‹ La Vénus de GordesChapitre 4 sur 15 · COUR D'ASSISES DE VAUCLUSE · texte numérisé non relu

COUR D'ASSISES DE VAUCLUSE

( Corn-ppcndance particulière envoyée de Carpentras aux journaux di Paris, à l'époque du procèf. )

Audience du 1" mai 16C2.

EMPOISONNEMENT ET ASSASSINAT COMMIS PAR UNE FEMME DE COMPLICITÉ AVEC SON AMANT.

Les débats de cette importante affaire se sont ouverts aujourd'hui, devant la cour d'assises de Vaucluse, séant à Carpentras.

li est difficile de se faire une idée de l'émotion que le crime déféré à la justice a soulevée dans toute la contrée. De tous les points du département, des curieux sont accourus pour suivre les débats. Le Palais est en quelque sorte assiégé; et les gendarmes éprouvent de sérieuses difficultés à le tenir la foule qui voudrait pénétrer dans la salle d'audience.

Le mystère dont se trouve encore entourée cette afi"aire, la position et la jeunesse des accusés, la grande réputation de beauté de Margaï Pascoul, la gravite et le caractère dramatique des faits incriminés, le talent éprouvé des orateurs qui sont appelés à prendre part aux débats expliquent suflisamment la curiosité du publi<!, toujours avide d'émotions de cette nature.

Au dehors du Palais-de-Justice, on remarque dans les rues et sur les principale» places, des groupes nombreux qui s'entretiennent avec un vivacité toute méridionale des principales circonstances du drame émouvant sur lequel la justice va prononcer.

Les portes de la Cour d'assises sont ouvertes à huit heures, et la portion de la salle d'audience hvrée au public est aussitôt envahie. De sages mesures de précaution ont été prises par M. le président des assises pour éviter l'encombrement.

A l'intérieur de la salle, toutes les places disponibles sont occupées par des personnes munies de billets; les dames sont en grand nombre.

Dans un coin réservé, une femme que

SEMAINE LITTÉAAIUE.

l'on nous assure être la femme de l'accusé, est assise auprès de ses deux enfants.

Sur une table placée devant les magistrats, on aperçoit, parmi d'autres pièces à conviction : un fusil, un paquet de lettres, une grande fiole qui paraît renfermer de l'eau pbospLorée et différents flacons qui contiennent ou qui ont dû contenir des poisons.

Au banc de la défense viennent se placer M' X — , avocat du barreau d'Aix, défenseur de la veuve Pascoul, et M" B , bâtonnier de l'ordre des avocats de Carpentras, défenseur de l'accusé Furbice.

Un vif mouvement de curiosité se manifeste dans l'assemblée, aii moment où les deux accusés sont amenés par la gendarmerie.

Furbice entre le premier; c'est un liomme d'une trentaine d'années, à la physionomie des plus accentuées, et qui paraît jouir d'une grande force i)hysique. Il porte la tête basse et paraît accablé.

Sa femme essaie inutilement d'attirer sou attention; il ne paraît s'apercevoir ni de sa présence, ni de celle de ses enfants.

Margaï Pascoul vient ensuite, et aussitôt tous les regards se dirigent de son côté. Mais la curiosité du public n'est pas satisfaite, car l'accusée a le visage entièrement couvert de son manchon. On remarque seulement que sa taille est des plus souples, sa démarche gracieuse, et qu'elle est habillée avec une certaine recherche. Les deux accusés sont séparés par un gendarme. Furbice, en aperceyant Margaï Pascoul, semble vouloir lui parler, mais elle détourne la tête.

A neuf heures, la cour entre en séance.

M. le premier avocat-général à la cour de Nîmes occupe le siège du ministère public; il est assisté de M. le procureur imi)érial près le tribunal de Oarpentras.

Après les formalités d'usage, il est donné lecture de l'acte d'accusation.

Cet acte d'accusation, nous l'avons mis en action depuis le commencement de ce récit. C'est en le suivant à la lettre, pas à pas, en nous bornant à changer les noms, comme

nous l'avons dit. par un sentiment di' discrétion, mais sans jamais jliérer Ui vérué, dénaturer un fait, exago^M- un cara lèie, qae nous sommes parvcmis à écrire ing chapitres qui précèdent

Un mot nous a parfois lunup l'idée d'une scène, quelques passage- 'Oii pris sons notre plume un certain dév*ioi)peinent, m. us nous sommes autorisés li'unc piirase iiour tracer un portrait, dé- me un paysauiî, faire naître une situation Mais nous avons toujours eu à tâche de i-i stor dans les limites d'i vrai, et le moindi- • de nos détails a été puisé aux sources les plus autorisées

11 nous serait facile do pi'ouver ce quo nous venons d'avancer, en publiant tout iiu long ce procès tel que nous le trouvons i-eproàuit dans la Gazette des Tribunaux du 4 au lo mai 1862. Mais, d'une part, ce serait remettre sous les yeux de nos lectcîurs des faits dont ils ont déjà connaissance; d'autre part, nous perdrions tout le bénéfice des soins extrêmes que nous avons pris (sans peut-être toujours y parvenir, vu la difficulté de la tâche), d'adoucir certaines expressions trop accentuées, échappées aux accusés ou aux témoins, dans leur interrogatoire, et de mettre dans l'ombre des tableaux souvent trop colorés.

Nous résumerons donc ces long» et intéressants débats, en écartant les passages qui feraient double emploi avec nos premiers chapitres, et ceux qui seraient de nature à éveiller de justes susceptibilités.

L'acte d'accusation débute en ces termes :

Le 24 décembre 1-61, veille de Noël, vers huit heures du soir, le nommé Pascoul tombait dans la cour de la ferme de la Bastide-Neuve, mortellement atteint de deux balles en pleine poitrine. Transporté sur sou lit, il n'avait pu répondre aux questions dont il était l'objet. « Tuez-moi, achevezmoi ! )) criait-il aux voisins accourus à sou aide. Enfin, après une demi-heure d'agonie, il expirait, après avoir rét-lamé vainement un médecin et un prêtre, (|ui n'arrivèrent qu'un quart d'heure après sa mort.

Pascoul habitait la Bastide-Neuve avec Margaï Rivarot, sa femme. Aimé de tons, ce n'était pas la vengeance qui pouvait

avoir armé le bras du meurtrier. Les soupçons désignèrent dès l'abord un nommé Furbioe, son ancien ami, auquel un dramatique incident vint bientôt assigner sa veuve l^our complice. Au milieu de la confusion du premier moment, les voisins accourus à la maison mortuaire, avaient été frappés du calme de Margaï qui, restée dans sa chambre, poussant quelques rares gémissements, ne s'était même pas approchée de la chambre de son mari. Furbice, arrivé à son tour, s'était au contraire jeté sur le corps de Pascoul, déplorant bruyamment sa mort et remplissant la maison de l'éclat d'une douleur évidemment aflfectée. L'étrangeté de ses allures, le bruit de ses relations avec la femme de Fascoul, tout le signalait comme son assassin; aussi le magistrat instructeur, dès son arrivée sur les lieux, s'empressa-til de l'interroger.

( Suit l'arrestation de Furbice et sa tentative de suicide. Nous continuons à extraire certains passages de l'acte d'accusation, afin que le lecteur puisse se rendre compte de l'exactitude du récit qu'il a lu jusqu'à ce jour. Il verra en même temps combien étaient peu fondés certains reproches d'exagération qu'on s'est plu à nous adresser.)

Immédiatement interrogé, Furbice se reconnut l'auteur du meurtre de Pascoul, accusant Margaï Rivarot d'être sa complice. Liés par des relations adultères, ils s'étaient, dit-il, pour acquérir la liberté de se marier, livrés sur Pascoul à une série d'empoisonnements. Lassés de l'inefficacité des poisons, ils en avaient fini par un assassinat. Sur ses indications, on trouva : dans un puits de la ferme le fusil dont Furbice s'était servi et dans un grenier où ils les avait cachés, le reste des poisons, et un paquet de vingt lettres au crayon de la main de Margaï, dans lesquelles, au milieu des protestations de la passion la plus violente, sont relatés, en quelque sorte jour par jour, les divers empoisonnements, les projets de meurtre de toute nature, enfin la résolution de l'assassinat de 24 décembre.

Margaï Rivarot avait épousé par amour,

il y a trois ans à peine, Pascoul. Au refus de sa famille, elle avait organisé avec lui un enlèvement dont l'éclat avait forcé le consentement de son père. A la mort de ce dernier, ils vinrent occuper l'habitation de la Bastide-Neuve. Caractère sec et hautain, volonté le fer, étrangère aux affections de la famille, Margaï avait, dès l'eufance, abreuvé son père de chagrins. Imagination dépravée, rêvant déjà de crimes et ne poisons, elle détournait, il y a quelques années, ses amies des sacrements, ea leur disant que les hosties étaient empoisonnées. Son père, au lit de mort, la signalait à Pascoul comme une femme sans cœur. ]\Iauvaise fille, elle allait devenir épouse adultère. Dans le voisinage de la Bastide-Neuve, Furbice, marié, père de famille, habitait le hameau de Fontblanche. Leurs rapports d'abord peu suivis n'avaient pas tardé à devenir intimes. Ami de Pascoul, il lia avec sa femme des relations coupables. Un jour de l'hiver dernier, Marga'i, qui s'était rendue à Cavaillon avec une de ses parentes, demanda, au retour, une place à Furbice dans son char à banc. Là, s'échangèrent leurs premiers serments. Dès lors, ils ne perdirent [)lus une occasion de se revoir. C'est à peine, si, en public, ils se donnaient le soin de dissimuler l'affection qu'ils ressentaient l'un pour l'autre.

Ces faciles relations, qu'un éclat pouvait compromettre, ne suffisent bientôt plus aux deux amants. C'est alors qu'ils arrêtent la double résolution de se débarrasser, Margaï de son mari, Furbice de sa femme. Dès le mois de mai, une correspondance s'était établie entre eux; vingt lettres au crayon, les seules qui aient pu être saisies, indiquent avec une grande naïveté la nature de leurs projets homicides et les procédés de l'exécution.

(La plupart de ces lettres sont reproduites dans l'acte d'accusation. Nous en avons déjà publié quelques-unes; les autres ne sont pas de nature à être transcrites ici, malgré tout l'intérêt qui en découle.

L'accusation donne ensuite, au sujet des tentatives d'empoisonnement faites sur Pascoul, tous les détails que nous «onnaissons,

SEMAINE LITTÉIIAIRE.

et elle en arrive au coup de fusil du 24 décembre. Laissoûs-lui la parole.)

Impatients de la lenteur des poisons, les deux amants voulurent en finir par un moyen plus dangereux pour eux, mais plus prompt et plus sûr. Dans les premiers jours' de décembre, eu effet, Furbice acheta un fusil à Cavaillon, Margaï lui promit la poudre, et ils fixèrent le jour de l'assassinat au mardi 25 décembre. « Mon bon mari, écrivait alors l'accusée, dans cette aflaire je vous laisse libre. Vous le tuerez quand l'occasion vous paraîtra favorable. Je vous donnerai ce que vous m'avez demandé. Cependant si vous aviez une autre occasion et que je n'entendisse pas le coup de fusil, cela me ferait bien plaisir. ))

Dès ce moment tout fut arrêté. Le mardi suivant, 24 décembre, veille de la Noël, Furbice viendrait le soir à la Bastide- Neuve armé de son fusil, poserait le canon dans un des trous du portail qui ferme la cour et ferait feu sur Pascoul au moment où ce dernier irait, comme d'habitude, avec sa lanterne, visiter ses ciievaux à l'écurie. Le 24, en effet, Margaï se rendit à Gordes chez Furbice, lui remit la poudre et dîna avec lui vers midi. Le femme Furbice, qui les servait, remarqua leur air soucieux. Vers cinq heures, à Fontblancbe, Furbice chargea son fusil avec la poudre de Margaï et deux balles de fer. Après avoir soupe avec sa femme, il alla reprendre son arme et arriva à la Bastide vers sept heures et demie. Au signal qu'il donna, Margaï sortit dans la cour et lui demanda s'il était prêt : « Il va sortir, lui dit-elle, tu peux le frapper sans crainte. » Et passant la tête à travers un des trous du portail, elle l'encouragea d'un dernier baiser.

Au bout d'un instant, Pascoul, malade encore, apparut dans la cour. Furbice flt feu aussitôt, et Pascoul tomba mortellement atteint.

Le crime commis, Furbice courut à Gordes établir son alibi. Après s'être fait voir chez un ami, dans un débit de tabac, dans trois cafés différents, il entra chez un coiffeur et s'y fit raser, s'enquérant si la pendule n'était pas dérangée. Au matin, il se rendit à la Bastide-Neuve, où il joua, com-

me il l'a reconnu lui-même, la comédie du désespoir, pleurant à grand bruit celui qu'il appelait sou ami, son grand ami, et prodiguant à sa veuve des consolations que celleci, l'œil sec, la tête cachée dans ses couvertures, accueillait par de rares soupirs.

Enfin, après son arrestation, il a cherché dans des aveux intéressés et dans un semblant de suicide, une chance d'atténuation.

Aux charges accablantes qui pèsent sur elle, Margaï Pascoul n'a opposé qu'une constante dénégation. Elle nie même l'intimité de ses relations avec Furbice, mais les révélations de l'information, les accusations de son amant, la correspondance saisie, le ton de ses réponses et son attitude même, devant le magistrat instructeur, accusent, sans possibilité d'un doute, sa double culpabilité.

En conséquence, le maquignon Furbice, et Margaï Rivarot, veuve Pascoul, sont accusés d'avoir : le premier. . .. etc

crimes prévus par les articles 295, 296 et suivants du code pénal.

Après la lecture de l'acte d'accusation, il est procédé à l'audition des témoins cités à la requête du ministère public; ils sont au nombre de cinquante- trois. Trois ou quatre ne répondent pas à l'appel. M. l'avocat-général déclare n'avoir, pour le moment, aucune réquisition à faire à ce sujet.

M. B. . . ., commissaire de police à Gordes, rend compte des constatations et recherches auxquelles il s'est livré à la suite de l'assassinat. C'est le lendemain de son arrestation que Furbice a fait aux gendarmes préposés à sa garde des aveux qui compromettaient la veuve Pascoul. Ce témoin a été chargé de rechercher le fusil dont l'accusé s'était servi pour donner la mort cà Pascoul, et qui avait été ensuite jeté dans un puits voisin. Il a également saisi au domicile de Furbice les restes des divers poisons et les lettres de la veuve Pascoul. Ces objets se trouvaient cachés dans des trous de muraille, et c'est sur des

indications très précises qu'ils ont été retrouvés. L'avocat de Furbice demande l'opinion du témoin sur la tentative de suicide de cet accusé. M. le commissaire de police répond qu'il n'a pas vu de ses j'eux la blessure, mais qu'il a entendu dire qu'elle pouvait entraîner la mort.

Les témoins qui suivent racontent ce qui s'est passé à la Bastide immédiatement après le crime. Ils ont entendu les cris au secours, et sont accourus aussitôt sur les lieux. Pascoul était encore étendu par terre, dans la cour de la ferme, et ils ont aidé à le transporter sur son lit Ce malheureux était en proie cà des souffrances intolérables. Il s'agitait violemment et demandait en grâce qu'on l'achevât. « Tuezmoi ! s'écriait-il, par pitié, tuez moi !

Quand l'accusé survint, il affecta la plus vive douleur en apercevant le cadavre de celui qu'il appelait son meilleur ami. Il se jeta sur lui en pleurant et en maudissant le monstre qui avait pu, disait-il, commettre un si lâche forfait. Son attitude cependant parut tellement suspecte à quelques-uns des témoins de cette scène, qu'ils n'hésitèrent pas à exprimer leurs soupçons, a Si j'étais quelque chose dans le gouvernement, disait l'un de ces honnêtes cultivateurs, je mettrais la main sur cet homme . w

Quant à la veuve Pascoul, tous les témoins s'accordent à déclarer qu'elle ne s'est pas approchée une seule fois de son mari expirant pour lui offrir dos soins ou seulement des consolations. Elle se tenait dans la salle et poussait de temps en temps quelques soupirs. Un moment on crut qu'elle allait s'évanouir, et on s'empressa autour d'elle, mais elle eut bientôt repris ses sens et monta dans sa chambre.

Un des gendarmes qui se sont rendus à la Bastide-Neuve, dans la nuit du 2-4 au 25 décembre, raconte les recherches auxquelles il s'est livré sur le lieu du crime, et les circonstances qui ont accompagné l'arrestation des deux accusés.

C'est à cet agent de la force publique que Furbice, après avoir essayé de se tuer, a raconté, pour la première fois, les tentatives d'empoisonnement exercées sur Pas-

coul par sa femme, de concert avec son amant.

L'accusé est entré sur ce point dans des détails très circonstanciés, et c'est luimême qui a indiqué l'endroit où se trouvaient les flacons contenant le reste des substances empoisonnées.

Furbice a fait aussi l'aveu que la femme Pascoul lui avait proposé plusieurs fois, de vive voix, et par écrit, d'étrangler son mari pendant son sommeil, de le précipiter dans la fontaine de Vaucluse, ou de l'écraser sous les roues de sa voiture.

C'est aussi de la femme Pascoul que serait venue la proposition de tirer un coup de fusil à son mari, lorsqu'elle avait reconnu que les tentatives d'empoisonnement étaient infructueuses. Furbice lui ayant fait observer qu'il n'avait pas de munitions, elle lui aurait répondu vivement : « Casse les grelots de ton mulet et fais-en des balles ! »

Ce témoin ajoute qu'il a trouvé un crayon dans les poches de la veuve Pascoul au moment de son arrestation, et qu'il a demandé si ce craj^on était celui dont elle se servait pour écrire ses lettres à Furbice. L'accusée a fait un mouvement de tète que le témoin a pris pour une réponse athrmative.

31. Appy, docteur en uîédecine à Gordes, a examiné le cadavre de Pascoul le lendemain du crime, et rend compte du résultat de ses recherches.

M. Colignon, pharmacien à Apt, rend égalerjent compte des recherches qu'il a été chargé par la justice de faire sur les viscères de la victime, à l'effet de savoir si ces organes contenaient du poison. Le résultat de son examen a été négatif, ce qui s'explique parfaitement, selon le témoin, par l'intervalle qui s'était écoulé depuis l'absorption du poison.

M. Emile René, professeur de médecine légale à la Faculté de médecine de Montpellier, et M. Gustave Chancel, professeur de chimie à la Faculté des sciences de la même ville, sont appelés après cette déposition, et M. le président leur demande si leur opinion est conforme à celle de M. Colignon.

SEMAINE LlTTÉRAIllE.

Les deux honorables professeurs déclareut que l'expert d'Apt a procédé conformément aux règles indiquées par la science, et qu'ils adoptent pleinement les conclusions du ra])port. L'absence du poison s'explique parfaitement par la circonstance que le témoin a fait connaître. Ils ajoutent que les substances employées par les accusés, notamment le phosphore et le sublimé corrosif, sont des poisons très dangereux. Ils font observer, en finissant, que le procédé emploj'é dans cette circonstance pour l'envoi des objets sur lesquels devait porter leur examen, est un procédé vicieux, en ce sens que l'alcool rend quelquefois les recherches très difficiles et «'oppose même à la découverte de certains agents.

M. Pejjron, médecin à Gordes, dit que l'accusé est souvent venu l'inviter à se rendre chez Pascoul. Il considérait Furbice comme le meilleur ami de Pascoul, et jamais le moindre soupçon ne s'était élevé dans son esprit à rencontre de cet homme.

Ayant eu occasion de voir Furbice à l'hospice de Gordes, après son arrestation, il crut devoir lui faire des reproches sévères sur sa conduite :

— Vous saviez bien, dit-il à l'accusé, que ce malheureux était gravement malade :

pourquoi ne pas le laisser mourir ?

Il raconta en même temps au témoin toutes les tentatives d'empoisonnement exercées sur la personne du malheureux Pascoul.

M. Bonnet, expert géomètre à Apt, a été chargé par M. le juge d'instruction de cette ville de procéder à la vérification des lettres saisies au domicile de Furbice et attribuées par ce dernier à la veuve Pascoul. 11 déclare que, dans son opinion, ces lettres émanent réellement de cette accusée.

M. Gimnix, expert en écriture à Nîmes, fait une déclaration semblable, ajoutant que l'écriture de ces lettres n'est pas même contrefaite, et qu'il est de toute évidence, à ses yeux, qu'elles ont été écrites par la vouve Pascoul. Il soumet à MM. les jurés des observations détaillées qui viennent corroborer son opinion et celle de son collèarue.

Après cette déposition, M. le président annonce qu'il va procéder à l'interrogatoire des deux accusés.

Un vif mouvement d'intérêt se manifeste dans l'auditoire.

Sur l'ordre du président, Furbice se lève le premier.

Son visage ne trahit aucune émotion. Il répond presque toujours à voix busse et en baissant la tète aux questions qui lui sont adressées; mais son attitude est celle d'un homme qui est sûr de lui-même et qui comprend parfaitement la portée Je ses déclarations.

Marga'i Pascoul affecte de ne pas le regarder. Personne dans le public n'a encore aperçu les traits de cette accusée.

Brigitte Furbice ne peut retenir ses sanglots pendant l'interrogatoire de son mari, et les deux petits enfants qui l'accompagnent pleurent en voyant pleurer leur mère. Cette scène impressionne vivement l'auditoire.

M. h 2') résident, à Furbice. — A quelle époque êtcs-vous venu habiter le hameau de Fontblanche ?

R. Il y a deux ou trois ans.

D. Vos relations avec la femme Pascoul ont elles commencé tout de suite ?

R. Non, elles ont commencé il y a quinze mois environ, vers le mois de janvier 18G1.

D. Faites connaître à MM. les jurés dans quelles circonstances ce fait c'est produit.

R Gest un jour que je revenais de la foiro de Cavaillon. La femme de Pascoul, que je rencontrai en route, me demanda une place dans ma voiture, et j'ai consenti. Durant le voyage, je lui fis part des sentiments que j'avais pour elle, et elle me répondit que si elle avait connu mes intentions à son égard, il y aurait longtemps que nous serions amis. Quelques jours après, je fus la trouver à sa campagne, et des relations intimes s'établirent entre nous.

D. N'avez-vous pas eu l'un et l'autre, à partir de cette époque, la pensée de vous marier ensemble î

R. Oui, c'est une folie que nous avons.

eue l'un et l'autre. C'est Margaï qui a eu la première l'idée de ce mariage.

D. C'est de là, sans doute, qu'est ne le projet d'attenter à la vie de Pascoul, puisque vous ne pouviez vous marier tant que ce maliieureux vivrait ?

R. L'idée de nous débarrasser de Pascoul ne nous est venue qu'au mois de mai ou de juin 1861. Nous avions appris à cette époque que le public s'occupait de nous, et nous avions toute raison de supposer que nous allions être troublés dans nos rapports. Nous avons alors songé à faire disparaître l'obstacle que nous redoutions.

D. Quels moyens deviez-vous employer pour atteindre ce but ?

R. Il avait été d'abord question de jeter Pascoul dans sou puits. Margaï m'y engageait vivement, mais je refusai. Elle me proposa de le conduire à la fontaine de Vaucluse et de le précipiter dans le gouffre. Je refusai encore, trouvant l'emploi de ce moyen trop compromettant. Il lut ensuite question de le jeter sous les roues de ma voiture et de l'écraser, puis de l'étouffer pendant son sommeil, mais le courage me manquait toujours pour l'exécution de ces projets. En présence de toutes ces difficultés, Margaï me proposa d'avoir recours à l'empoisonnement, et nous nous arrêtâmes à ce projet comme étant celui dont la réalisation était la plus facile.

Ici, l'accusé rend compte de toutes les tentatives d'empoisonnement exécutées sur la personne de Pascoul à l'aide du phosphore, de l'opium, du sublimé-corrosif et autres substances. C'est lui qui se chargeait habituellement d'acheter le poison, mais c'est Margaï qui l'administrait. Cet état de choses aurait duré plusieurs mois. Il était convenu que Margaï mettrait du poison partout où elle pourrait. Quand ils virent que tous leurs efforts étaient inutiles et que Pascoul, tout malade et abattu qu'il ■était, ne voulait pas mourir, ils se décidèrent à employer un moyen plus énergique et à le faire disparaître par un coup de fusil. L'arme qui devait servir au crime aurait été achetée, par Furbice, une quinzaine de jours auparavant, au prix de 15 fr. Il aurait, d'après \es instructions de sa maî-

tresse, brisé les grelots de son mulet pour en faire des balles. Quant à la poudre, elle aurait été fournie par Margaï, qui l'aurait prise dans la poudrière de son mari.

L'accusé raconte ensuite avec les plus grands détails l'attentat à la suite duquel Pascoul a perdu la vie. Dans la soirée du 24 décembre, il a attendu environ une demi-heure derrière le portail de la ferme. Au bout de ce temps, Margaï est sortie et s'est approchée de l'endroit où il se tenait en embuscade. « Es-tu là ? » a-t-elle dit. Sur sa réponse affirmative, elle a ajouté : a C'est le moment, je vais le faire sortir. » Pascoul est sorti en effet au bout de quelques minutes.

Furbice a fait feu en visant à la poitrine, à sept ou huit mètres de distance, et aussitôt après il a pris la fuite à travers champs.

L'ccusé reconnaît l'exactitude de tous les détails postérieurs au crime et qui sont racontés par les témoins.

M. le président l'interroge au sujet des lettres saisies à son domicile. Il persiste à déclarer que toutes ces lettres viennent de la veuve Pascoul. Il ajoute que ce n'est pas dans un calcul intéressé, comme on le suppose, qu'il a conservé ces lettres, mais afin de pouvoir les relire plus à son aise, j<e sachant lire qu'imparfaitement.

L'accusé proteste à cette occasion contre les pensées de cupidité qu'on lui prête. C'est la violence de sa pa.ssion pour Margaï qui l'a seule poussé au crime.

Cet interrogatoire est terminé. Furbice se rassied.

Les sanglots de sa femme et de ses enfants ont paru le troubler à plusieurs reprises, mais il n'a pas eu le courage de tourner la tête de leur côté.

L'audience est remise au lendemain pour l'interrogatoire de Margaï Rivarot, veuve Pascoul.

Audience du 2 mai.

Une grande agitation règne dans la salle des assises, avant l'ouverture de la séance.

SEMAINE LITTÉRAIRE

Le bruit court que Fiirbicc, en se rendant de la prison au palais de justice, a essayé de se briser la tête contre un mur. Les gendarmes qui l'accompagnaient ont pu le retenir à temps et amortir le coup.

Des discussions très animées s'engagent au sujet de cette nouvelle tentative de suicide. Les uns soutiennent que l'accusé, désespérant de sauver sa tête, voudrait en finir le plus vite possible avec la vie. Suivant les autres, il n'a aucune intention de se donner la mort et il veut simplement attendrir les jurés sur son sort. Quelques femmes essaient de poétiser l'incident qui vient de se produire en prétendant que Furbice est toujours passionnément épris de Margal, et qu'il se repent de l'avoir dénoncée comme sa complice.

On s'entretient aussi très vivement de Margaï Pascoul, qui a jusqu'ici constamment et énergiquement nié non-seulement toute participation au crime de la Bastide- Neuve, mais encore toutes relations coupables avec Furbice.

On se demande quelle sera son attitude pendant l'interrogatoire qu'elle va subir et comment, devant les preuves qui l'accablent, elle pourra répondre aux questions du président.

A onze heures l'agitation se calme et toutes les conversations cessent; l'huissier annonce la cour.

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