L£S DEUX ONCLES
Les deux ondes, restés seuls, se regardaient
en face et s'interrogeaient des yeux.
Après un long silence, Bauer dit à Kastel :
— Eh bien, que pensez-vous de cette femme?
» J'en suis encore épouvanté, répondit Kastel;
avez-vous remarque que je n'ai pas voulu perdre mou temps à parler avec elle ? Je l'observais. ^ Et le résultat de vos observations est que?...
— Qull n'y a pas de résultat. C'est une énigme.
Vingt fois, j*ai ouvert la bouche pour lui de-
446 LA YBNUS D'AELBS.
mander si elle était veuve, ou mariée, ou séparée de son mari, et la crainte de commettre une indiscrétion m*a retenu.
— Oui, dit Bauer, c'était fort délicat, tout ce que nous savons, q^qs^ qu'elle est belle à ravir...
— Et gracieuse comme les trois grâces ensemble.
— Ët distinguée comme une princesse palatine.
— Ët dangereuse oomme un démon.
Celle-là n'a pas besoin de décliner son titre; elle est comtesse jusqu'au bout des doi^ ib.
Us arrivèrent devant la maison de Bauer en causant ainsi et en se donnant un rende^^vous pour la visite du lendemain.
Comme on le pense bien, ils furent exacts.
A la porte du jardin, ils s'arrêtèrent pourécouter.
La plus douce des voix chantait :
hk Y<NÏÏS D*ARLB8. 447
Dé bouQn matin mi si ou levado
A la fouen iou siou anado,
MskW amouroufi m'a r^cûuqVra4Q9
— C*est une chanson italienne, dit tout bas Kastel ; quand les femmes chantent, il y a toujours une pensée dans le morceau qu'elles ont choisi.
Oui; mais il faudrait savoir ritalien, dit fiauer,
— L'air est charmant, remarqua M. Kastel.
* Et la voix I reprit Bauer ; quelle voixt quelle
justesse 1 quel timbre d'or I
— Oh ! dit kastei, eu Italie, les grandes dames ont des maîtres excellents, et les élèves ont toutes des dispositions. C'est le vrai pays du chant, après l'Allemagne.
— N'allez pas lui dire cela, au moins, Kastel, ' nous nous brouillerions avec elle.
Mais vous tenez donc bien à son amitié, Bauer?
4 4d LA TÉNUS d'a&LËS.
— Certainement, j'y tiens ; et, si j'étais plus Jeune, je serais plus ambitieux. N'importe! même i l'âge mûr, on aime à vivre dans le voisinage d'une jeune et belie femme. 11 y a autour d'elle une almosphère douce qui fait du bien. On croit toujours qu'elle va vous aimer, lorsqu'elle vous sourit, et sa voix est une musique pleine de mélodies, une fêle pour l'oreille et le cœur.
^ Prenez garde, Bauerl dit Kastel en riant; veillez bien sur vous. 11 y a des amoureux qui ne parlent pas aussi cbaudement.
Et il agita le cordon de la sonnette a la porte du jardin.
Ils entrèrent, et le concierge leur désigna l'endroit du jardin où la comtesse se trouvait.
Un massif d'arbres ombrage une source et un bassin d'eau vive, à c6té de la maison. La voix qui chantait de bouen matin, se ta Isa il toujours entendre de ce côté; elle conduisait les pas des deux visiteurs.
LA VÉNUS d'àHLES. 449
La comtesse, en grand négligé du matin « . courbée devaui ia source, lavait des mouchoirs de Une batiste, avec la gracieuse nonchalance d'une blanchisseuse de profession.
Au bruit des pas, elle se retourna en éclatant de rire, et dit :
—Me voilà perdue dans votre estime, messieurs I Aussi, pourquoi ne vous faites-vous pas annoncer?
— Oui, nous sommés daiis notre tort, dit Bauer; mais, si vous nous pardonnez, nous ne regretterons pas de vous avoir surprise dans vos occupations de ménage.
— Écoutez, reprit ia comtesse d'un ton sérieux; ces mouchoirs me sont précieux; je les tiens d'une femme qui m'est chère, et iis exigent beaucoup de soins.
Et elle ajouta en riant.
— Ëxcusez-moi, et regardez-moi un instant
avec les yeux de votre neveu, qui adore les blan-
V chisseuses.
460 tk TfN0S b'ARLÊS.
~ Ah I dit Baaer, si celle qu'il a épousée vous > ressemblait, nous lui pardonnerions de grand
cœur sa mésaiiiauce.
— M. KasLel est plus inflexible, lui dil la comtesse en décochant à Tonde un sourire divin; même il ne pardonnerait pas à son neveu, si sa femme me ressemblaiti
— C'est une erreur, madame, dit Kastel. Que Léopold me présente une femme comme vous, et je le serre dans mes bras»
— Pardon, mesbieurs, dit ia comtesse, je ne puis garder décemment ce négligé de ménagère; veuilles bien m'attendre cinq minutes, et nous oauserons des réparations qu'il faut faire dans ma propriété.
Elle leur fit un léger salut, et, en trois bonds de gazelle, elle atteignit la maison.
Les deux hommes ia suivirent des yeux, et, quand elle disparut, ils avaient l'air de la regarder encore.
LA TiNtS d'AALBS. 451
— Elle est vraiment adorable t dit Bauer^
— * J'ai envie^ dit Kastel, de nous doiioer uu bon conseil à tous les deux.,
— Lequel ? demanda l'autre.
^ Galui de gagner la porte et de ne plus rentrer ici. Elle va nous rendre fous et ridicules^ deux malheurs qu'il faut éviter.
— Ah t fit Bauer^ vous vons méfiei de vous aussi?
— Oui, et je Tavoue franchement, et moi j ai le courage d'avouer ma peur et de m'enfttir lâchement. Réglez pour moi, avec elle^ nos affaires d'intérêt; vous me rendrez compte, ce soir, de ce que vous aurez fait. D avance, j'approuve tout.
Et il fit deux pas dans la direotion de la porte du jardin^
Au même instant» la comtesse reparut avec un jeune liomme, que les deux oncles ne reconnurent paS) car trois ans Tavaient grandi et dé^ Veloppé.
4 i2 LÀ TÉNCrS D'aRLBS«
Il s'avança, et dit à KasteL
— Serrez*moi daas vos bras ; voilà ma ieiame. Deux cris de joie retentirent dans le jardin.
Kastel et Bauer embrassèrent Léopold, et profitèrent de roccasion pour embrasser encore plus sa jeune temuie.
— Et moi!^ on ne m^embrasse pas? dit une grande dame qui sortait de la maison.
^ Abi très-bien joué 1 s'écria Kastel.
Et les mêmes caresses furent prodiguées à la mère de Léopold, qui compléta ia victoire an montrant deux petits anges, beaux comme leurs frères du paradis.
— Voilà le privilège de notre sexe, dit ensuite madame Amalia; nous faisons notre éducation, nous, et, au bout de trois ans, on ne nous reconnaît plus. Une jeune QUe des plus obscures, niais douée d'intelligence' et d'une volonté forte, se fait grande dame et peut figuier dans un bal de cour. Les bommes de naissance iuliiue restent
LA VÉNUS d'aeles. 453
presque tous gauches quaad ils veulent se faire grands beigneuis.
G'€St très-vrai t dirent les deux oncles.
— * Voilà mon maître, dit Marthe en montrant
son mari; il m'a appris rallemand, le français, ntalien...
~ Et la distinction, interrompit Kastel ; embrasse-moi encore, ma chère nièce.
— Et maintenant, dit Léopold, c est elle qui va nous apprendre le secret d*étre heureux en fa« mille et de continuejr le beau jour qui nous réunit.
Un domestique parut sur le seuil de la maison, et dit :
— Madame la comtesse de Kastel est servie.
— C'est notre repas de noces, dit Lcopoid; cher oncle, donnez le bras à ma femme.
Nous ferons le même repas tous les jours, dit Kastel enthousiasmé.
— C'est égal! nous Tavons échappé belle,
491 LA YinvS D'ÂRtBS.
murmura Bauer à ToreUle de Toncle Ktsteh Rieo n*e8t changé depuis cette fête de la réconciliâtioa » et prubabiemeat ^ rien ue changera.
Ll<: PËNDANT
DE
Les artistes de goût, inspecteurs honoraires qui, en voyage, ne laissent rien passer d'iiiapercu dans le domaine dtt beau èt donnent à tonte chose gracieuse ou charmante un long regard changé en souvenir ie iendemain, ceux-là n'ont pas oublié une jeune, belle et intrépide valseuse qui^ dans la ftâison de 1859, ouvrait totiiours lé bal ft £ms« pour ie bon ei(.emple, et, ne trouvant
156 LA TÉNUS d'aEI.SS.
jamais la valse assez longue, obligeait les musiciens à donner un supplément de quatre pages aux partitions de Strauss ou de Musard.
Les plus habiles devineurs d'âge lui donnaient vingt-quatre ans à buit lieures du matin, vingt à midi, et dix-sept le buir. Un bomme d'âge mûr l'accompagnait partout Les fins observateurs di* salent : c'est son oncle; d'autres, son père; quelques-uns, son mari.
Tuut le monde i>e trompait, selon l'usage.
Le soir^ ce couple mystérieux traversait la Labn sur la barque où le Caron de la vie attend les passagers, à l'extrémité de la belle promenade. Arrivée sur Tautre rive du bocage élyséen, la Jeune femme s'asseyait sous les arbres pour admirer le ravissant paysage que le soleil colore de ses plus douces teintes, et boa compagnon, levé depuis cinq heures, donnait un à-compte à ce créancier nocturne qu'on appelle le sommeil, le plus inexorable et le plus calme des créanciers.
LA YÉNUS B'ARLBS. 457
On se plaît toujours à donner un surnom aux
jolies femmes dont on ne sait pas le nom; c'est un usage thermal ; ou avait donc surnommé la jeune inconnue, la bette au bais teiUani, et son conducteur, kkUd au bois dormant; il ne manquait plus qu un coûte de Perrault à ce mystère; rtiistoire arriva.
Un de ces riches oisifs qui viennent de France à Ems pour voir prendre les eaux et oublier Paris pendant un moii>, arriva 5ur les prcb llcuris qu'arrose la Labn, à regret fugitive, et trouvant que la Seine, malgré ses ponts, ne donnait pas autant de fraîcheur et de santé que cette jolie naïade allemande, il s'abonna pour deux mois à son théâtre hygiénique, qui a des montagnes de verdure pour coulisses, le soleil pour plafond, les fleurs pour parterre, le calme pour bruit, la fraîcheur suave pour gaz hydrogène, la santé pour terme d'abonnement.
Ce jeune homme ayant un nom, comme tout le
458 LA YÉNUS d'aKLËS.
nioude, nous ne le nommerons pas; mais, pour les exigences de l'histoire, je vous proposerai Oûëtan au lieu d'Arthur, qui est un peu usé.
A Parift^ Gaétan dînait dans un de ce» cafés du boulevard, qui, en hiver, ont un ciiarme incontestable, mais qui, pendant lesdeuxmois de Tété, exhalent un parfum de cuisine peu récréatif pour rodorat et l'appétit. Ensuite il sortait et contemplai l les tiies d'omnibus et de fiacres, le soleil couchant voilé par des nuages de poussière grise^ et les consommateurs assis autour des guéridons et exécutant en chœur réternel refrain :
— Ah l qu'il lait chaud I
A Ëms, il trouva plus doux le régime de vie qui suit le dessert. li suivait le sentier élégam* ment agreste qui longe la rivière, jusqu aux der* niéres pelouses fleuries dd l'hôtel des Quatre^ Tours ;0ik9 pour varier ses plaisirs, il nolisait une gondole pour un florin, se nommait capitaine au petit cours, et réveillait, avec ses rames, celle
Lahn endormie, qui voudrait bien, elle aussi, rester à i^ms.et ne pas se perdre dans le Rhin, qui l'avaie cuiumc un verre d'eau •
Un soir, le Jeune Français croisa sa gondole avec la barque du Garon de la vie, et il fut frappé de ia beauté d'une passagère qui regardait amoureusemciU ia cime verte de la montagiie, éclairée par le sourire du soleil couchant. La gondole laissa tomber ses rames, car le passager avait laissé tomiier ses bras.
C'était la belle au bais mllmU qui se rendait à sa pelouse favorite.
Le bruit de ia chute des rames iit tressaillir la jeune femme ; elle tourna les yeux vers la gondole, et deux regards se croisèrent et firent battre deux coeurSé U y a souvent entre deux êtres, destinés à se voir toujours, deseilluves mystérieuses, de soudaines révélations d'avenir, qui passent dans l'air où ils se voient pour la première fois»
Ces influences surnaturelles qui| des yeux dea-
460 hX VJBMUS Ji'aRLES.
cendent au cœur, ont une action plus vive, au milieu d'un ravissant paysage et dans la lumière douce d'un soir d'été.
Il y a dans l'admirable vallée de la Lahn un écho qui a un organe particulier; on dirait qu'en sa qualité d'écho allemand il adore la musique, tant il se complaît à redire, avec un charme inexprimal)ie, les fanfares lointaines de Torchestre du Kursaal.
Ce mélodieux écho prolonge les appels à la danse, de montagnes en montagnes, jusqu'au iihin, en trente secondes, pour humilier le chemin de fer. Gaétan entendit i'iiivitation et, saisi d'une idée d'amoureux, il changea les rames en ailes d'oiseaux et remonta la rivière au vol.
Pourquoi l'Allemagne n a-t-elie pas élevé une statue à l'inventeur de la valse? Si cet Allemand fût né À Athènes, au siècle de Périclès, on l'aurait fait demi' dieu, aumoinsi^et on lui aurait donné pour neveu l'Amour. Quel immense service cet
inventeur a rendu aux générations 1 que de ma* riages il a fait conclure avec ses mesures à trois temps ! Ua jeune homme ne connaît pas une jeune tille qu'il aime, et, si la valse n'existait pas, il cherchera dix ans peut-être roccasion de lui parier. Avec le secours de la valse, il peut l'aborder, et lui offrir sa main le premier soir de son avenir. Quelle économie d'ennui I
Ainsi Gaëtan, le même soir, engagea la belle inconnue pour la première valse; elle avait i'àge du crépuiicuie, dix- sept ans, et une toilette qui semblait donner la date de Tétat civil : cheveux à bandeaux plats; rose fixée au-dessus de Toreille; corsage enfantin; crinoline modérée; ceinture d'azur flottante, et pas de bijoux.
Un début de conversation, en pareille circonstance, est plus dilUciie qu'un.problème de trigo* nomélrie. Gaétan cherchait et ne trouvait que des banalités parisiennes, sur le beau temps, la chaleur, la musique, le congrès pacifique des na-
461 LA VÉNUS D'AaLESé
tious, le voyage du hhin. Il fallut eafia 66 déci* doi , et il ha^aitla celte phrase :
— Nous avons un été superbe , cette année.
C'était stupide; mais enfin cela demandait une
repouse quelconque, et alors on pouvait se lancer par gradations, vers des sujets plus hauts,
La Jeune valseuse ne répondit pas; un éclair de tristesse assombrissait même sa figure.
— Elle m*a trouvé vulgaire dans mon début, pensa Gaétan; clioisissons mieux. 11 est singulier, dit-il, que la valse ait été inventée par un Allemand grave, et le lourd menuet par un Français frivole»
Le silence aurait été une impolitesse; la Jeune femme répondit :
— Ich spred^ nicht franzomoh md ich eer$iehe es nichi, i^Je ne couiprends pas le fraudais et je ne le parle pas.)
C'était de l'hébreu pour Gaétan*
— Presque toutes les Allemandes parient le
français* pensa-t-il ; la fatalité veut que celle-ci ne le parle pas I
L'orchestre lança ses dernières notes dans la colonnade de porphyre, et Gaétan conduisit à sa place la valseuse et fit un salut muet.
Les colonnes du kur&aal d'Ëms favorisent les éclipses totales des amoureux qui veulent voir sans être vus. Gaétan s'abrita donc derrière un fût de porphyre pour observer le maintien et i'at-> titude de sa valseuse, afin de pouvoir hasarder quelques conjectures favorables; car, avec sa légère dose de fatuité, commune à bien d'autres, il croyait avoir fait une certaine impression»
Si, après avoir quitté son danseur, une jeune femme cause avec ses voisins^ rit sans prétexte^ prend les poses les plus gracieuses, raffine natu-^ reiiement l'art innocent de ia coquetterie; si enfin aucun symptôme de dislraclion ne se peint sur sa figure, c'est qu'elle pense toujours a la danse el que le danseur est é^à oubliéé Mais
464 X*À yÉKU8 D'ABLES.
notre belle inconnue ne se présentait pas sous
cet aspect décourageant à i œii subtil de l'observateur caché.
Le personnage grave qui l'accompagnait par-tout lui adressa quelques paroles, et la jeune femme n'avait pas trop l'air de se soucier d'un entretien ; elle répondait par un signe de téle ou par des monosyllabes ; ce qui signifie : « Nous causerons de cela demain, ne me troublez pas dans mes réflexions. »
Et elle fermait son éventail, qui aurait dû être ouvert, pour appuyer sur lui son menton d'agate et réfléchir; et elle voyait passer devant elle les plus belles dames et les plus élégantes toilettes du monde, sans daigner les honorer d'un regard.
A dix heures, le père, le mari, l'oncle ou le tuteur regarda sa montre, et se leva brusque* ment de l'air d'un homme qui craint de manquer le lendemain i exacte minute de ses verres d'eau.
LA TfjffUS D'ARLBS. 165
La jeune femme fit un mouvement de révolte, et donna un regard circulaire à la colonnade, en prenant le bras qu on lui oiïrait.
Gaétan expliqua tout encore à son avantage, et, se faisant éclipser de colonne en colonne,
comme aurait l'ait un débiteur pour se dérober à ïœ'ii d un créancier, ii suivit de loin, avec Tintention de connaître le domicile vulgaire de la fée du bois.
Elle prit le chemin qui coaduit à rhôtel du Télégraphe, et Gaétan ne perdit pas de vue, à travers la nuit des arbres, la robe blanche qui éclairait les ténèbres avec ses rayons.
Le domicile étant connu, Gactan lit plusieurs plans, qu'il trouva impraticables après les avoir trouvés superbes; il résolut d'attendre le meilleur, celui que le hasard prend la peine d'inventer lorsqu'il veut nous servir.
Avant tout, il s'agissait d'apprendre Talle* mand en quarante-huit heures, pour le bal du
4ê6 LA VÉNUS B'ARLBS.
surleademain, ou, du moins, il fallait ratenir un certain nombre de phrases qui complètent le vocabulaire de lamour« En pareil cas, le Dictionnaire est un gros livre farci dlnutilités et de loeutions stupides. Quand on aime, on peut passer toute sa vie à dire quatre phrases, toujours les mêmes; le roi Salomon, qui s'y coiuiaissait, a exprimé cette opinion si sage; il a écrit qu^n dehors de la langue de la tendresse, on ne trouve que les iormules oiseuses de la vanité.
On est très-lort quaiid on a poui bui le sage Salomon, qui a aimé trois cents fois dans sa longue vie, comme l'affirment les plus graves des historiens^
Le libraire d'Ems, M. Kirchberger, homme d'esprit et d'intelligence, et parlant français comme un Français qui le parie bien, vint en aide à Gaétan et lui donna un petit livre, rempli de dialogues familiers, en deux langues, avec la prononciation.
hA YÉNITS B'aALE9. 167
Gaétan avait pris un prétexte de voyageur, en eacàant au libraire sou secret d'amoureux.
Pendant deux jours eonsacrés à Tetude des dix phrases de la langue allemande, les seules nécessaires au bonheur, il se donna quatre heures de congé pour se promener souâ les derniers arbres de Tallée et observer le jeu des fenêtres à Tappartement de la belle inconnue. C'est un métier que tous les jeunes amoureux ont l'ait et qu'ils feront jusqu'aux dernières fenêtres de ^ Josaphat. On fredonne un air, solto voce : OMaikUée^ idole de mon âme; ou. Viens, genMle dam; ou Quand on attend sa belle; uu Avec bonté voyez ma peine; on a de quoi varier avec le répertoire des opéras. Si la fenêtre reste sourde à toutes les gammes de Meyerbeer , de Rossini , de Boïeldieu , le chanteur en . est pour ses frais de tenorino; il peut donner sa démission ou s'engager sur un autre théâtre pour tenter des débuts plus heureux. Mais, si la persienne s'agite d'a-
46S LA viliUS D'aalXS.
bord avec une précaution intelligente; 8i cette uiLiilc de bois s'ouvre; si une boucle de cbeveux blonds ou bruns flotte au vent; si un channant profii suit la boucle et se dessine à l'ombre ou au soleil^ obi alors l'amoureux voit luire, à la bienheureuse fenêtre, l'aro^n-eiei de l'espoir; le ténor est engagé, même s'il chante faux, car la fausseté du cbant indique la sincérité de la passion. Au théâtre, cet avaatage serait âiUlé.
Le jeu de la persienne observa toutes les nuances de la gradation; c'était comme une gamme ascendante , en action; Tespagnolette grinça timidement; le double volet s'ouvrit avec lenteur ; une boucle flotta ; un profil divin la suivit, puis le visage adoré rayonna au soleil et réteignit.
Gaétan appuya sa main sur son cœur, comme pour Tempécher de se briser.
A la seconde station, la persienne joua le même jeu.
C'est alors que Gaétan se mit à faire des progrès rapides dans i'aileuiaiid de i'amour. — Oh !• rameur! quel professeur de langues) se disait-il en allant diner à Nassau, pour mieux étudier encore les dix phrases dans ce vallon enchaule, où les montagnes s'habillent de velours vert pour conseiller Tespérance aux amoureux; et en se promenant sur le joli pont de Nassau, il laissait tomber sur la rivière la dernière de ces phrases, phrasé grande comme un in-folio , je wm aime ; ich iiebe Ste^ et, dans son délire, il priait la Lahn, agile messagère, de porter ce poème à la berge du bois od la belle veillait tous les soirs.
Là ViNUS d'a&lss»
L'heure du bal sonna, et Gaëtan tressaillit de
peur, comme le conscrit qui entend le premier coup de canon d'une bataille. Quelques minutes auparavant, il se promenait sous les frais platanes de la terrasse, et il s'était applaudi en faisant la répétition générale de ses dix phrases, et voilà qu'au moment décisif, il avait tout oublié. Le moment était solennel. La foule élégante entrait au Kursaal; Torchestre prenait le la; les jeunes oiriciers de Coblentz se disposaient à faire
LA YiNUS D'ARLBS* 471
leurs engagements de danse; il fallait prendre une résolution énergique et s'emparer à tout liasard de la première vaise. Le reste appartenait au destin.'
II ne restait pas même un loisir pour consulter
le petit livre; et d'ailleurs quelles amères railleries i auraieiil accablé, s'il eût été aperçu prenant une leçon d'allemand, au pied levé, pour causer avec une Allemande I
La tete brûlée par la fièvre qui fait vivre, il entra au Kursaal.
Peu de temps après, la belle inconnue vint s'asseoir à la place accoutumée et avec la même toilette de l'autre bal. Les femmes mettent une intention dans les plus petits détails. Gaétan oom<^ prit le sens du clioix de cette place et de cette toilette, et son sourire d'approbation intelligente ne fut pas perdu; deux Leaux yeux d'iris veloulc le saisirent au vol.
Il s'approcba d'elle, s'inclina respectueuse-
I7S « LA TENUS D'ARLKS.
ment, et murmura quelques syllabes sourdes, qui, dans tous lua pays, signifient : je vous engage pour la première valse ou le premier quadrille.
Ce qui iui accepté avec un empressement peu déguisé.
L'orchestre déchaîna son ouragan de notes fulminantes, et le charmaut couple bondit sur le marbre, avec cette gracieuse agiiilc qui fascine le regard du spectateur et le retient fixé sur ce groupe Jusqu'au dernier accord.
Sa main unie à la main de la belle Allemande, Gaétan avait encore mieux oublie son alleaiaad; mais à force dlmposer une volonté a sa mémoire rebelle, il parvint à se souvenir du dernier des dix commandements de Tamour : ich liebe Sk, et pour remplir la lacune des neuf autres, il répéta neuf fois le dernier, avec l'accompagnement d'un orchestre furibond, qui semblait noté tout exprès pour cette ardente déclaration.
LA. YSNDd D'aBLKS* 473
— Yoilà un miracle d'amour I pensa la jeune femme; il a appris l'allemand eu quarante-huit
heures 1
Et à la deniièie mesure de la valse, elle daigna répondre par un sourire et un regard qui signi* fiaient tout, excepté le mécontentement.
A la fin du bal, un échange continuel d*œiU lades éloquentes avait prouvé i Gaétan qu'il était sur le chemin d'un mariage improvisé.
Le lendemaiu, il acheta une, grammaire el un dictionnaire, français et allemand, qu'il recouvrit d'un papier satiné, orné de rubans verts.
A sept heures, ii guetta la sortie du voyageur inconnu et de la jeune femme, entra dans la maison. Les concierges parlent tous à peu près français sur toute la ligne, pensa-tril, et mon plan va infailliblemeat réussir.
En effet, il réussit avec le secours de cinq fré*
dérics, qu'un concierge n'a jamais reftisés.
Gaétan apprit tout ce qu'il voulait savoir. L in-
474 LA VKNUS d'aulks»
connu se nommait le docteur et la jeune femme, veuve Laërta **\ âgée de trente ans, ainsi que l'attestait un stupide mais véridique passe-porU
Le nombre trente surprit un peu GaëtaUi mait> ne lui 6ta pat une Minceile de sda amour»
— C'est l'Âge de la vraie femme^ pensa*t-iii et
ce sont toujours des veuves qui, depuis Didou et Gléopâlrc, oat inspiré les pluà vive^ paâ^iouâ. Et il dit au concierge :
^ Donnes ces livres à la femme de chambre de
madame Laërta; elle doit les placer sur un guéridon de son appartement " Le oon^erge mit la main sur son oœur et les
dix frédérios dans sa poche, en signe de dévoue^ ment à toute éprouve, et monta pour icmplir sa mission.
A l'heure du déjeuner qui suit l'exercice et les
libations de la cure, Gaétan se blottit dans un massif d'arbres, pour étudier de loin le langage
LA V^NUS d'ARLBS. 479
de la fenêtre et savoir des nouvelles des deux livres déposés chez Laërta.
— Je parierais liix mille francs, peusait4l| qu'elle va paraître, la grammaire française à la main*
£t| comme il faisait un plan de mariagCi toujours l œil à la fenêtre, il entendit un cri perçant et vit an petit enfant, cornac d'ânes, renversé par un gros livre lancé violemment de l'hôtel de Laërta.
Gaétan resta pdtri&é. Puis, emporté par une curiosité folie, il s'avança et se mêla aux groupes
de curieux qui entouraient le petit ânier foudroyé.
Gonçoit^n cela ! disait une voix française ; il y a des gens qui ont des amusements bien cruels! Voilà un Néron d'hôtel garni qui vient d'assommer ce pauvre enfant avec un dictionnaire 1
On lit une quête pour l'enfant, et Gaétan donna
176 iiA Tiirus d'aalbs.
un billet de dix thalers. Au même instant, la persienne de Laërta lança une bourse qui retentit sur le pavé avec un son d'or.
Le petit pauvre avait fait fortune; U ne pleurait plus. Gaétan avait repris son attitude de pétriûé. S'il avait pu ouvrir ses lèvres de ténor, il aurait chaule i'eieruel chœur des opéras de Scribe : Quel est donc ce myHiret ce mystère it^ ^ femal, qui m glace d' effroi f
Un savant de Munich s'était emparé du Dictionnaire, soas les yeux de Gaétan ébahi, et il s'était éloigné rapidement, joyeux d'une emplette que le hasard lui vendait graiis*
Le dévoué concierge s'était mêlé aux passants et faisait tous ses efforts pour attirer sur lui l'attention de Gaétan; mais le jeune homme regardait la cime de la montagne par dessus la ligne des maisons et cherchait le mot de l'énigme dans les nuages.
Alors œt homme subalterne osa se rapprocher
de Gaétan el lui donner un violent coup de coude qui produisit son effet.
Le regard de 1 infortuné amoureux descendit des nues, et il vit le signe intelligent du concierge» qui semblait lui dire : j'ai une chose importante à vous communiquer* * Ils se mirent tous deux à l'écart, et voici ce qui fut révélé.
Ce concierge, selon i usage de remploi, causait avec toutes les femmes de chambre, pour connaître les grands et les petits secrets des familles, et il avait appris le mystère de la maison du docteur **% oncle paternel de la belle veuve. C'est une page d'histoire assez curieuse :
A l'époque de l'émigration. Je jeune chevalier Marcel de vint à Coblentz, avec le baron son père, pour fuir les douceurs du Comité de salut public. Marcel, fidèle aux traditions des opéras comiques, voulant être, m tout pays^ ïenfmi chéri des dames et égayer les ennuis de rémigration.
{1% • LÀ YÉNUâ D^AALBS*
résolut de devenir amoureux d'une jeune Allemande, qui parlait admirablement la langue française. La jeune fille s'éprit d'une vraie passion pour le beau papillon poudre» pailleté, enrubanéi qui l'appelait ma bergère et lui dédiait des quatrains de Dorât.
Un beau jour, qui fut fort laid pour la jeune bergère des rives de la Moselle, le chevalier, épouvanté du mot mariage^ qu'elle prononçait trop souvent) passa le Rbin et vint essayer de faire de nouvelles conquétesi en remontant la Lahn, de Nassau à Giessen. La malheureuse
Ariane abandonnée fut saisie d'un aecés de lièvre chaude, et» dans son délire, elle ne cessait de i edire ce quatrain :
0 belle Iris, sois-moi toujours fidèle; Je quitterai lè t«frefttf« Béjouf»
Mais en l'airnaiiL, car Tàme est immortelle, £t, tu le sais, mon âme est mon amour.
Le pére ayant tout appris par les indiscrétions
LA vAnUS b'ARLES. 479
da délire, prit son épée et se rendit chez le baron émigré.
— Monsieur, lui dit-il, en 1757, j'avais vingt ans, et je me battais, sous le grand Frédéric, à Rossbach, contre le prince de Soubise. Je puis croiser l'épée avec vous; car une vengeance me fera du bien.
— Palsambleut dit le baron, vous arrivez à propos; je m'ennuie à la mort, et cela faU passer toujours une heure ou detix^ comme dit M, Racine dans les Plaideurs. J'ai beaucoup connu M. de Soubise; c'était un homme charmant, il a eu Tbonneur d'être battu par le grand Frédéric; c'est une faveur à nulle autre seconde. Laissezmoi passer mon pourpoint de campagne, et je suis à vous.
Les deux champions se rendirent sur les bosds de la iMoîelle, et, au moment de cioiser le fer, le baron dit avec une grâce charmante :
— ' A propos, monsieur, de quoi s'agit-il?
480 LA TÉKUS D'â&LES,
— Comment, baron! vous l'ignorez! dit le pére de l'Ariane.
— Gompiétement, monsieur de Rossbacli.
Âlors une explication eut lieu, et le baron
ajouta en croisant 1 cpée :
J'ai toujours dit que mon diable de fils serait Richelieu IL
£t, après trois passes, il tombait, atteint d'un coup mortel.
— Trois messes pour moi à Saint-Castor, et cent pistoles au cure.
Depuis cette époc^ue^ lorsque les jeunes filles ont atteint l'âge de quinze ans, dans la famille du héros de Eossbach, on leur fait jurer, sur la Bible, qu'elles n'apprendront jamais la langue flrançaise et qu'elles ne toucheront pas un livre français. C'était un serment d'Annibai, a l'usage des femmes de cette maison, et Laërta, comme ses aïeules, avait juré, sur une bible de Guten* berg«
Aussi, en reiilrant chez lui, le docteur, trouvant un dictionnaire français, avait été saisi d'une telle fureur, qu'il avait lancé l'énorme livre, dont la chute venait d'enrichir un jeune indigent.
Une clause avait été oubliée dans le serment, celle-ci : Je jure de ne jamais épower un Françai8«
Et, à cause de cet oubli, vers la lia de la saison, Laërta épousa Gaétan, qui savait parfaitement toutes les phrases allemandes nécessaires au bonheur de deux époux; il a lait beaucoup de progrès ensuite, et il connaît si bien toutes les délicatesses de la belle langue de Gœthe, que Laërta peut se dispenser de parler celle de Lamartine, et elle garde son serment.