, sepiefn-^ çollis, mais c'ctail biLU la ville aux cinqcolli-

(a) On voit que je fais pièce à M. AucUlua 4111 asâure que ic3 premiers roiâ tle iloine soul fabuleux.

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nés. Je les ai comptées, du haut de St.-Just,

avec un savanL aussi instruit ([ii'il est modeste, dont je n'oublierai jamais 1 liospitalité et les lumières, M. Mermet aîné, de la société royale des antiquaires deirance, auteur d uue histoire de Vienne. .

L'enceinte romaine, ces fameux remparts dont l'épaiîsseur moyenne était de vingt-un pieds, ces murailles qui, pendant neuf siècles, avaient bra,vé les injures des saisons, et opposé une digue aux invasions dont cette partie des Gaules devint le théâtre, fur.ent renversées par Rîcbard-ie-Justicier (a) , l'un des généraux de (jarionian; et quapd Bozon[l] rentra dans sa capitale , il n'y trouva que des ruines. Ainsi , tout tombe ^ tout s* écroule sur la terre ^ les cités et les générations. ... La Vienne des Allobroges et des Romains s'est effacée comme une femille, comme cette race de monarques francs , successeurs de Robert-le-Foi t et des rois chevelus; cette race, précipitée (pour avoir fermé les yeux quand il fallait les ouvrir) du trône salique dans la vie aventureuse de

(a) Lors du siëge mémorable que soutint Yienoe couM*^ les forces réunie» des roîs Louis » Carloman et Cbarles-le- Gros

l'exii, cette race que, dans une lahgue inflexi**

ble^ ou nomme .anjom d luii la famille déchue, La cireonvallalion latine comprenait Mont- Salomon (SospoLiTUr, nommé plus tard mons Salvtis quand le sénat viennois y eut fait ériger -un temple à la déesse Salus) ; Mont- Arnaud (Prompjbgiacym) ; 3"^ Ste-Blandine (a) (Quiriacvm) ; 4° Samt-Just (Crappvm) ; 5° la colline de Pipet (Evhepivm). Il y avait cinq grande portes extérieures » indépendamment de plusieurs issues accessibles aux seuls piétons : la porte de Jupiter Férétrien , la porté triomphale, la porte d'Apollon^ la porte de la victoire, et la porte de la conquête. Cette dernière était située Sur le quai actuel dû Rhône , entre le coteau de la Bâtie et l'ancienne tour de Pilate , ainsi nommée parce que cé procurateur de la Judée y fut temporaire^ ment renfermé (b). A cette vaste et inaf^ilique. enceinte^ pulvérisée par Richard y succéda la

(a) Ce nouveau nom Tint d^un monastère Ton ne recevait que des veuves.

(b) Tous ces noms de Fi/a/e, si répandus k Tienne et dans sea environs, ne viendraient-ils pas d^un BinUfeH Pilaii, Italien « secrétaire du dernier dauphin de Viennois, Humbertll?

et LA TBHTt D*ARI.B9

circonvallation franque; mais, héias I combien elle était pauvre , eicigiiê et mesquine! De toutes les collines viennoises, le versant méridional de Mont-Saiomon resta seul compris dans la nouvelle ligne , avec Pipet qui fut vigoureusement fortifié, ainsi que la crête rapide de la Bâtie.

Sous Tibère , on partagea Vienne en trois quartiers principaux appelés Vienne-la-Forte, Vienne-la-Riche et Vienne-la-Belie. Viennela-Riche occupait la plaine au midi de la cité actuelle; Vienne-la-Belie était placée dans la partie ségusienne, et couvrait la plaine de Sainte-Colorul)c et de Saint-Roniain ; Viennela-Forte formait le reste de la ville, et grimpait jusqu'aux sommets couronnés des hautes tours orientales. Cette importante portion de la cité se subdivisait elle-même en trois étages , basse ville , moyenne ville et haute ville. C'est à Viennc-la-Forte qu'on voyait trois escaliers publics qui servaient à aplanir Taspérité des monts renfermés dans l'enceinte.

Ce qui me frappa , en arrivant à Vienne , ce fut l'indifférence du commun de ses habitans pour les monumens et les débris que leur a légués Tantiquité; et je ne me rappelai pas

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sans douleur que gavais plusieurs fois obser* yé la même îndiflërenGe chez les Eduens

(.Edvi), à Bibracie, qu on nomme maintenant Autun/ vénérable reste gallo-romain caché dans nos montagnes de Bourgogne. A Vienne, du moins ^ quelque chose a remplacé ractivité latine : c*est Findustrie; àAutun^ le silence et la tristesse régnent partout où étaient la vie celtique et les échos de la cité, reine du monde. A Vienne^ le bruit des fabriques de iliaps a succédé au.v jeux du Forum, aux fêtes augustales, aux rumeurs de lamphithéâtre, à tout ce fracas de l'existence latine qui était si agitée si extérieure et pour ainsi dire si excentrique^ si sensuelle^ si joyeuse et si vive. On fait sécher des étoffes croisées sur les marches du Capitole, et Topulent industriel signe des factures sur un comptoir incrusté de Tivoire des chaises curules, dans une boutique pavée d'inscriptions tumulaires^ avec un cippe pour banc, une amphore pour cruche, et deux urnes pour boites a échantillons ou à boules d indigo. Si du moins ces étoffes étaient destinées à former des toges consulaires , à vêtir des déeurions^ des centurions, des féciales, des patrices et des préfets du prétoire l

LA VSWTS D^ARLSa

mais non y leur usage est plus populaire et pias restreint; il ne reste plus du monde romain que sa cendre el ses gigantesques lambeaux.

Cependant, je fus assez heureux pour rencontrer des Latins daiis la ville Iranc^aise ; et le docte historien que j*ai nommé phis hant^ est un de ces Latins qui dînent souvent avec Horace, Gallus et PoUion, au-delà des jardins de Césary boivent du vin de Faleme^ et mangent des huîtres du lac Litcrin, pendant que le chanteur ïigelUus les récrée par les sons de sa flûte ou les f oucoulemens harmonieux de sa voix. Oui, j'ai trouvé des Romains à Vienne, qui n est plus qu'un ossuaire^ et comme le vaste charnier de ses générations historiques^ depuis ([u'on en a fiut un clu f-lieu d'aiiondissement du département de l iséré^ et qu elle a perdu ces archevêques-comtes qui prirent le titre de Primat des Primats (Primas Pri- MATVM Galliaevm) ^dès que les archevêques de Narborine et de Bourges se furent arrogé celui Primat des (hndes [lij.

Autun , malgré les Sarrasins , les pillages d* Attila, les Normands, le vandalisme de ses propres habitans, conserve encore quelques

LA TBNT8 D*A1ILBB

restes de son antique splendeur. Que seraitce , si les descentlans des Eduens avaient su respecter ces men-hirs (pierres longues) qui désignaient la sépulture des grands citoyens (a), ces dol-mens destines aux sacrifices des druides, ces blocs de granit qui avaient vu prosternés devant eux, dans Tépaisseur des forêts, à la lueur des flambeaux de résine, le semnothée, avec son bandeaufd'étoiles, ses cheveux pleins de paillettes d'or; Feubage, le front ceint de chêne et de verveine, tenant en sa main le gui de \an neuf ou de la sixième lune; s'ils avaient protégé les fragmens de remparts qui résistèrent aux béliers de Jules- César^ et le siège de pierre où s'était assis le vergobret de Bibracie , quand il envoya Bellovese coloniser llnsubrie?. • • . £h bien^ Vienne, cette pvlghra Vienna, comme disait Martial; Vienne, antique métropole de la province gallo-romaine; Vienne qui fournit à Munatius Plancus les colons de la nouvelle cité de Lyon; Vienne qui, de capitale des Allobroges, de colonie romaine, devint successivement

(a) Elles sont très^cooimunes sur le rivage de Carnac (Morbihan).

es

LA VBIlirS OUaiiBS

métropole des deux royaumes de Bourgogne,

cité de l'empire des Francs et de l'empire germanique, puis ville épiscopale avec des archevêques souverains, a été horriblement mutilée par le génie du nivcUenieiit et de la destruction. Le cœur saigne quand on voit ses décombres. O Vienne I où sont ces cinq routes mUitaires qui traversaient tes montar;nes granitiques? où^nl tes fabriques d'armes trempées dans les eaux de la Gère^ de ces armes qui jouissaient d'une si grande réputation, et qu on recherchait encore dans le moyenâge? où rencontrer cette large voie du consul DoMiTivs AuEwoBARBvs? où rctrouver tes fiamines du temple de Mars ; ton champ de Mars ou se tenaient les comices, où le peuple s'as^ semblait par curies, où se débaliaienl les intérêts des muoicipes; ton val des Jardins (a) ^ la demeure dnSexvir Augustal^ la demeure des Capito, cette làmille consulaire qui quitta Rome pour Vienne; celle de Decius Julius Capito, qui fut flamine, triumvir des lieux publics^ duumvir du trésor, et tnbun mili-

(a) h était ûiné sur remplacement qu'occupent le col- U%e, le cimetière et Sainl-André-le-Haut.

LA VENVS d'ARLES

tÀîre? Où sont tes questeurs, tes proconsuls,

tes édiles^ tes primipiles, ton palais du sénat où les pères conscrits prirent tant de nobles et graves décisions, ton amphithéâtre de quatre-vingt-trois toises de circuit (a)? Où est ta population qui pouvait fournir cinq légions , c'est-à-dire trente mille hommes d'armes? Montre-moi tes colonnes miliiaires^ ton palestre, tes étuves, tes portiques, et ces trois ponts du Rhône, quiJiaient la Vienne des Allobroges (b) à la Vienne ségusicnne (c). Comme Rome, après avoir perdu ton influence politique, tu revécus par ton siéf^e archiépiscopal souverain. Héiasl les.rëvoiutionsne t ont plus rien laissé que des vestiges et des tombeaux; et le seul monument intact que tu conserves, est un cénotaphe!. ...

(a) Selon les recherches de Schneider. — Peter Schneider, né à Heringen, en Thuringe, professeur de dessin, s'était fixé, plusieurs ann^ avant la révolution, a Yienne, où il moarat le IS janvier 1813.

(b) L'AIlobrogie était comprise dans la Gaule celtique , entre le RhSne et l'I&ère, avec Genève pour dernière ville au nord-est.

(c) La ville d^Orient, comme je Tai déjà dit quelque part» était allobroge; la ville d'Occident (Ste.-Golombe) était ségasienne.

LA TBIfTS D*ARIifiS

Fiemuij selon la remarque judicieuse de

M. Vietty [III] , est , sans excepter Autun , Orange et Ai les, la ville de France qui offre le plus d'analogie avec une cité romaine. C'est ici le lieu de iaire remarquer (jue nos villes modernes sont, en général^ bâties en sens inverse des cités latines^ presque toutes situées sur le flanc et le sommet des montagneSy onduleuses et mamelonnées comme les collines qu'elles couronnaient, heureusement ventilées^ entremêlées de jardins et de vastes promenades , semées de grandes places, jetées en amphithéâtre sur des lieux salubres et pit* * toresques, sillonnées de superbes aqueducs qui allaient chercher au loin et sur les plans les plus élevés, les eaux vier^s du rocher, par suite de ce système d hydraulique qu'entendaient si bien les Romains, et qu'ils appliquaient avec tant d'avantage à Fembellissement et aux besoins de leurs cités. Ces villes pleines de terrassemens et d'ombrages suspendus , d'accîdens de terrain ; ces villes où le niveau d'eau était si admirablement rétabli par des monumens prodigieux; ces villes si saines et si ravissantes à voir, résultaient d'un système de construction et d'un choix d'em-

liA VBMYS D*A&LB8 69

placement auxquels les modernes ont renoncé

pour s'accroupir dans la fange et s'étioler dans des masses obscures d'habitations pressées les unes contre les autres, privées souvent d'air

et de jour.

Il était bâti dans l'esprit de ia Vienna^ le vieux LvGDVN VM 9 sur cette montagne du FoavM VET\ s (a), tloilt oti a lîiàt Fonnetl, eL enfin Fourrières. Toute la cité couvrait alors les hauteurs deSt.-Just) de St.-Irénée, de Ste.- Foy : on peut en croire à ces restes d'aqueducs de treize lieues de longueur, entremêlés de ta large brique romaine ;^ à ces cippes, à ces frises, à ces antéfixes , à ces corniches, à ces entablemens, à ces pilastres de granit qu'on trouve éparssur les collines lyonnaises, dans le cachot de rAiiLiquaille [IV], dans la crypte et les fondations de St.-lrénée. Le primitif Lyon descendait jusqu'à la place St.-Jean ; mais il a avait en valu qu'une faible partie de la rive gauche de la Saône [VJ. Alors, c'était la ville hygiénique et riante par excellence. • • . peu à peu elle s est agrandie, elle a traversé la rivière, elle est venue jeter ses fabriques,

(a) D*auti*e5 disent Forvm Yenehis.

70 LA TBITTS D*ABLB8

ses places magnifiques, ses riches monument et ses rues tortueuses et sombres^ sur ce vaste

terrain d alluvion qu'elle occupe aujourd'hui^ véritable péninsule formée par le Rhône et la Saône , et terminée au nord par les sommets animés, bruyans et pittoieâtjues de la Groix- Rousse et de St.-Glair«

On ne peut presque point faire un pas à Vienne, sans trouver des débris précieux. Presque toutes les bornes de la voie publique soiiL des tronçons de col oi nu s de frranit ou de pierres dechoin; les habitations particulières offrent de curieuses incrustations (à), des Ihigmens de mosaïque, des inscriptions, des torses en marbre de Carrare; et ii n'est pas rare, dans cette ville, de trouver en circulation des Marc-jiurèle et des TrajaHy des médailles du haut et du bas-empire de petit et de moyen bronze, que Tignorance boutiquière prend pour des liards ou des doubles liards, mais que l'archéologue reçoit, Toeil fermé, et ne rend phis.

Qui a a pas ouï parler du uiusée de VienncA

(a) En face de l'auberge Rivoire, place Mpdène, en plusieurs parties de la graad'ruc, elen mille lieux qu'il serait trop loag de desîgaer.

ïtA TEVVS D^AHLBS

OU ne lui a payé le tribut d'une visite d'investigations et d^ëtudes? Cette collection» exclusivement formée de morceaux de sculpture et d'architecture, est due au patriotisme d'un étranger , à l'œil vigilant ^ aux travaux » au zèle et à la patience germanique du savant Schneider, qui avait réuni de sa propre main tout ce qui échappa à l'avidité lyonnaise et à la scie des sieurs Gillet , marbriers [VI],

Telle fut la destinée de Vienne Lyon

s'est approprié les ruines de son ancienne métropole; il a charrié ces débris majestueux, pour en orner les magnifiques galeries du palais Saint-Pierre ; il lui a tout arraché, excepte ces souvenirs de sol ei de Ueu auxquels il eût été impossible de faire remonter le Rhône ; il Ta écrasée^ annulée ; il est devenu opulent de ses dépouilles opimes , et lui a successivement enlevé ses beautés latines et

sa supi ciiiaLic priniatiiile enlcsiaslique. Le musée de Vienne est riche en fragmens de mosaïques, pierres tumulaires de grès, torses, cipjies, insci ipliotis , urnes cinéraires, tau roboles, lampes, lacrymatoires, amphores, pa-* tères, pierres victimaires, antéfixes déterre cuite ; en fûts de colonnes et en entablcmens

7t LA VBITTS D'ARLES

d'énormes proportions^ en milliaires , statues^ bas-reliefs, autels votifs, corniches, Irises ; mais on n'y voit ni médailles , ni bronzes. Les trésors de Vienne, en ce genre ^ sont an palais des Arts , à Lyon ^ avec le cabinet si curieux de ieu le marquis de Migieu [VU] et tant d'autres petits musées particuliers qui sont venus y perdre leur nom. Est-ce un mal^ après tout^ que cette migration des choses précieuses dans les deux grands réservoirs , dans les deux grandes arches des arts de Lyon et de Paris? Je ne sais... Sans doute, on aimerait à voir Vienne dans Vienne , la mosaïque trouvée sur le sol des Viennois-Aliobroges , implantée au milieu de la cité pour qui elle fut faite; mais , d'autre part, il faut songer que les établissemens centraux seuls ont de puissans moyens de conservation , et qu'eux seuls éternisent , si Ton peut éterniser ici-bas , où tout est fragile comme nous-mêmes. Pourtant^ soyons sobre de digressions , et n'imitons pas cet orateur qui parle de la nalioiialité polonaise , à propos d'une pétition de marchands de chandelles ; revenons à la collection viennoise. Les regards de l'observateur s'y portent

Digiii^uG

avec ÎQtérêt sur un groupe de deux génies en marbre de Carrare , allt/jorie du bien et du mal : a est un eufaiit qui mord le bras de son voisin ; sur un dieu Lare ^ gardien des tombeaux y sculpté en Bacchus , d*un style amer et dur; sur plusieurs mosaïques incomplètement rétablies f le Faune , la téte colossale d'Hercule dont le nez est perdu , et la fameuse levrette caressant son petit, ouvrage en marbre de Paros , dont les morceaux brisés m'ont paru assez lieureusemcnt rajustés. Vous y trouverez aussi une colonne contenant ^inscription suivante y gravée par les soins des habitans de Vienne [VIII]; elle fut retirée du Rhône en m. dcg li ;

lUP. CA£S.

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