‹ La Vénus de GordesChapitre 3 sur 15 · X . . lui dit aussitôt · texte numérisé non relu

X . . lui dit aussitôt

— J'ai lu certains détails dans les journaux. Mais, mon pauvre camarade, cette femme e-.t coupable, archi-coupable. Il y a des lettres.

— Vous aussi, monsieur, vous la croyez criminelle ?

Sur un t^este de l'avocat, il reprit :

— Elle est innocente, monsieur, je voua le jure. Elle n'est pour rien dans le crime horrii)le dont elle est accusée. Ah ! si vous la connaissiez, vous me croiriez, et puis, je l'aime tant ! ...

Bien qu'a(!:'ouiuiné à voir des larmes et à entemlre des |)laintes, M. X fut ému.

— A-t-elle dn la famille ? deraanda-t-U.

— Un cousin, voilà tout. Les autres parents sont d'un legré très éloigné. Ce cousin et >noi, nous 'Ommes d'accord pour lui trouver un défenseur. Venez, monsieur, je vous en su[)plie;ou vous paiera ce que vous voudrez.

— Cette phrase est de trop, mon garçon, répondit vivement l'avocat. Si j'y vais, c'est que l'aSaire est dramatique, intéressante, et surtout parce qu'il y a une tête à sauver. Quant a l'acquittement complet , il n'y faut pas songer.

— Quan I vous la connaîtrez mieux, dit Moulinet, vou-< proclamerez partout son innocence.

— Soit, j'irai, rep)rit résolument l'avocat. Dans huit jours, je serai à Carpentras pour conférer avec l'accusée.

Moulinet partit le cœur pénétré de reconuîiissance et fit connaître à Frédéric Borel le résultat de son voyage à Avignon. Margaï ne larda pas à en être aussi instruite.

Cette nouvelle lui arriva dans l'infirmerie de la maison d'arrêt de Carpentras, au moment où elle venait d'être prise par les douleurs (le l'eiifaiitemeat.

La couche fut longue et laborieuse. En-

fin elle donna le jour à un enfant du sexe masculin.

— Je veux le voir ! je veux le voir ! s'écria-t-elle, malgré l'épuisement qu'elle ressentait.

Elle avait dit à Furbice que cet enfant était de lui, elle le lui avait écrit, elle le croyait.

Mais depuis l'espèce de métamorphose qui s'était faite en elle, Margaï aurait voulu s'être trom[)ée; elle souhaitait maintenant de toute son âme que l'enfant ressemblât à Pascou!.

Une religieuse, qui la soignait depuis trois jours, lui présenta la frêle créature.

Margaï la regarda, l'embrassa passionnément et fondit en larmes.

Comme le dit plus tard son défenseur, le berceau reproduisit les traits de la victime.

L'enfant fut remis entre les qiains d'une femme de Gordes qui s'était chargée de le nourrir, et qui, pour plaire à Margaï, avait consenti à s'installer dans la prison jusqu'au moment du jugement.

Quelques jours après, Margaï eut la visite de son avocat.

A la vue de cette jeune femme, à qui sa pâleur et îa langueur de son regard prêtaient un charme de plus, M. X éprouva

( c'est lui-même qui l'a raconté depuis ) une des plus poignantes sensations de sa vie.

— On est venu me demander de me charger de votre défense, dit-il avec émotion; me voici. Mais il faut avec moi vous montrer sincère. Co urne le prêtre, l'avocat est un confesseur- Il garde les secrets qu'on lui confie. Dites-moi tonte la vérité.

— La vérité est bien simple, monsieur»

répondit-elle sans se troubler. On m'accuse d'un crime odieux, et je ne l'ai pas commis.

M. X aurait voulu la croire. Mais on

venait de lui communiquer les pièces du procès, le résumé des déclarations de Furbice, les dépositions des témoins; il les avait longuement médités, avant de se rendre dans la prison, et si conviction était

faite.

— Pourquoi, dit-il avec douceur, persister dans vos dénégations ? Elles vous aliéneront vos juges, et ne vous sauveront pas.

SEMAINE LITTÉRAIRE

— Je suis innoeente, dit Margaï.

Lorsqu'on était venu, quel(iues minutes

auparavant, lui annoncer la visite de M. X , elle avait aussitôt demandé son enfant. Elle le tenait dans ses bras et semblait s'inspirer de sa vue pour résister aux sollicitations de son avocat.

Celui-ci s'était levé en disant :

— Vous manquez de coufiance en moi.

Je dois renoncer à vous défendre.

Elle ne répondit pas.

— Quel orgueil est le vôtre? reprit-ii. La vérité éclate de toutes parts et vous voulez l'étouffer. Etouffe-ton le jour ?

— Je suis innocente.

— Non, vous êtes coupable, il vaudrait mieux pour vous le reconnaître; c'est le seul moyen qui me soit donné d'attendrir vos juges.

Margaï ne fut pas ébranlée.

A ce moment, la religieuse qui la veillait depuis son accouchement, entra dans la cellule.

— Ma sœur, secriaM X...,, aidez-moi.

Cette femme a commis un grand crime. Je veux sauver sa tète, mais je veux aussi qu'elle avoue. Or, elle nie tout, alors que tout l'écrase. Un bon conseil de vous et elle avouera.

Douce est sereine, la religieuse s'aj.procha de Margaï.

— Y a-t-il longtemps que vous n'avez prié, ma sœur ? lui demanda-t-elle.

Surprise de cette question, la jeune femme regarda successivement ses deux interlocuteurs; puis ses yeux se reportèrent sur son enfant et elle répondit d'une voix sombre :

— Non, il n'y a pas longtemps. Tous les jours, je demande à Dieu de faire éclater mon innocence.

-—Ah! s'écria l'avocat exaspéré, je vois que je n'ai plus rien à faire ici.

Et il se retira le cœur rempli de tristesse. Pour la première fois dans sa longue carrière, il trouvait un criminel sourd à ses conseils. Devant l'obstination de l'accusée il renonçait à se charger d'une cause qu'il ne pouvait gagner.

Quant à Margaï, dès qu'elle fut seule, elle embrassa son enfant en s'é. -riant :

— C'est pour toi que je résiste à leurs conseils; c'est pour toi que je n'avouerai jamais mon crime. Tout m'accable et je serai condamnée. Mais, dans quinze ou vingt ans, toi, du moins, tu croiras à l'innocence de ta mère. Tu ne le pourrais [)as si je consentais à m'avouer coupable !

Le temps passait, et quelques jours seulement devaient s'écouler avant l'ouverture des assises. Brigitte avait luit choix d'un avocat pour son mari, parn)i les membres les plus autorisés du barreau de Carj)entras,

et on dirait dans la ville que M. X ayant

refusé de se charger de la défense de Margaï, un autre avocat serait désigné d'office.

Ces renseignements n'étaient pas entièrement exacts .

M. X..,. avait résolu d'attendre. Il ne croyait pas prudent de plaider l'innocence en face des preuves que produisait l'accusation, mais il espérait encore, qu'au dernier moment, Margaï ferait des aveux.

Or, l'avant veille de l'ouverture des assises, qui devaient commencer par l'affaire de la Bastide Neuve, la prison de Carpeatras fut le théâtre d'une scène qui décida peut-être du sort de Margaï.

C'était le soir. Dans la prison, tout dormait. Retirée dans sa cellule, Margaï, étendue sur sa couchette, cherchait vainement le sommeil qui semblait persister à la fuir.

Tout à coup, la porte de sa prison s'ouvrit et la religieuse entra, suivie de la noarrice de l'enfant. Cette femme se précipita comme une folle dans la chambre, ea s'écriant :

— Madame, madame, l'enfant est très malade.

A ce cri, Margaï répondit par un autre cri, plus terrible encore, et courut au berceau de son fils.

La nourrice n'avait rien exagéré. Le pauvre petit être se mourait, atteint d'une de ces cruelles maladies qui n'ont pas de cause apparente, et qui foudroient les enfants.

Margaï n'étant encore dans la prison qu'à l'état préventif, on lui témoignait certaines

8ÎÎ

attentions, et ce soir-là, avant même de la faire averLii-, le directeur avait envoyé quérir un médecin.

Il lui suffit d'un coup d'oeil pour constater que l'enfant était perdu.

— Vous ne pouvez le sauver, n'est-ce pas ? s'écria Margaï.

— Il y a encore de l'espoir,, crut devoir dire le médecin.

— Non ! noH ! reprit-elle, vous me trompez. Je sens bien que tout est fini.

Et, tombant a genoux aux pieds du berceau, elle se mit à contempler d'un œil hagard le petit moribond.

— Oh! murmurait-elle avec des pleurs dans la voix, les anges te rappellent et tu vas à eux. Ta mère est indigne de toi, t'ont ils «lit, et tu pars. Non ! non ! reste^ je t'en conjure, dis-leur que tu ne veux pas mourir.

L'enfant s'agita faiblement.

— Monsieur, s'écria Margaï en se relevant, et s'adressant au médecin, mon fils ne veut pas mourir. Sauvez-le.

L'enfant râlait.

— p]mraeuez-la,dit le docteur à la religieuse.

Celle-ci voulut entraîner Margaï.

— Qu'on me laisse, reprit-elle, farouche et aflolée de douleur, il n'est pas mort.

L'enfant mourut.

On rapporta Margaï dans sa prison. Elle resta pendant liuit heures assise sur une chaise, é:;outant si l'enfant n'avait pas crié.

La sœur ne la quitta pas.

Deux iours après, Margaï demandait M.

X , qui s'empressait de se rendre auprès d'elle.

Nous donnons plus loin le compte-rendu des débats qui out eu lieu du 1" au 4 mai 1862, devant la cour d'assises de Vaucluse, au sujet de cette dramatique affaire.

Page 1