‹ La Vénus de GordesChapitre 12 sur 15 · APOLOGUE ARABE · texte numérisé non relu

APOLOGUE ARABE

Il faut battre ses ennemis arec lews proprts armes.

Dans la vallée de Wadi-isch-Chair, un Arabe cheminait tranquillement un soir en égrenant un chai)elet et en chantonnant une ballade. La lune éclairait faiblement, car elle en était à son premier quartier ; le silence de la nuit n'était troublé que par les cris du ehacal et le froissement des feuilles, que la brise semblait inviter aux douces caresses d'amour.

Vazil, tel était le nom de l'Arabe, s'arrêta soudain ; il venait d'apercevoir au loin, à gauche, un cercle lumineux dans lequel une ombre indécise semblait se mouvoir.

— Par Allah, se dit-il, qu'est-ce que cela peut bien être ?

Et il dirrigea ses pas de ce côté.

Voici ce qu'il vit :

Un feu brû-lant en cercle et au millieu du cercle, un serpent affolé par la peur, tourmenté par la chaleur,qui essayait de se pencher de son côté en se dressant sur sa queue et faisant entendre des cris de détresse.

Vazil considéra ce spectacle avec étonnement, en disant à part lui : « Cet animal

est mauvais, dangereux, et le feu a bien raison de vouloir le détruire.»

Mais comme s'il eût pu lire dans sa pensée, le serpent lui dit de sa voix la plus doucereuse :

Qui que tu sois, ô étranger ! laisse aller ton cœur à la pitié ; vois dans quelle horrible position je me trouve : il m'est impossible de sortir d'ici sans tomber au milieu du brasier ; d'instant en instant les flammes se rapprochent, et je sens déjà leur atteinte ; une mort affreuse m'attend. Sauvemoi, et ma reconnaissance pour toi sera éternelle !

Et comme Vazil hésitait, le serpent continua :

— Quoi ! la fleur douce et parfamée de la pitié n'aurait-eJle pas germé dans ton cœur et pourrais-tu me laisser ainsi mourir sans me porter secours ?

Et comme les flammes se rapprochaient de plus en plus, menaçant de le dévorer.

— Sauve-moi ! sauve-moi ! s'écria-t-il d'une voix déchirante, et coonpte sur ma reconnaissance, ma vie t'appartiendra, puisque c'est à toi que je la devrai.

SEMAINE LITTÉRAIRE

Vazil fut touché des angoisses du serpent et de ses souffrauces, il lui tendit son bâton par-dessus les flammes. Celui-ci s'y enroula vivement et, prompt comme l'éclair, il bondit au cou de l'Arabe et l'entoura de ses anneaux, qui semblaient se resserrer dans une douce étreinte ; l'Arabe crut d'abord à un élan d'une reconnaissance qu'il trouva cependant un peu trop expansive.

— Prends garde, lui dit-il, tu vas me faire du mal I

Le serpent fit entendre un sifflement railleur, et il s'apprêtait à mordre son sauveur de sa dent empoisonnée, lorsque celui-ci furieux s'écria :

— Eh quoi I bête perfide et trompeuse, je viens de te sauver la vie ; tu m'as juré une gratitude éternelle, et déjà tu veux m'empoisonner de ton venin mortel, moi ton libérateur ! N'as-tu pas honte de te conduire ainsi? Uu serpent seul est capable d'une aussi noire ingratitude.

— Allons donc ? riposta le serpent, les hommes ne sont-ils pas ingrats, eux aussi, et toujours prêts à Huire à ceux qui leur ont tendu une main secourable, et n'arrivet-il pas jiresque toujours qu'ils récompensent un service par une noire trahison ?....

— Tu mens, dit Vazil ; tu calomnies les hommes.

— Ah ! tu crois ; eh bien, écoute : nous allons interroger les trois premières choses ou les trois premières personnes que nous rencontrerons, sur la reconnaissance des hommes ; si deux d'entre elles seulement te donnent raison, tu auras la vie sauve, mais si toutes les trois te donnent tort et conviennent avec moi que les hommes rendent le plus souvent le mal pour le bien, alors, foi de serpent, je t'étoufife.

Vazil accepta le marché, bien convaincu que les trois choses ou les trois personnes rencontrées donneraient tort à l'aOreux reptile. Use mit en route, ayant toujours son venimeux compagnon roulé autour du cou.

La première chose que l'on rencontra fut un graid et beau sycomore dont les branches retombaient jusqu'à terre et donnaient un ombrage bienfaisant.

Le serpent dit à Vazil :

— Demandons-lui son avis sur tes semblables, veux-tu ?

— Demande, toi. Je ne puis plus parler tant tu me serres la gorge.

— Bel arbre, dit le serpent, crois-tu à la reconnaissance de ces rois de la création qu'on appelle les hommes ?

— Ah, certes non, dit le sycomore avec un gros soupir. Il n'est pas de jour où ils ne me donnent des preuves de leur cruelle ingratitude ; ils arrivent vers moi, las et brûlés par le soleil, je leur offre la douce fraîcheur de mon ombre, ils en profitent, et puis lorsqu'ils s'éloignent frais et dispos, au lieu de me remercier, ils enfoncent leurs couteaux dans mes flancs, ou bien ils coupent mes branches brutalement, les jettent froissées et mutilées loin de moi !

— Tu vois, tu vois, dit le serpent d'un air radieux, et il resserra un peu plus ses anneaux autour du cou de son sauveur.

— Holà! l'ami, s'écria Vazil d'une voix étouff"ée, c'est l'avis d'un seul, attends celui des deux autres.

Et il se remit en marche.

Ils arrivèrent bientôt près d'une fontaine à l'eau claire et cristalline.

Le serpent lui posa la môme question.

— La reconnaissance des hommes, s'écria la fontaiie avec aigreur, mais c'est une chimère ! L'ivraie de l'ingratitude fleurit seule dans leur cœur ; jugez plutôt : tous les jours je vois s'approcher de moi des voyageurs, ils ont la gorge desséchée par la chaleur et la poussière, et sont altérés d'eau, comme en avril la gazelle est altérée d'amour ; je leur off're ma source fraîche et limpide, ils s'en abreuvent avec volupté, ils retrouvent aussitôt la joie avec le bienêtre. Eh bien, pour tout remerciement, ils troublent mon eau en s'éloignant de moi, en y jetant les débris de leur repas.

Voilà la reconnaissance des hommes !

— Tu vois ! tu vois ! s'écria le serpent rayonnant de fierté et resserrant de plus en plus les anneaux de son corps.

— Grâce ! grâce ! s'écria-t-il, attendons l'avis du troisième.

— Qa'importe ce troisième, dit le serpent, puisque deux suffisent à te condamner ; mais je veux être beau joueur, attendons l'avis du troisième.

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