RUY-BLAS
Bon appétit ! Messieurs ! O ministres intègres !
Conseillers vertueux ! Voilà votre façon
De servir, serviteurs qui pillez la maison 1
Dam vous n'avez pas honte et vous choisissez l'h«ure,
L'heure sombre où l'Espagne agonisante pleure !
Donc TOUS n'avez ici pas d'autres intérêts Que d'emplir Totre poche et vous enfuir après ! Soyez flétris devant votre pays qui tombe, PosBoyeurs qui venez le voler dans sa tombe,
L'histoire a raconté la fin de ce royaume en proie à tous les vices, à tous les crimes du pouvoir absolu. L'héritier de celui qui avait tenu dans ses mains toutes puissantes !a vie et la liberté de François 1er finit par imposer pour roi, à cette Espagne insensée, un prince de sa race et le plus faible de
tous. Ce mot plus redondant que politique : Il n'y a plus de Pyrénées ! fut le signal d'une ruine immense. Hn''y a plus de Pyrénées, tant pis pour l'Espagne. Antonio Ferez l'avait bien prédit. Sitôt que l'Espagne perdit son rempart naturel, son courage et sa résolution s'abaissai eut en même temps que ses montagnes. Il y avait des Pyrénées pendant la guerre injuste que Napoléon le Grand faisait au successeur de Charles- , Quint.
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11 y aura tantôt ( déjà ! ) trois années que j'eus l'honneur de saluer, dans la modeste maison qu'il habitait au troisième étage, un des plus rares et des plus charmants esprits de notre siècle, le comte Alfred de Vigny. Il succombait, sans se plaindre et stoïquement, sous les étreintes d'un mal invisible, et seul, en silence, âme austère, il livrait ce combat terrible avec l'implacable nécessité. C'était en vain que la main funèbre de l'anéantissement s'était imposée à ce front voisin du sublime. Alfred de Yigny eût dit volontiers comme autrefois ce vrai sage : 0 douleur ! tu n'es qiCun nom. Seulement, il ne voulait pas être surpris dans ce dernier combat contre la destinée. Il avait pour lui-même un si grand respect, en même temps il possédait une si grande autorité sur son âme, qu'il était inaccessible aux curiosités vulgaires. Ajoutez qu'il était un grand sceptique, un fils de Voltaire, et voulant mourir librement, comme il avait vécu, il prenait toutes les précautions imaginables pour que le repos de sa conscience ne fût pas troublé. Il était donc très difficile de pénétrer, en ses derniers jours, dans la chambre où se mourait l'immortel auteur de Siello. Il était assis dans un grand fauteuil et couvert de son manteau militaire. Ses cheveux blonds étaient encore bouclés, comme en ses beaux jours de guerre et d'amour; ses belles mains, pâlies par la fièvre, étaient croisées l'une sur l'autre, celle-ci prêtant sa force à celle-là. Sa lèvre
essayait encore le sourire, il regardait, de ses yeux éteints, tout son entourage, et semblait lui dire un dernier adieu. Jamais rien de plus touchant ne s'était offert à ma vue; une langueur sans apprêt, un accablement sans caducité; une voix d'un beau timbre, où se retrouvait, mêlé aux mélodies poétiques, l'accent même du commandement. A son geste aisé, se reconnaissait le gentilhomme; au feu de ses yeux éteints se reconnaissait le poète. Il était simple et vrai dans toute son attitude. Il se sentait trop véritablement grand, pour essayer d'une pose théâtrale. Il était impossible,^ en ce moment, de ne pas l'aimer et de ne pas l'admirer.
Il me reçut très simplement. Je ne l'avais pas revu depuis les jours où il tenait garnison à Saint-Germain, quand il s'amusait, lui, Lamartine et Victor Hugo, à parler en vers alexandrins, avec des rires qui les faisaient prendre pour des fous, par le conducteur de l'omnibus. Il commença tout de suite à me parler de ces temps qui n'étaient plus. Comme il aimait la gloire I. Avec quelle ardeur il recherchait la renommée ! Il était jaloux, en ce temps-là» des Méditations poétiques ; il adorait les Orientales; et se passionnait pour Hernani. Il avait conservé de ces heures fécondes,, le souvenir de Mme Dorval dans le rôle de Kitty-bell. — Vous rappelez-vous, disait-il, son beau rire, et comme elle était gaie aussitôt qu'elle avait quitté les terreurs de
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la scène ? Il eut un souvenir pour tous nos amis communs qui s'étaient perdus dans la mêlée ardente des belles-lettres. — Quelle abominable et charmante profession, disaitil ? Quel comble infini de douceurs et de misères, et combien peu ses destinées sont semblables ! Si je dis : Chatterton ! l'écho répond : Chateaubriand. La littérature est une grande bataille. On ne sait ni qui vit, ni qui meurt. Tel que l'on croyait confondu dans la foule obscure des mourants et des morts, ressuscite, et tel autre, au moment où la victoire arrive en prodiguant les couronnes, disparaît pour ne plus revenir.
Quant à moi, le jour de récompense étant arrivé, j'accourais empressé au milieu de mes collègues Je fus reçu à coups d'épingle, et c'était un politique, M. Mole, qui tenait l'épingle. On eût dit, parlant ainsi, qu'Alfred de Yigny, au souvenir de ces cruautés, en était encore tout sanglant.
Sa réception à l'Académie était restée un des plus tristes souvenirs de sa vie; elle l'avait rendu timide à tel point, qu'il se méfiait de sa future oraison funèbre. Il lui semblait que quelque langue acérée, une langue à la Mole, le viendrait tourmenter jusqu'au fond de son cercueil.
Donc, il y prit garde, et par un acte de sa volonté dernière, il institua, pour défenseur de sa renommée, un jeune écrivain, un vrai poète, dont il était sûr. Ces poètes s'entendent si bien l'un l'autre ! ils ont si parfaitement la conscience de leur valeur ! Désormais, M. Alfred de Vigny pouvait s'aflSrmer à lui-même que personne après sa mort n'attenterait à la gloire qu'il avait conquise. D'ailleurs, un pareil homme ne meurt jamais tout entier. Ces grands travailleurs, dont même le rêve est un travail, et qui s'en vont, sans cesse et sans fin écrivant en prose, ou composant des vers au gré du vent qui souftle, ils ne savent pas eux-mêmes combien ils laisseront de livres inédits. Que d'histoires commencées, interrompues, reprises ! Que ie projets qu'ils promettaient de réahser demain.... oubliés au bout de huit jours ! Ces sortes d'œuvres ne sont pas des œuvres, pourtant ce sont des choses vivantes. Elles ne sont pas arrivées à toute leur perfection, mais elles ont un charme infini; on n'oserait les publier.
moins encore on voudrait les détruire. Inévitablement, pour choisir dans ce mélange, et pour mettre au jour les choses mêmes que l'auteur n'eût pas dédaignées, il faut un esprit calme, une amitié dévouée, une fidélité à toute épreuve. Le jeune et digne héritier du comte Alfred de Vigny, M.
Louis Ratisbonne, possédait tout à fait ce dévouement sérieux. Sitôt qu'il se mit à étudier ces fragments sans nombre et sans prix, il eut la conscience dé la tâche à laquelle il était appelé, et tout de suite, il se mit à l'œuvre avec la persévérance et la prudence d'une pieuse admiration.
Maintenant que ces précieux fragments ont vu le jour, il sera très facile, avec un peu de zèle et de respect, de se faire une idée approchante de la vie et du travail du comte Alfred de Vigny. Quand bien même il n'eût rien publié, ce qu'à Dieu ne plaise! il serait tout entier dans ces pages sauvées avec tant de goût et de bonheur. Cet homme est un être à part, même dans le rang des poètes. Il a douté toute sa vie, et surtout il a douté de son propre génie. Il comparait notre passage ici-bas à l'agitation de prisonniers enfermés dans un grand clos, et labourant de petits jardins. D'abord, tout va bien; peu à peu ils s'aperçoivent que le maître de la prison les fait enlever l'un après l'autre, au hasard, et sans dire pour quel motif. Telle est la vie ! A peine on a semé les fleurs de son petit jardin, il faut disparaître et laisser la place aux nouveaux venus. Triste histoire! or, le roman ne vaut pas mieux. Walter Scott fut le premier romancier que salua le jeune auteur de Cinq- Mars. Il s'attendait à voir un front inspiré... il vit une tête assez vulgaire, un b(»nhomme, et rien de plus. C'était cependant un génie, un t7'ès beau spécimen de V image d'une idée de Vesprit général.
Quand on disait au jeune Alfred de Vigny : Travaillez pour vous faire un nom, il répondait : la renommée est une vanité; l'auteur du Laocoon est inconnu. D'ailleurs, il n'avait pas besoin de cette excitation à bien faire. Il trouvait un charme infini dans la composition de son œuvre. Il ressentait, en composant, une extase morale dont le nom véritable est : Inspiration. Il recherchait aussi les bonheurs du cou-
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rage. Au bruit du tocsin, quand le roi est en péril, déjà il piéparaitson vieil uniforme en se disant : la cause royale est mauvaise, elle est injuste. Oui, mais le roi commande, il faut obéir. Il se rappelait alors que sous l'empire, son père lui faisait baiser la croix de Saint-Louis. Ainsi, il trouva, en se battant contre l'émeute, le sujet de ce beau livre intitulé : Grandeur et servitude militaire. Un sien ami, lieutenant au 6» de la garde, ayant reçu l'ordre de commander le feu dans uue rue où se trouvaient beaucoup de femmes et d'enfants, le jeuue officier refuse et se fait sauter la cervelle : on ferait un grand livre avec les belles actions qui restent ignorées. Mais ces belles actions veulent être accomplies par des jeunes gens. On a beau crier contre elle et la proscrire au nom de l'ordre et de la sécurité publique, la jeunesse est reine. Elle est la force et l'exemple; elle marche, il faut la suivre. A dix-huit ans, Alfred de Vigny était un officier de la compagnie rouge du roi; il était royaliste et très libéral en même temps. Que de jeunes gens de son âge s'imposaient à la même heure à l'admiration de l'Europe ! Et comme on est heureux, quand on n'a plus vingt ans, de se rappeler les tours de force de la jeunesse ! A vingt ans, don Jnan d'Autriche à Lépante, gagnait la plus grande bataille des temps modernes, Gaston de Foix à vingt-deux ans, le prince de Condé à vingt-et-un ans, gagnaient, celui-ci la bataille de Ravenne, et celui-là était vainqueur à Rocroy. Certes à trente ans avait fait la conquête du Mexique, Maurice de Saxe expirant à trente-trois ans d'un coup d'épée, avait accompli toutes les grandeurs de la vie. Innocent III, Jean de Médicis, cardinal à quinze ans, Luther, Ignace de Loyola sont des jeunes gens. A seize ans, Pascal avait deviné les mathématiques; à trente ans, Rapkaël était Raphaël; Richelieu était ministre à trente ans. Tels étaient les souvenirs de la jeunesse aux environs de 1830; elle se sentait capable des plus grandes choses; elle ne doutait de rien ni de personne. S3mblable à ce dieu de V Iliade, en trois pas elle eût touché le bout du monde. Alfred de Vigny était l'un de ces jeunes gens osant toute chose, mais son audace était plus voisine du rêve que de la
réalité. Ce double outil, la plume et l'épée, appelaient dans ce jeune esprit la plus singulière hésitation. Soldat et poète, il cherchait son chemin. Bientôt las de chercher, il entassait abîme sur abîme, et quand il était bien fatigué de cette quête impuissante, il écrivait sur ses tablettes :
« Ceci me remet en mémoire un homme d'esprit, mon cousin, le comte James de Montrivanlt. Je lui reprochais un jour qu'il fatiguait les soldats du régiment dont il était colonel et où j'étais capitaine. — Mon ami, me dit-il, il faut toujours exiger des hommes 2)lus qu' ils ne peuvent faire, afin d^en avoir tout ce qu'ils peuvent faire. — C'était un bon principe militaire venant d'un bon officier. »
Toutefois, c'est un grand danger, même à vingt ans, d'exiger de son cerveau plus qu'il ne peut donner. L'erreur est considérable, et les conséquences en peuvent êtr-e funestes. Un jour, il fut tenté d'écrire un hymne à la louange de Mme la duchesse de Berry :
Son enfant dans ses bras et son lys à la
main Il en fût empêché par la première
vision du docteur Noir. C'était trop demander à son cerveau le même jour. D'autres fois il s'amusait à lire, et laissait de côté toute espèce de composition : a V Histoire universelle de Bossuet, disait-il, c'est Dieu faisant une partie d'échecs avec les rois et les peuples. » Sur la même page il écrivait ce beau jugement à propos de Clarisse.
« Clarisse est un ouvrage de stratégie, où l'on voit vingt-quatre tomes employés à raconter le siège et la prise d'un cœur malheureux. )) Il disait de Napoléon Bonaparte : « Bonaparte, c'est l'homme : Napoléon, c'est le rôle. Le premier a une redingote et un chapeau; le second, une couronne de lauriers et une toge. »
11 se méfiait ( il avait bien raison ) des livres que la foule adopte sur-le-champ :
(( Avant tout, disait-il, il faut donner le temps aux honnêtes gens de démontrer que le livre ne leur déplaît pas. La foule est un mauvais juge.
» Les masses vont en avant comme les troupeaux d'aveugles en Egypte, frafpant indifféremment de leurs bâtons imbéciles ceux qui les repoussent, ceux qui les dé-
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tournent et ceux qui les devancent sur le grand chemin. »
Plus tard, il revient sur ses opinions politiques, et l'on voit que la conscience les a quelque peu changées. Pour ce royaliste de vieille souche : « Le gouvernement le plus tolérable serait une république pareille à celle des Etats-Unis américains. Le meilleur gouvernement est celui qui se montre le moins, que l'on sent le moins et que l'on paie le moins cher. » Ceci est bien dit et bien pensé. Le même jour il monte à Montmartre et s'étonne, à peine au sommet, de ne plus entendre une seule des plaintes que la terre envoie au ciel. On rencontre ainsi dans ces pages empreintes d'un vrai génie, une suite de choses imprévues et charmantes :
« Bonaparte et tous les aventuriers ont posé le pied sur les événements qui les menaçaient, comme le toréador sur le front du taureau. En relevant la tête, le taureau le jette sur son dos. — Il s'y assied. »
Quoi détonnant ? Comme il est toujours en conversation avec lui-même, il a des entretiens dont les hommes entre eux ne se doutent guère; il obéit, comme Socrate, au démon intérieur; il appelle à soi, contre l'ennui, l'amour et la volonté : Aimer, vouloir, admirer, c'est tou'e sa vie. A le voir tout rempli de sa méditation, ne pensez pas qu'il lasse un livre. Le livre se fait : « Il mûrit et croît dans ma tête comme un fruit. »
(( — M. de Talleyrand est mort. Les partis l'ont insulté, et on a été jusqu'à écrire : « Il n'y a en France qu'un malhonnête homme de moins.
» Les "indignations sont toutes justifiées par sa vie politique. Il a une immense flétrissure sur son nom : c'est d'être devenu le type du parjure élégant et récompensé. »
Il avait le goût difficile, excellent. Le petit pouilleux de Murillo, une des merveilles de notre Louvre, lui avait fait honte par sa ressemblance avec le singe. En dépit de sa parenté avec l'auteur du Légataire universel, le légataire universel lui faisait mal au cœur comme une médecine. Il résistait au gros rire, et ne savait guère s'amuser des saletés de la santé humaine.
C'était cependant une des grandes fêtes de
Louis XIV et des dames de sa cour, de voir défiler les seringues du Malade imaginaire et de M. de Pourceangnac. La cour de Versailles était jeune et bien portante, et rien ne la charmait davantage que les grimaces de la colique. Arrivés à la vieillesse, on entendit beaucoup moins retentir, dans Versailles repentant, le bruit des apothicaires battant la mesure dans leur bassin d'argent. II était tout à fait de l'avis de Stello : « qu'il faut haïr la misère, non point parce qu'elle est la privation, mais parce qu'elle est la saleté. » Je la hais, disait Juvenal, parce qu'elle nous rend tous ridicules. « Parlez-nous d'une maison vide où l'homme est assis sur une chaise de pierre, et boit de l'eau pure dans une cruche bien lavée. Mais fl des rideaux sales, des berceaux souillés et do beurre sur les draps. » Il portait en lui-même un grand sentiment de la gloire ; « Un homme qui se respecte n'a qu'une chose à faire, publier, ne voir personne, oublier son livre. » Il n'estimait guère les succès de salon : « Quand, le soir, on revient du monde des salons, on s'éi.onne d'avoir changé son caractère, et de s'être renié dix fois soi-même. — On a fait le futile avec une tête lourde de pensées. »
« Deux ennemis en présence, un ameublement nouveau, une dispute politique, un Parsis arrivé nouvellement des Indes, un pianiste prodige âgé de douze ans, un ambassadeur, un chat, tout est bon à une maîtresse de maison pour faire bouillir sa soirée comme une théière. »
« On passe la matinée, quand on reçoit, à fouetter des idées comme des toupies pour les f\iire tourner et mettre en train celles qui se recouchent et ne roulent plus. Ce métier ferait plaindre les maîtresses de maison et donne de la considération pour celles qui passent ainsi tous les jcurs de leur vie. »
Et toujours il concluait pour l'excellence de la solitude; les plus lâches animaux vont en troupe; le poète et le lion marchent seuls dans le désert. En général, toute sa sollicitude appartient à la poésie. Il compare le poète au canon : a On ne le lait servir qu'aux
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jours de fêtes; mais si par malheur on ajoute un boulet à la poudre enflammée, aussitôt vont tomber les murailles. » Par la môme raison que le poète, ami des faciles gaietés et des bonheurs de la jeunesse, ajoute à ses vers une pensée politique, une menace, une malédiction, soudain vont tomber les murailles de Jéricho. Donc, en sa qualité de poète, il ne pouvait pardonner leur morgue insolente à MM. les députés : « Ils ont en gé néral des capacités de notaire et de clercs d'avoué, et ils s'en targuent comme de choses rares qui leur donnent droit de dédaigner les poètes et les philosophes. » Que de fois, dans les salons pleins de politique, il s'est isolé, contemplant à plaisir ces têtes vides et bruyantes, à la façon de ces cosses desséchées qui contiennent des pois cliiclies ! Comme il riait tout bas de la fatuité de ces arbitres du monde ! Avec quelle intime énergie il les refoulait à leur place ! Il avait l'esprit le plus sybarite du monde. Il eût enduré avec patience la conversation d'un paysan idiot, la chanson d'un crocheteur ivre et les iilaintos d'un matelot à l'hôpital; il eût supporté même le papottage d'une vieille femme au confessionnal ; une bête, il l'acceptait; mais il avait le sot en exécration. A ses yeux, la sottise était le mal sans remède; il flairait le sot d'une lieue; il n'a pas dit quatre paroles en toute 8a vie, au sot. Il ne l'évitait même pas, sitôt qu'il l'avait pressenti, son esprit le transportait à mille lieues loin du sot. Horace a montré quelque peu de cette haine dans son voyage à travers la voie sacrée : « Un jour que j'allais je ne sais où, rêvant, selon mon habitude, à je ne sais quoi, je fus abordé par un certain je ne sais qui. » C'est chose heureuse que ces grands esprits se rencontrent à deux mille ans de distance, dans leur haine pour la sottise et dans leur aversion pour le sot.
Ses visites à MM. les membres de l'Académie française avaient laissé dans l'esprit du comte Alfred de Vigny un souvenir aimable et cruel. Il avait trouvé, d'une part, tant de sympathie et, d'autre part, un dédain si peu justifié, qu'il avait fait de toutes ces émotions si diverses un mélange à nul autre pareil. Nous sommes fâchés que le légataire de l'auteur de Stella, par une pru-
dence qui n'est pas de son âge, ait écourté le récit très sincère de ses visites à messieurs de l'Académie. Et cependant il en reste assez pour servir d'une juste leçon aux lettrés ambitieux ou mal conseillés, qui se hasardent dans ces sentiers pleins de trappes et d'embûches, sur lesquels Alfred de Vigny avait écrit de sa main délibérée, en belles lettres majuscules: Il y a des pièges à loups dans cette propriété. Sa première visite fut pour M. Royer Collard. 11 était malade; il sortit à regret de sa chambre enveloppé dans la robe de Oéronte, avec la serviette au cou du Légataire universel. Oâ vieux petit vieillard, en vieille perruque, était, ce jour-là, de très maussade humeur. Il avait déjà dit à l'autre compétiteur ( or, cet autre, n'était rien moins que M. Victor Hugo lui-même ) : A mon dge, monsieur, on neUiplus, on relit. Alfred de Vigny s'en alla comme il était venu. Le lendemain, il se faisait présenter chez M. BaourLorraian. Il habitait un misérable réduit dans un misérable faubourg. Ses jours de gloire et de fortune étaient passés. Il était presque aveugle, il était seul, sa femme et sa fille étaient mortes. Eh bien, dans cet isolement, ce digne lettré vivait par le souvenir. Il avait gardé l'auréole à son front et la conscience de son immortalité. Sa réception fut bonne et bienveillante, et tout à fait digne, en effet, d'un poète honoré de la visite d'un poète.
Le troisième jour [il était onze heures du matin], dans un cabinet peu meublé, entouré de quelques livres mal tenus, au piaulement d'une perruche, au coin d'un feu de veuve, l'auteur de Chatterton rencontre, assis sur un fauteuil de travail, courbé sur lui-même, et les deux pieds à quatre pouces du parquet, un autre vieillard qui travaillait dès le matin. Son corps était grêle et sa tête était énorme; il avait parfois des éclairs pleins les yeux, tout le reste était chétif C'était M. de Chateaubriand écrivant ses Mémoires d'ou're tombe. Son premier soin fut de prendre de sa main droite, son bras gauche qui était paralysé.
La réception de M. de Chateaubriand se ressentait des rares qualités de son esprit et de la grande existence qu'il avait menée.
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Il avait l'art des beaux saluts et du beau sourire. Il parla du néophyte un peu moins que de lui-même, et M. de Tigny sortit de ce logis, si modeste pour un pareil hôte, émerveillé de ce qu'il avait vu et entendu.
Tout au rebours, dans une opulente maison de la place Saint George, entre la cour et le jardin, plein de fleurs, dans un cabinet plein de livres et d'antiquités, M. Thiers, en habit noir et tout prêt pour la bataille oratoire [il était cependant de très bonne heure], accueillit le nouveau venu comme une ancienne connaissance. Au moins celuilà avait lu quelques pages du futur académicien: il avait assisté au nouveau drame intitulé : Chatterton; il avait applaudit Mme Dorval dans le rôle de Kitty Bel. M. Thiers était un vivant parmi ces morts, il savait dignement répondre auxjustesambitions. Alfred de Yigny avait conservé jusqu'à la fin un bon souvenir de M. Thiers. — Il vit aussi M. Ballauche et trouva qu'il était un bonhomme. Il admira les yeux noirs et les manières distinguées de M. Gnizot. — Casimir Delavigne se mourait. La maladie et la souffrance étaient empreintes sur ce beau visage. — Un grand seigneur, M. de Barante, était tout froncé contre Chatterton qu'il appelait: une pièce anti-sociale. — Hélas ! voici M. Mole! M. Mole fut plein de hauteur, et déclara qu'il préférait V Histoire de Louis X ni par M. Basin, à tous les livres de M. de Vigny.— M. Pasquier, qu'on appelait M. le chancelier, dans son palais du Petit Luxembourg, avait une noble attitude. Il parlait bien, sans rien dire; il promettait peu, mais avec la bonne volonté de ne rien tenir. De part et d'autre, il y eut grande courtoisie, et ce fut tout. — Dans ses beaux salons de l'Arsenal, dont il était l'âme et la vie, il y avait un homme excellent, un vrai lettré, tout rempli de la grâce et de la passion des belles lettres, écrivain merveilleux, savant grammairien , poète à ses heures, historien romancier ; journaliste: il s'appelait Charles Nodier. — Yoyez-vous, mon cher ami, disait Charles
Nodier, je suis un homme mort, mais si je vais jusqu'au jour de l'élection, je donnerai ma voix, sans nul doute, à l'ami de Victor Hugo. Il parlait d'une voix faible, il avait la fièvre; il mourut peu de jours après. On ne l'a pas remplacé. — Soumet mourut à la même heure. Celui-là aussi était un vrai poète. Il avait beaucoup travaillé, beaucoup souffert. La maladie et l'inspiration s'étaient partagé cette frêle existence. Un rien l'affligeait jusqu'aux larmes;. pour moins que
rien le voilà dans le ciel Ici s'arrêtent
les confidences du nouvel académicien. En effet, il y mit tant de persévérance et tant de courage, il revint si souvent à la charge apaisant lés uns, persuadant les autres, expliquant Son œuvre à celui-ci, sa conduite à celui-là, qu'il finit par remplacer M. Etienne, un de ces écrivains qui laissent après eux une trace légère et qui touchent, sans malheur, à toute chose. Etienne excellait également à rimer les chansons d"un opéra comique, à improviser un article du Constitutionnel, à composer un discours d'une enfantine opposition pour la Chambre des Paii-s. C'était un aimable esprit et même, s'il eût voulu nuire, on l'eût trouvé iuoffensif
Pour nous résumer, nous aflUrmons qae pas un ami de l'honnêteté politique et pas un juge éclairé de la vertu littéraire ne liront sans tristesse et sans admiration ces pages dédaigneuses et touchantes de l'un des plus grands esprits qui aient honoré ce siècle en proie aux disputes les plus formidables. Le comte Alfred de Vigny expira peu de temps après la visite où je le trouvai si simple et si grand. Il mourut sans une ])lainte, appelant à lui, mais tout bas, les ombres dont il s'était entouré. Sa seule inquiétude en ce moment suprême était de savoir si l'épée du capitaine accompagnerait sur son cercueil, les insignes de l'académicien. Un maréchal de France, qui avait été son colonel, accomplit le dernier vœu da lieutenant Alfred de Vigny.