‹ La Vénus d'ArlesChapitre 3 sur 9 · LE VILLAGE DES BAUX · texte numérisé non relu

LE VILLAGE DES BAUX

Les ruiriGS de Pctra, si bien décrites par H. de

Laborde, peuvent donuer une idée du village des Baux« Voilà quelque eliose encore qui continua la similitude entre la terre d'Égypte et le sol arlésien. Dans l'ordre piiysique comme dans l'ordre morale dès que la ressemblance s'établit sur un point, elle se complète ensuite aux yeux de l'observateur*

L'iiistoire des ruines du village des Baux est à

faire, comme celle de Pélra, de Solo, de Palanqué,

400 LÀ VÉNUS D'àELES.

qui étalent leurs mystères sur les sables de Syrie, dans les forêts de Java et de la presqu'île d'Yucatan.

Rien d'émouvant, au milieu d'une solitude, connue une pierre taillée par Thomme et attendant un historien qui n*arrivera jamais, heureusement. La pierre mentirait; laissons-la dans son innocence virginale.

On visite ce village des Baux comme un décor de rêve. La fièvre donne ces visions aux malades. Il y a des rues pavées d'herbes funèbres, de fleurs anonymes et de tristes chardons; le passant se' garde bien d'y passer. A droite et à gauche, les malsons, bâties en pierres d'Arles, pierres chères aux Romains, le peuple architecte, s'écroulent, se lézardent, et semblent s'agiter au souffle du' mistral comme des coulisses d'opéra; les escaliers montent à des étages absents; les assises du seuil ont perdu leurs portes; les toits sont descendus pour servir de pavés; un soleil spleu-

Ik TiNUS ARLES, 404

dide d'insouciance éclaire ce néant pétriQé avec la même prodigalité de rayons qu il accorde à Paris dans ses jours de buniie humeur.

Telle est la Thcbaide arlésienne que Léopold a ciioisie pour son suicide innocent.

A. prix d'or, et à l'aide de quelques ouvriers, il a rendu à peu près habitable une de ces maisons désertes. Il a fait pour son désespoir ce qu'a inventé pour son plaisir un Anglais dans les ruines de Heideiberg.

— // fait bon ici^ a-t-il dit comme l'apôtre du Tbabor.

A 1 exemple de saint Jcrùmc, que le souvenir d'Aglaé, dame romaine, tourmentait un peu dans sa Thébaïde, il a consenti à recevoir parfois des nouvelles de la Aome des Gaules, et il a trouvé comme agent dévoué, son compatriote Pieiiïer, qui n'a pas renoncé à la médaille d'Au^^^uste. Un seul domestique est chargé de subvenir aux ^esoina n^<^ationnés dans l'Oraison dominicale,

iOi LA yinvs d'arlës.

le pain quotidien^ avôo aea acoeasoires obligea^ Cette vie de cénobite offre un certain charme à Léopold, surtout la liult. Avec son imagination allemande, il croit qull se survit a lul-*méme et qu'il habite un monde inconnu. 11 se donne le plaisir de prolonger le rêve d'une miauLc, ce rêve qui doit traverser le cerveau du supplicié après sa mort. Une lueur livide éclaire des masses in-^ formes; il y a des bruits d herbes et des plaintes sourdes comme autour des sépulcres; le souffle du fantôme de Job effleure l'oreille et donne le frisson.

Les légendes du Neckar parlent de ces choses, et on s'en entretient aux veillées de Hcidolbeig.

A sa première nuit d'anachorète, Léopold se récita la ballade de Justiuus Kerner, et il la trouva plus émouvante que jamais, surtout au dernier couplet, à ce cri d'effroi et de désespoir que pousse la Jeune fille et que répètent les échos du Neckar, en remontant les vallons depuis

Heideiberg Jusqu'à la Jolid ville de Catmstadt.

Léopold pleura en disant ue couplet, imparfait tsment traduit ainsi :

Von père! lecoarez votre filte chérie!

L'iiomme deg eaux lentraîne àlîle de criàtal. Adieu, mon beau pays! mon doux vallon natall Âdieu^ mes sœurs de la verte prairie I

Cette légende lui rappelait trop la belle Marthe, et il résolut de roublier. Il lui fallait vaincrt

au3âi cette terreur nerveuse qui vient assaillir les plus braves lorsqu'une horloge lointaine sonne minuit « et prolonge dans un désert de ruines cette lugubre mélopée, comme une invi* tation aux fantômes. Pour s'aguerrir, il résolut encore d'enipioyer le procédé de l'eriaile des ruines de Heideiberg.

L'Anglais John Maciierson, qui a fait élection de domicile au milieu de ces admirables ruines, avoue que le coup de minuit le glaçait d iilroi, comme un héros d'Anna Radcliffe ; il croyait alors

404 lA VÂNUS D^AfiLES.

voir les statues des électeurs palatins Ruprecht, Otbon, Frédéric, s'agiter dans leurs niches et secouer leurs manteaux de lierre , comme des suaires noirs, il appela au secours de son iiiuigination fabuleuse les souvenirs de rhistôire réelle, et, pendant les douze coups de minuit, il songea • aux douze guerres qui ont désolé les bords du Neckar, depuis Ruprecht 111, cïi 1400, jusqu'à Hélac, en 1693. Léopold se dit :

— Je songerai, moi, aux Sarrasins, créateurs des ruines arlésiennes, à ces féroces ravageurs, j)lus terribles que les l'aulùmes des nuits, noclium phaniasmaia. '

Au reste, saint Jérôme, bien avant l'Anglais de Heidelijerg, éprouvait, la nuit, les mêmes terreurs nerveuses, nous dit l'histoire, au milieu des ruines de Tbèbes, et ce vers vient encore a Tappui :

falis eral, si ver a fides, Hieronyinus olm;

et il est mort centenaire, en songeant à Cambysc, le plus illustre des ravageurs.

Ainsi tout était prévu par l'anachorète Léopol J, tout, excepté ce qui devait arriver.

Le mystérieux espion faisait son jeu, et les dépèches se croisaient sur la ligne télégraphique qui fait causer le Rhin et le Rhône comme deux voisins.

Un soir, Léopold assistait à un concert magniflque, exécuté pour lui seul. Le mistral jouait une symphonie avec Torchestre des ruines, et Beethoven n'était qu'un humble flûtiste auprès de ce maître provençal,^levé au Conservatoire du Nord. C'cLaiL iiicrveilleux à entendre, pour un Allemand surtout et un jeune adepte de Wagner.

Le puissant symphoniste de Tair murmurait un andanle en sourdine sur le clavier de i'horizon, et^ fidèle à toutes les règles du contre-point et de Réicha, il graduait sa mélodie sur les touches des cailloux de la Crau, en modulant des tierces

Aierveilleuses ; il prenait un accent religieux, en Be servant des arceaux du cirque de Galius comme

d*un buffet d'orgues; il prodiguait les notes stridentes a Uavcrs Icb toulTes de pins, cl, aiiivô au village des Baux, il éclatait en sireiia formidable, exécutée par les lézardes des ruines, les œilsHle* bœuf crevassés, les escaliers disjoints, les touûes de lierre et tous les arbustes parasites greffés dans ce domaine de la désolation et de la mort.

On pouvait à peine entendre, au milieu de cette liQiiuunie, le bruit d'une voiture; c'était comme la toux d'un abonné de l'Opéra, traversant la êlretta de l'ouverture de Guillaitme Tell, lorsque tout l'orchestre entonne le cri de rinsurrection*

Uii graiid bilence se fait à chaque intermède dumisiral; les gens du pays, qui personniHent tout, comme leurs a'ieux les Grecs, disent : L0 mil C$1 allé boirây et, en eliet, jamais musicien altéré par l'exécution n a mieux mérité un rafraîchissement.

Dans cet intei valle de bilence, un coup retentit sur la porte neuve de l'ex-maison ; le domestique seul entendit ce bruit extérieur, car Léopold, absorbé dans son ravissement d'auditeur de sym phonie, crut que ce léger bruit elail un écho de la dernière note ou l'erreur d'un instrumentiste en retard.

Le jeune homme avait rallume les bougies»

éteintes par une fusée de si bémols du mistral, et il se remettait à son calcul historique sur Abdérame et GharJes-Marlel, lorsqu'un frôlement de satin efféiaiuê se fit entendre dans le corridor.

^ C'est Marthe! s'écria Léopoid*

Il ouvrit la porle^ tendit les hm ». et cmbrasfd sa màrei

408 LA y£NUS ARLES

Les larmes, les douces étreintes, les ciîusions de tendresse précédèrent les paroles. Puis, la pauvre mère s^assit lourdement, comme épuisée par la fatigue d'un si long voyage, et, arrachant

une exclamation au foyer des sanglots, elle dit:

Tu veux donc me tuer, enfant I — Je ne veux pa§ être maudit, répondit Léopold.

Et dans quel horrible endroit es-lu venu ?

LA TiNVS d'à R LES. 109

ajouta madame Âmalia; oh! tu ne resteras pas

ici une minute de plus. Viens I

Et^ se levant, elle prit le bras de sou ilU et l'entraîna vers la porte.

— Mais, ma bonne mère, dit Léopold d^une voix déciiirante; aimez-vous mieux que je me tue ? La fataiiLe m'a l'ait une vie imposiiible hors du tombeau que J'ai ehoisi... Voulez-vous consentir à mon mariage avec...

— Jamais, Jamais, dit la mère, l'honneur de ma famiile est un 'dépôt saint qui m'est confié. Je viens pour t'arracber à cette horrible solitude; et pour te laisser libre dans ton cboix, j*ai vendu toutes nos propriétés deDurlak, de Sandhoffeim, de Schwetzingcn, de Heidelberg; tout l'argent provenant de ces ventes est à toi. Je me suis réservé, pour vivre , si je vis, une rente de trois milie florins, et, aprèsdemain, je m'embarque pour TAmérique, c'est résolu.

I4« liA TtHirs H^AttfiSé

LéoiMId embrattâ étroitement sa mère, et dit d'un ton ferme :

— Je pars avec toi.

*- Dieu &oit bénil j'ai retrouvé [mou enfant I dit M iitèré en couvrant de baisers son (ils Unique*

^ Oui, dit Léopold, il faut que je change de monde; il faut que j'oublie; il faut que ma bonne mère vive... Mais J'ai quelques engagements d'iionneur â remplir...

^ Parle, mon iils... Tu as des dettes ?... elles

ne dépassent pas un milliun de florins? ajouta-

t«>elle en riant.

Rassure4oi, ma mère... J'ai promis une pe^ tite dot de deux mille florins à... une nièce... non une cousine...

— le donnerai cet argent à M. t^feiffer, qui reste fencore quinze jours a Arles.

Vous connaissez donc cet antiquaire?

«fcJe l'ai trouvé à ton auberge, et il m'a ac-

compagnée jusqu'à ccl abonlliiàblé village I il nous attend dans la voUai*e.

Âh! ihoti Dieu I reprit Léopoid; j^ai contracté âiissL une énorme dette avec lui L..

— La médaille d'Au^^usle? dit la mère. La voilà dans ce porté-mohhaiè.

Quel bonheur ! dii Léopoid ; oh î je iié croyais jamais plus prononcer ce mot I

— Et, sur ce mot, partons, dit là tnère. Laissé toutes ces giienilles d'ameublement à ion doînes** tique, ce seront ses gages.

Ainsi Léopoid rentra dans soii auberge, avec sa mtre et Pfeiffer.

L'antiqdàiie avait tait fortuné et liè se pdslé^ dait pas de joie; il épousait la médaille d'Auguste, ce qui lui rendait son célibat léger.

Dana le vestibule de Taubêrge, Léopoid rémarquà un homme vétu de noir et à tournuré allemande» qui échangeait furtivement quelques paroles avec sa mère»

— C est i espion, pensa-ML Et il ne se trompait pas.

En sortant de la chambre de Léopold pour en« trer dans la sienne, madame Amalia Kastel lui dit :

— J'ai donne des ordres pour retenir deux passages à bord d'un trois-mâts américain, qui part après-demain lundi pour New- York.

Léopold s'elïorça de sourire et donna à sa mère le dernier baiser de ce jour.

Excité par l'héroïsme du devoir filial, il était décidé à suivre sa mère au delà de TOcéan; mais l'insomnie brûla sa nuit, et, quand le jour parut, ses pieds s ailaibiirent, comme s'ils refusaient de quitter cette terre artésienne où le earps laissait ràme.

A travers les teintes trompeuses de la nuit, madame Amalia Kastel n'avait pas remarqué la profonde altération que le grand jour révéla soudainement sur le visage de son fils. Un vif serrement la saisit, lorsque, en entrant dans la

LA Y£NUS d'aRLES. 413

chambre de Léopold, elle ne reconnut plus. le frais et joyeux étudiant de Heidelberg, paré de toutes les fleurs de la jeunesse. Un teint pâle, des paupières cerclée:» de noir, des joue^ creuses altejitaieal des bouiîrances iiUéiieurcs et de violentes luttes contre le désespoir.

— - £li bien, ma mère, dit Léopoid avec un sou* rire triste, partons par le premier convoi.

— Par le second, dit la mère en contenant des larmes qui montaient d'un cœur brisé.

£n ce moment, des voix mélodieuses chan* talent ïAve maris sleiia dans la rue; c'était une procession déjeunes filles qui rentrait à Téglise.

La mère souvrit la fenêtre et regarda déOler la tiiéorie grecque, baptisée par Lazare, premier évéque, et introduite dans le rit chrétien.

Rien de touchant comme cette théorie de belles et Jeunes filles, qui adressent une prière à l'étoile de la mer pour la rendre favorable aux pauvres mariniers.

444 LA Y£NUS D'A&JifiS.

La mère de Léopoid laissa couler ses larmes, les essuya, et, faisant un violent effort sur ellemême, elle dit h son AU :

— Tu ne veux pas voir œs Jeunes filles?

Non, dit Liéopold ^n ayant Tair de s'occuper

de ses bagages.

— Écoute, mon fils, reprit madAUie Kastel, Dieu me donne une idée...

— Alors, elle est bonne, fit I^éopoid,

— Je veux voir...

Elle s'arrêta.

— Qui ? demanda vivement Léopoid.

— Tu ne devines pas?

— Non, mère.

— Avant de partir, je veux voir Marthe.

Léopoid poussa un cri de joie et fftUlit étouffçr

sa mère dans un embras^ieiuent,

— Dites-moi, comment dois-je m'j' preudfç pour satisfaire ma çuriosité ? dit Ift en se dégageant des bras de Léopoid.

L4 yinu^ p'Afti.£fi, II& w iUea dd plus mù; a'eit auJaurd'Utti di«

niauche , elle m'a dit qu'elle allait à la me§se neuf heures, à sa paroisse. Pfeiffer vous aocom* gnera... car je n'ose proposer...

— Je veux ta voir san^ toi, interrompit la mève. Ouit... il eàl près de muï heurcs,M ailendt»* nous iei.

Quelques instants après, madame AmaliaKastel

et l'antiquaire entraient à l'église. La nef était presque toute remplie de femmes et de jeunes fliles, et le silence n'était troublé que par la prière de roUiciant.

Après ïlle missa est, madame Amaiia Kastel sortit et se mêla aux groupes des curieux, qui stationnent toujours sur la place des églises.

— Kegardez bien, ditrelie à Pfeiffer, et pressesmoi le bras quand elle passera devant nous.

Les plus charmantes filles passaient devant la mère de Léopold, et le bras de Pfeiffer ne donnait pas l'avertissement convenu. Tout à coup, ma-

446 LA VÉHnS D*ARL£S.

dame Amaiia pressa le bras de son compagnon, et dit :

— La voilà !

— Oui, fit l'antiquaire.

C'était Marthe, en effet; la mère n'avait pas eu besoin d'attendre le signal, elle avait vu avec les yeux de son fils.

LA VÉft'US U'ARLES*

Marthe, accompagnée de sa cousine, marchait avec lenteur, les yeux baissés et le rosaire à la main; les lignes calmes de la douceur et de la sagesse donnaient à sa beauté un caractère sera-phique. Il n'y avait autour d'elle que des ecials de rire, joyeux à l'oreille comme des roulades de rossignols; Marthe seule semblait prendre plaisir à diminuer sa beauté par la tristesse, et montrait sur sa figure les traces d'un désespoir qui élait

venu demander à Dieu une consolation.

4 48 LA r^NUS d'ARLES«

Suivon^-la, dit madame Kastel d'une votx altérée par remotiou.

Et, eiitraiuani son compagnon, elle se mit sur

les traces de Marthe.

— Il a raison, disait-elle avec des sourires et des larmes, elle est adorable, cette ÛUe! Quelle taille exquise 1 quelle démarche gracieusement naturelle! que cette coiffure lui va bien!... Mon pauvre Léopoldl mon pauvre enfant t il a va passer devant loi ce chef-d'cBUvre de Dieu, il a été ehluui, il a aimé. Le cœur ne raisonne pas, il aime, c'est bien mieux!

L'antiquaire, absorbé par la possession de sa médaille, ne daignait s'intéresser à rien; il n'écoutait pas, il ue prenait aucune p^rt à cette joiQ maternelle, qui est la musique du cœur.

Marthe entra dans sa maison, et madame Âmalia Kastel, sans vouloir raisonner sa démarche, suivit de près la jeune fille, et ne trouva flanà la 6alle basse qu'un homnie de haute tuille

qui lisait un livre de pié(é« Pfeiflér attendait dans la rae.

La mère de Léopoid ^(^it âgée, ou, (lûm^ (nieux

eiaiL jeuae lib trenie-huil auiîj ce qui fait

trente. Elle avait la taille et la beau^ d^ prîneesses palatines qui étaient adoréeg çou^i^^

des déesses au siècle d^ la g^l^nlèm myt|iplQgique.

Elle leva aon voile en entrantj et le père d9 Matthe laissa tomber son livre et retint nn cri 4^ surprise et d'admii^aUon.

Il y eut uii moment de sileuce, causé par remr barras des deux personnages. Le père de Marthe n'avait jamais vu sa maison honqrée d'une pa* raille visite, et il u'osait offrir une chaise u cettQ étrangère, qui semblait descendre d'un trône.

Le plan de la jeune femme fut bouleversé. Elle trouvait le père seul, au lieu de la Qile ; il fallait donc improviser un ^icui uouveau,

^ Monsieur; dit-elle, sans savoir eiicoreee qui

4 50 LA vÉiNus d'aulls.

devait suivre» monsieur, on m*a dit que cette maison était à vendre, et je viens prendre des in* formations auprès de vous.j

— Madame, répondit le père, cette maison ne m'appartient pas, et je ne sais si elle est à vendre; mais vous pouvez vous adresser au proprié* taire, il demeure vis^à-vis.

— Aujourd'hui, reprit madame Amalia en souriant, tout immeuble est à vendre lorsqu'on veut bien le payer. Youdriez-vous vous charger de Tentremise ? Il y a des honoraires à gagner des deux cOtés.

— Ehl madame, dit le père avec tristesse, l'argent porte malheur. Je vous rendrai le service, si vous voulez, mais gratuitement.

— Gela vous honore, reprit la jeune lemme ; mais, si vous réussissez, vous n'empêcherez pas racheteuse de faire un cadeau à votre fille, et...

— Ne parions pas de cela, madame, interrompit le père; ma filie a renoncé au monde, et, si

LA. YÈHUS D'AELES. Mi

elle n'entre pas au couvent des PeUlesMorios, c'est que j'âi besoin d'elle daus la maison.

— Mais vous ne me refuserez pas au moins do voir votre ûile un instant, dit madame Kastel; j'en ai entendu dire tant de bien, que je serai heureuse de i embrasser.

La voix douce qui faisait cette demande supprimait un refus.

Le père ût un pas vers le coi^idor, et dit avec sa voix retentissante:

— Marthe, descends.

La jeune filie entendait un confus murmure de VOIX qui montait de la salle basse, et elle écoutait au haut de l'escalier.

A l'appel de son père, elle descendit lestement, entra dans le petit salon, regarda fixement la belle étrangère, et s'écria :

Oh! madame, donnez^noi des nouvelles de votre frère!

Clela fut dit en provençal; mais le mot frèro Ut

comprendre le reste et doubla le bonl^eur de la mère de Léopold, qui élreignit daus ses br^s }a jeuqe fiUe et la couvrit de baisçr^ malur<> nels.

La scène qui suivit qe peut être 4écri(e ; (put fut expliqué en un instant, avec des n^ots entrecoupés, avec des larmes traversant des rayons de joie, avec des demandes qui n'attendaient pas les réponses, avec des réponses interrompues par des caresses. C'était le délire de la joie domestique, exprimée par l'union des plus nobles sentiments humains, l'union de tous les amours.

Quand te calme revint et permit de raisonner» madame Ka^lel prit les maiu§ de sa (i|le M^fthe^ et dit au père :

^ Maintenant, vous allez laisser à ma grancle prudence de mere le soin de tout arranger le plus convenablement possible ^ point de brml^ point d'éclat, les voisins doivent tout ignorer avant ïê mariage* Jusqu'à èe moment | mon fils iie

IX VÉNUS b'arles. 413

verra pas votre fille; mais la vie est longue, après le mariage Us ne se sépareront plus*

Léopold n'avait pas quitté la fenêtre de l'auberge, et il comptait les miiiuteb par biecles : l'horloge semblait vouloir éterniser les heures.

Quand il vit sortir sa mère du carreleur voisin, il devina le dénouement; la ^cuuc leiume marchait de ce pas joyeux qui n'est pas celui des mauvaises nouvelles, et le premier embrassement de la mère prouva, sans le secours des paroles, que le fils avait bien deviné.

— * Ma mère, dit ensuite Léopold, le bon Dieu a donné au blason de Marthe ivoispièces plus honorables que le besant et le chevron, il lui a donné la sagesse, la grâce et la beauté. C'est ma femme qui m'anoblit.

— Tais-toi 1 dit la jeune mère en riant ; ne parlons plus de cela... Mais nous ne pouvons plus rentrer à Heidelberg...

^Ohl non^ dit vivement Léopold; c'eèt alori

Mi LA VÉNUS D'aRLES.

que je verrais 'éclater autour de moi ia seconde épidémie de l'hùlel Zmhringeni

— Ce n'est pas ee que Je crains, moi, reprit la mère; Je crains notre famille, et après les émo« . lions que nous venons de subir, nous avons besoin de calme et de repos, et ia guerre civile do<» mestique n*est pas de mon goût... Ah! J'avais oublié de te dire que la belle enfant m'a reconnue tout de suite, et qu'elle a cru que j'étais ta sœur.

Adorable I flt Léopold en joignant les mains.

— Ëh bien, je t'avouerai, reprit la Jeune femme, que cela m'a fait plaisir... Ah! j ai oublié maiuknaiit ce que j'allais dire tout à Theure. Voici... Lllalie te pla!t-e1le7

^ Tout me plait maintenant.

Boni écoute, Léopold; nous irons en Italie; il y a des villes qui ont des l uiiies sur une livieie, comme Heidelberg, et nous choisirons la localité qui nous conviendra le mieux.

tk VÉNUS D*/aLE8. 415

— Nous les habiterons toutes, dit Léopold; voilà mon clioix tout fait.

— SoitjLeopuid, et nous reatrerous à Hcidelberg, quand notre famille aura reconnu que les pièces du blason de Marthe sont plus honorables que les pièces des ci oisades.

— Puis, reprit Léopuid, soyons de bonne foi, ma mère, entre nous... là, voyons... notre no* blesse ne remonte pas bien haut, et nos armes 8ont un peu bourguoibes. Nous datons du règne de Telecteur Fredcric Y, en IGil. Il n*y a pas trop de quoi se targuer* La beauté remonte à Èvc. c'est beaucoup plus ancien, n'est-ce pas, mère?

— Ahl si ton oncle t'entendait, dit la mère eu éclatant de rire.

^ Mais mon oncle ne m'entend pas ; nous causons entre nous... Ah I il me tarde bien de voir Marthe l

— Mon fils, lit la jeune femme, tu dois te sou-

mettre à ce que j 'ai réglé dans ma sagesse*

— Oui, je me &uuuicl|) îi tout, bonne mèiv;! Tu te charges do tous les préliminaire^ fastidieux, et ce bon Pfeiffer t*aidçra.

— boi« tranquille, moa Ui^, ûq t^e siéra pa^ long.

— Et moi, reprit Léopold, pour m'êtourdir, je vais contiouer mon travail sur Abdérame et Charles-Martel, auxquels je dqis mon bonbeitr.

— Âhl fit la mère en riant, ces (ieuK mes^ieura ont fait ton bonheur?

Certaioment, ma mèr^ ; je leur doi| tQutci reconpaissaace; 1^ ruines qu'Abdérama a faites dans ce pays m'oul cuusule, m oui distrait, m'ual retenu, m'ont donné la vie en me donnant la force de résister à mon malheur; de son cùté, CImrles- Martel m'a rendu un immense service, car s'il n*eùt pas détruit les Sarrasins, Arles serait rau* sulmane et Marthe serait dans un sérail. Est-ce olair ?

— Clair mimo le jour de ce beau pays, dit la

LA Y£NU8 d'aHLES. U7

mère en riant; ahl que je suis heureuse de te voir reprendre tft gatté oui, Je gors pour m'oQ^ cuper de tas amours» et toi, continue ton traviiK sur tes deux bienfaiteurs.

Le mariage est le plus beau de tous les deuoue-: menls; on n'en trouvera jamais de meilleur pour les comédies ^t les histoires : quand ce mot sacramentel éX prononcé, il n'y a plus rien à dire; c'est le grand mot de la Un. Alors, un grand se* cret commence : la vie privée se mure pour les deux fortunés époux, dans Thistoire; et sur le théâtre, quand on a prononcé ces mots ; Us sont unis^ le rideau tombe.

Léopold et Marthe ont été unis le jour de Saint-* Jérôme, 30 septembre 1859.

L'instinct du croisement des races remonte à la migration des Hébreux, sous Muïi>e. L'avenir du monde et le progrès de Fintelligence résident dans ce noble instinct. Croisez le Nord et le Midi, et vous verrez les résultats. A Theure présente, Léo-

4S8 LA YÉNUS D'aRISS.

pold et Marthe habitent Rome, ce grand Heidelberg italien; ils ont deux enfants^ dont les yeux

rayomieai déjà d'intelligence, et dont la beauté semble avoir pris son modèle sur les divines statues du musée Capitolin.

▲ llfilDELBËAG

Cette histoire semblait finie à la dernière ligne du précédent chapitre, lorsque de nouveaux renseignements boat arrives de Heideiberg, au commencement du printemps de 186^.

L'histoire sera complète maintenant.

Vers 1^ fin de février, une grande dame descendit à Vhùieï de Prinz-Karl^ avec une suite composée de deux femmes de service et d'un homme d'âge mûr qui semblait appartenir à respéce des iuleudants.

4dÛ Là. YE.NUS dUrLES*

On lui présenta le registre des voyageurs, et elle écrivit :

a La comtesse Âldini Furinola, de Florence, f

Ce fut un événement dans l'hôtel ; on annonça qu'une comtesse ilaiienne-, d'une beauté merveilleuse, était arrivée et qu'elle paraibùail devoir se* journer à Heidelberg.

Tous les voyageurs stationnèrent dans le vestibule pour la voir passer, quaud elle sortirait, en se leiidaiiL aux ruines du château.

Elle demanda l'adresse da banquier Bauer^ et à sa première sortie, elle prit une voiture à la place qui commence à Taiigle de l'hôtel du Prince Charles, et se rendit che» le bânquieri

M. Bauer fit à rétrangère Cet aecaeil exceptionnel qui ne manque jamais aux belles femme s et lui dit, lui désignant uu tauteuil :

— Madame la comtesse, quel est l'heureux ha* tord qui me prooare Thonneur de votre visite ? C'est malheureusement une question dln*

tk ViiflJS D^ARLIS. 431

térôt, dit là Jettttd femmé en filtematid fisses ptxt pour une Italienne ; j'ai une lettre de crédit de

cinquante mille florins, de la maison àlicali, à votre adresse.

Et elle déposa son titre sur un guéridoii.

- Je présume que vous allez à Francfort? dit le banquier.

— Non, monsieur, reprit la Comtesse; je resté à Heidelberg; mon intention est de me pei^ibc-* tionner dans la làngue allemande, pour faire ensuite une traduction du Dante. J'espère, monsieur, que vous me laciliterez le moyen d*aclieler une petite maison, dans uii quiartier titi peu éloigné du fracas de la ville.

— Ce sera facile à trouver, dit le banquier. Et quel prix comptez-vous mettre à cette acquisition?

Aurai-Jé quelque i^hose d'habitable pôui^ vingt^cinq mille florins? demanda la comtesse.

— 11 faut vous dirê, madame, que, depuis le nouveau chemin de fer, les immeubles ont doublé

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