‹ La Vénus de GordesChapitre 11 sur 15 · NOUVELLE · texte numérisé non relu

NOUVELLE

Catheiine Ferrand venait de terminer sa toilette; elle avait embrassé sa mère et partait du Méuil ( ainsi qu'on nomme dans la localité le hameau de Ménil-le-Renard, où se voit encore aujourd'hui un reste de tour féodale ) ; je disais : elle avait embrassé sa mère et partait du Ménil pour se rendre à l'église de Bonnières, chef-lieu de canton du département de Seine-et-Oise, et situé à trois lieues en deçà de Yernon.

En passant devant la maison voisine de celle que quittait la jeune fille, elle jeta un regard furtif de son côté et parut éprouver un sentiment de plaisir en voyant, appuyé sur la moitié de porte qui fermait un atelier de sabotier, un jeune homme de vingtquatre ans environ, pâle de visage, à l'œil noir et plein de douceur, qui, la regardant avec toute l'admiratioa de l'amour, lui dit d'une voix émue :

— Bonjour, la Ferrande, tu vas donc à la messe toute seule aujourd'hui ?

— Oui, mon François, répondit-elle avec ■ caresse, comme elle l'eût fait pour parler à

un enfant, la mère est obligée d'attendre père Jean, qui est à Laroche; saus ça elle s'rait avec moi^ comme toujours. Au r'voir, François, à tantôt, nous causerons quand je s'rai de r'tour, car je suis en r'tarJ.

— A r'voir, Catherine, dit le jeune homme avec un gros soupir et la regardant s'é-

loigner, puis, lorsqu'il l'eut perdue de vue, ce fut, en s'aidant d'un bâton, qu'en boitant, il alla au fond de l'atelier essuyer une larme, qui fut suivie de bien d'autres !

Cependant Catherine avait continué sa route et put arriver juste au moment où la cloche annonçait le commencement de la messe. Elle assista recueillie à toute cette pieuse cérémonie , pria pour tous ceux qu'elle aimait, et, lorsque M. le curé leva l'ostie, pendant que la cloche annonçait au loin cet instant de l'otflce divin, une oreille attentive aurait pu l'entendre ajouter à sa prière :

— Mon Dieu ! faites qu'il ne soit plus aussi triste !

La messe terminée, elle sortit de l'église, suivit la grande rue, qui est en même temps la route de Normandie, prit à gauche et monta gaillard Elle se signa ea passant devant la croix de fer posée à l'angle des deux chemins où aboutit cette rue, et prit à droite. D'instant en instant, sa marche devenait plus rapide, chaque fois qu'un écart de haie, d'arbres ou de terrain lui permettait de voir la vieille tour.

— Comment donc, se disait-elle, se faitil qu'il ne soit pas à sa place de contumace ? Il sait c'pendant que j'suis allée à la messe ! Tous les dimanches il est là-bas, au pied de la tour. Ah ! pauvre François ! dit-elle,

SEMAINE IJTTÊEiîEF.

quand j'y ai dit au rvoir, il avait des lai*mes dans les yeux ! Il est si bon, pourtant ! S'il allait être malade! dit-elle

en pâlissant.

Elle s'arrêta près d'une haie, à l'endroi^ où le chemin tournait pour monter tout droit jusqu'au Ménil,mit sa main sur ses yeux pouil es garantir des rayons du soleil, et, rtregardant plus attentivement encore, lors, que de l'autre côté de cette haie, elle vit tout à coup François, qui venait de se relever de l'herbe sur laquelle il s'était assis en l'attendant, et qui lui dit de sa voix si douce :

— Te r'voilà donc, Catherine ?

— Oui, mon François, dit-elle avec un soupir de soulagement, et même j' suis ben contente de t' voir.

— Ah ! t'es contente de m' voir ? dit le jeune homme avec surprise, tout en marchant à côté d'elle, et cherchant à dissimuler la joie immense que ces simples paroles venaient de faire naître en lui : puis il ajouta : Et pourquoi donc qu' tes contente de m' voir ?

— C'est qu'aujourd'hui t'as été plus raisonnable que les autres jours, répondit Catherine en hésitant. Tu t'es décidé à sortir.

— Ah ! c' n'est qu' pour ça ! reprit François avec tristesse. J'avais espéré mais il s'arrêta. — Oui, continua-t-il

après un instant de silence, je m' suis décidé à sortir, parce que je m' suis dit : Aujourd'hui Catherine est seule à la messe, eh ben, puisque j' peux pas marcher jusque là, j' vas pousser au moins jusqu'au tournant du ch'min, et quand j'entendrai sonner l'élévation, eh ben, je f rai ma prière en r'gardant l'église, elle montera au ciel en môme temps qu' celle de Catherine qu'est seule là-bas, ça t" ra que 1' bon Dieu aura toujours son compte.

— Et t'as ben fait, mon François, dit Catherine, avec joie, en lui serrant la main, car justement danse' moment la je pensais à toi.

— Oui, j' sais qu' tu m'aimes comme t'aimes tous ceux qui souffrent ! a Ferrande, dit François, et c'est justement ton bon cœur qui fait que tel temps qu'il fasse — qu'il neige, qu'il pleuve, qu'il vente, ou que r soleil brûle conime à c' t' lieure, on

est ben sûr que t'iras prier l' bon Dieu chez lui, probablement, pour êti'e certaine qu'il

t'entendra — et moi ! j' peux pas!!...

ajouta-t-il avec un soupir en regardant sa jambe difforme et montrant son bâton.

— François, dit Catherine d'une voix angélique, est-ce que tu crois que le bon Dieu n' sait point que l'hiver dernier c'est toi qui avais mis en cachette cette bonne et chaude couverte que la vieille Gervaise a trouvée à sa porte ? Est-ce que tu supposes aussi qu'il ne t'a pas vu tous les samedis de c't' hiver- là mettre d' la viande au même endroit pour le bouillon d' la s'maine de c'te pauv' vieile, et qu' c'est ça qui l'a sauvée ?

— Comment qu' tu sais ça, Catherine ?

demanda François interdit, j'en ai jamais parlé !

— C'est ben pour ça que j' feu parle, moi et que j' te dis : François, t' es un boa cœur, et, si tu n' marches pas vite, t' as su prendre le ch'min l' plus court pour plaire à Dieu.

— J'ai pas fait ça pour que tu m' complimente à Catherine, dit François, ému de bonheur — merci toujours, car si t'es coutente, c'est qu' c'est bien, et tout en continuant de marcher aux côtés de la jeune fille, il reprit après un silence :

— C'est égal, va, la Ferrande, j'ai bien

souvent r'gretté d'être boiteux ! je

me disais : — Si j'étais comme les autres, j'aurais pu être soldat ! j' s'rais peut-être rev'nu décoré comme Bernardin Lapointe,

dont la femme est si fière d' lui ! mais

j' peux pas ! — et il soupira.

— Ça l'a ben avancé d'avoir de bonnes jambes ! dit Catherine, en haussant légèrement les épaules est-ce que tu trouves

qu'il est ben heuivnix d' n'avoir plus qu'un

bras ? et Jean Triquet ! il avait

aussi d' bonnes jambes, celui-là .... mais, comme il n'étai!: qu'un paresseux, il a mieux aimé s' faire tuer à la guerre, que de dorloter son vieux père infirme, comme tu dorlotes le tien.

— Quand j' dis qu' t' es un ange ! je n'me trompe point, va, ma Catherine ! Tij trouves toujours queuqu' chose pour me

LA. FERRANBE.

faire prendre mon mal autrement qu'il n'est ; on a ben raison d' dire que l' es la bonne Vierge ! Tous ils sont amoureux de toi ! La preuve, c'est qu'à la Trinité dernière, à la fête de Bonnières, on s' bousculait pour dev'nir ton danseux, c'était à qui t'aurait .... et moi j' peux pas !

— Tiens, t' es un enfant, François, lui dit brusquement la jeune fille en voyant qu'il pleurait, à quoi qu' ça les avances de faire toutes leurs gambades ! Ils se fatiguent tout de suite; si ben que le lendemain, ils perdent leur journée pour se r'poser, tandis qu' toi t'es à ton établi, tu travailles; puis, quand vient 1' soir et qu't'as fait ton compte d' sabots, c'est content d' toi même que tu te r' poses.

— Ah ! j'aurais ben gagé qu' tu trouverais encore queuqu' chose pour m' consoler d'un aussi grand chagrin, dit François en souriant amèrement. 11 pourra s' flatter d'avoir une existence heureuse, Catherine, l'homme que t'épouseras, il me semble que j' vous vois 1' dimanche, tous deux à la promenade, bras d' sus bras d' sous, ben près l'un d' l'autre; lui, voulant t'embrasser, et toi t' sauvant pour le taquiner; alors il courra, et, quand il t'aura rattrapée il te fore' ra, en jouant, à lui donner c' que tu lui r' fusais, et moi j' pourrai pas !

— Quand j'aime quelqu'un, dit lentement Catherine, pourquoi me sauverai-je ? Tu manques de mémoire, François, ajouta-telle en baissant les yeux, car je t'ai jamais refusé quand tu as voulu m'embrasser.

Amoureux timide comme tous les boiteux, un trait de lumière éclaira soudain l'esprit de François aux dernières paroles de Catherine. Un immense espoir envahit tout son être, et devenant plus pâle encore comme ils allaient atteindre les premières maisons du hameau, ce fut d'une voix presque inintelligible qu'il eut le courage de lui dire en tremblant :

— Ma p'tite Catherine! fant-il que

je comprenne c' que m' dit mon cœur ? Faut-il que j' pense que je n' te déplais pas trop ? Faut-il que j'ose penser qu' tu voudrais ben

11 ne put achever, il avait peur.

Catherine gardait le silence, et, comme elle approchait de sa maison, il ajouta les larmes dans la voix :

Tu n' réponds rien, Ferrande ! tu

crains qu'en me r'fusant j'aie trop de

peine I N'aie pas peur, va ! quand

il le faut ! j'ai du courage et puis, d'ailleurs, ajouta-t-il, avec un désespoir mal déguisé , t' as raison , je n' suis qu'un

égoïste ! est-ce que j' pourrais jamais

faire un mari pour toi, si belle, si bonne, si un sanglot étouffa sa voix.

Catherine respirait avec agitation, la joie l'inondait, ses yeux noyés par les larmes du bonheur étaient levés vers le ciel, tandis qu'un sourire d'ineffable reconnaissance agitait ses lèvres; mais, comme elle gardait toujours le silence, au moment où sa main se levait pour faire jouer le loquet de sa porte, François lui saisit le bras et lui dit en tremblant de douleur :

— Ma Catherine, ne m'en veux pas ! je suis fou ! je ne te parlerai plus jamais d'

ça Mais, vois-tu, Là, Catherine! il

y avait si longtemps que ça m'étouflait,

que Oh ! sois tranquille, va, j'aurais la

force de n' pas garder cet amour !

Et deux grosses larmes roulèrent sur ses joues, pendant qu'il ajoutait tout bas :

— Oh ! non, je n' pourrai pas ! je sens bien qu' jen mourrai.

A cet instant la mère Ferrand ouvrit la porte, et Catherine, se jetant dans ses bras en pleurant, lui dit à haute voix :

— Mère, dites donc à François que dans r mariage on peut faire son bonheur sans

y marcher trop vite, et que c'est pour

ça que j' veux d'iui, pour faire le mien.

Puis ce fut en proie à la plus vive émotion que la jeune fille alla se réfugier dans le coin le plus sombre de la maison.

Aux paroles de la belle]et douce Catherine, François crut qu'il devenait réellement fou; il regarda autour de lui d'un air égaré, et ce ne fut que lorsque la mère Ferrand lui dit : « Eh ben, est-ce que tu n' veux pas d'elle ? » qu'il comprit qu'il avait bien entendu, et que ce n'était point un rêve.

SEMAINE LITTÊRAIEE,

Il s'élança dans sa chambre, se laissa tomber aux pieds de celle qu'il adorait, et sanglota longtemps, la tête appuyée sur ses genoux sans pouvoir parler, en la serrant avec force dans ses bras, comme s'il craignait de voir son bonheur s'envoler avec elle.

Catherine est une heureuse épouse, et son mari prouve chaque jour qu'il ne faut pas juger l'arbre sur l'écorce.

ViCTORINE ROUGEDT.

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