‹ La Vénus de GordesChapitre 5 sur 15 · INTERROGATOIRE DE LA VEUVE PASCOUL · texte numérisé non relu

INTERROGATOIRE DE LA VEUVE PASCOUL

Sur l'invitation de M. le président, Marga'i se lève péniblement de son banc le visage toujours couvert de son mouchoir.

C'est avec la plus grande peine que M. le président farvient à lui faire découvrir le visage. Elle reprend de temps en temps son mouchoir, que le gendarme, placé à ses côtés, lui enlève presque aussitôt. Sa voix est d'ailleurs très faible et les premières paroles arrivent difficilement à messieurs les jurés.

La figure de l'accusée est remarquablement belle et répond parfaitement à l'âge qu'elle se donne ( vingt-cinq ans).

Après les questions d'usage, M. le président commence l'interrogatoire en ces termes :

D. Vous avez épousé Pascoul en 18 ,

et vous avez eu avec ce jeune homme, avant votre mariage, des relations, à la suite desquelles vous vous êtes fait enlever, afin de forcer le consentement de votre père qui s'opposait à ce mariage ?

R. Oui, monsieur.

D. Bientôt vous vous êtes dégoûtée de votre mari, qui était pourtant, au dire de tous les témoins, excellent pour vous et vous portait une vive affection ?

R. Oui.

D. 'Votre mari avait-il des torts envers vous ?

R. Non.

I). Alors, pourquoi vous êtes-vous éloignée de lui ? Il est vrai que vous avez nié jusqu'ici tonte relation avec Furbice. l'ersistez-vous dans ce système de dénégation?

L'accusée, d'une voix très émue, viais ce'te fois intelligible. — Non, monsieur le président, j'avoue au contraire les relations dont vous parlez.

On s'attendait si peu à cette déclaration , qu'il se fait un granil mouvement dans l'auditoire.

Les jurés se regardent entre eux, et on remarque même une certaine émotion parmi les magistrats.

M. X , avocat de l'accusée, s'approche de sa cliente et lui serre vivement les mains. Il lui a sans doute conseillé de faire des aveux, et la remercie de l'avoir écouté.

Lorsque le calme est rétabli, le président reprend la parole.

A partir de ce m®ment, Margaï, comme si elle avait recouvré tout son courage et pris une grande résolution, ne baisse plu» la tête et répond avec fermeté aux questions qu'on lui adresse.

31. le président. — Puisque vous vous décidez à entrer dans la voie des aveux, je vous engage à ne rien dissimuler et à dire la vérité tout entière. N'étuit-il pas convenu entre Furbice et vous que vous vous débairasseriez de votre mari par un crime?

R. C'est vrai. Furbice me l'a proposé, et j'ai consenti.

D. Fnrbico soutient au contraire que la première proposition est venue de vous ?

R. Il no dit pas la vérité. C'est lui qui m'a toujours mal conseillée, et pour mou mallieur j'ai fait ce qu'il a voulu.

D. Furbice prétend que vous l'avez plusieurs fois provoqué à attenter à la vie de Pascoul. Tantôt vous l'engagiez à le faire tomber sous les roues de sa voiture, tantôt vous insistiez pour qu'il le précipitât dans la fontaine de Vaucluse, tantôt enfin vous lui proposiez de venir l'étrangler pendant la nuit, en profitant de son sommeil ?

R. C'est toujours Furbice qui faisait ces propositions, et j'avais la faiblesse de consentir à tout.

D. Des tentatives d'empoisonnement n'ont-elles pas été faites par vous, à diverses reprises sur la personne de votre mari ?

R. C'est encore Furbice qui a eu l'idée de l'empoisonnement, et je n'ai fait qu'obéir à ses ordres. C'est toujours lui qui me remettait les drogues que je devais faire prendre à mon mari.

D. On a peine à comprendre que vous n'ayez pas résisté à des sollicitations de cette nature.

R. J'étais livrée à Furbice de la manière la plus complète, et je ne m'appartenais plus.

D. Il semble résulter, au contraire, de votre correspondance, que vous avez eu vous-même la première pensée de certains actes. Vous exprimez même, dans quelquesunes de vos lettres, de vifs regrets de voir que l'afTaire ne marche pas.

R. C'est lui qui m'adressait toujours des reproches sur le peu d'etlîcacité des poisons, en prétondant que je ne savais pas m'y prendre. C'est à ces reproches que je répondais dans mes lettres.

D. Il existe une lettre de vous dans laquelle vous dites à Furbice que vous pleurez toujours en voyant que les remèdes ne produisent aucun effet ( lettre no 14 ). Vous n'agissiez pas, du moins k cette époque, sous la pression de Furbice ?

( La réponse de l'accusée n'arrive pas jusqu'à nous. )

D. Le jour de la foire de Carpentras, n'avez-vous pas fait prendre à votre mari,

avant son départ, une tasse de café empoisonnée ?

R. Non, monsieur, je no me levais jamais d'aussi bonne heure. Au moment du départ de mon mari pour Carpentras j'étais encore couchée et je ue lui ai rien offert.

D. Vous . parlez dans une de vos lettres d'un poison que vous auriez administré à votre mari dans une omelette, n'était-ce pas du phosphore "?

R. Je n'en sais rien. Je donnais à mon mari ce que Furbice me remettait. Il ne me disait jamais le nom des drogues.

D. Un jour n'êies-vous pas allée au marché de Cavaillon avec Furbice et n'avezvous pas entendu un charlatan qui parlait de « sublimé corrosif? » N'avez-vous pas engagé immédiatement Furbice à se rendre chez un pharmacien de la localité pour se procurer ce peison ?

R. Je n'étais pas ce jour-là à Cavaillon, et je n'ai pas vu le charlatan en question. Furbice m'a remis, à son arrivée, un paquet dont il ne m'a pas dit le contenu, et qu'il m'a engagée à faire prendre à mon mari.

D. N'est-ce pas vous, du moins, qui avez fabriqué les pilules dont il est question dans votre correspondance, ei que vous avez administrées à Pascoul ?

R. Les pilules ont été faites, comme le reste, par Furbice.

D. Le contraire semble résulter de vos lettres. Il serait du moins certain, d'après ces lettres, que l'idée des pilules vous appartient et que vous en avez demandé plusieurs fois à Furbice, en lui envoyant le modèle de ces boules, comme vous les appeliez ?

R. Je ne faisais pas toujours ce que je disais dans ces lettres. Celle dont vous voulez parler était une réponse à une autre lettre de Furbice où il me pressait de donner de nouvelles pilules à Pascoul. Je voulais le calmer et l'adoucir, mais la vérité est que je n'ai jamais donné de pilules.

D. Sur ce point comme sur beaucoup d'autres, vous êtes en contradiction formelle avec Furbice, et je vous répète que vous êtes aussi en conirailiction avec vos propres lettres.

R. Si j'avais conservé les lettres de Furbice, réplique raccusée avec amertume, il

SEMAINE LITTÉRAIRE

me aérait (acile de répondre à bien des choses, mais je n'ai pas fait comme lui : j'ai brûlé tout ce qu'il m'a écrit, comme nous en étions convenus.

D. N'avez-vous pas également administré une forte dose d'opium à Pascoul, dans un des remèdes ordonnés par les médecins ?

R. Je n'ai jamais su le nom des choses : Furhice me remettait les paquets et je les faisais prendre à mon mari. Souvent il m'arrivait de ne pas tenir mes promesses. Je voulais surtout contenter Furbice, et je lui faisais croire que j'accomplissais ses intentions, quoique le fait ne fût pas vrai.

D. N'est-ce pas vous, qui fatiguée de voir l'inutilité de vos tentatives à l'effet d'empoisonner Pascoul, avez eu la pensée de lui faire tirer un coup de fusil par Furbice?

R. Non, c'est Furbice qui en a eu l'idée.

D. Il aflirme que vous avez parlé la première de l'emploi d'une arme à feu ?

R. C'est faux ; je ne savais pas qu'il eût le projet d'assassiner mon mari.

D. Le contraire résulte encore de rotre correspondance. Dans une de vos lettres (u'=' 16) vous le laissez libre de faire sou affaire, mais en le priant de s'arranger de manière que vous n'entendiez pas le coup. Vous lui adressez cette prière au nom de votre enfant commun, dont l'existence pourrait être compromise par la frayeur que vous pourriez éprouver ?

R. Je ne me souviens pas d'avoir jamais écrit cela. Dans tous les cas, je ne sais ce que j'ai voulu dire. Cette phrase n'avait sans doute rien de commuu avec l'assassinat.

D. N'avez-vous pas engagé Furbice, qui regrettait de n'avoir pas de munitions, à casser les grelots de son mulet et à en faire «les balles ?

R. Jamais, monsieur le président.

D. Le 24 décembre, un peu avant le coup de feu, n'êtes-vous pas sortie un moment dans votre cour pour vous assurer que Furbice était à son poste ? Sur sa réponse affirmative, ne vous êtes-vous pas approchée de lui, et ne l'avez-vous pas embrassé en lui disant : a Tiens-toi prêt, c'est le moment, je vais le faire sortir ? »

K. C'est encore faux. J'ignorais les des-

seins de Furbice, et je ne savais pas qu'il se trouvait en ce moment dans la ferme.

D. Alors, comment, après la consommation du crime, n'avez-vous pas eu la pensée de vous approcher de votre mûri, étendu sanglant sur le sol, pour lui donner vos soins ?

R. Je ne l'ai pas fait, parce qu'on m'en a empêchée. On m'a fait monter dans ma chambre.

R. Tout cela n'est survenu qu'assez longtemps après, Une fois dans votre chambre, n'avez-vous pas reçu la visite de Furbice, qui s'est approché de vous et vous a serré la main ?

R. Furbice est venu me voir dans ma chambre, mais il ne m'a pas serré la main; du moins, je ne m'en souviens pas.

Suivent d'autres détails ayant beaucoup moins d'intérêt, et hur lesquels l'accusée s'explique avec plus ou moins de précisiou.

Durant ce long interrogatoire, et depuis le moment où elle est entrée dans la voie des aveux, le sangfroid de Margaï Pascoul ne s'est pas un instant démenti. Elle s'est expliquée avec une grande facilité, reconnaissant les faits qui avaient In moins de gravité, et dont l'évidence était reconnue trop clairement. Mais elle a nié avec une extrême énergie tout ce qui était de nature à la compromettre le plus sérieusement, notamment sa conspiration directe au crime du 24 décembre.

L'animation répandue sur son visage, l'expression de ses yeux, certaines attitudes et certains gestes énergiques lui prêtent un grand charme et semblent impressionner vivement l'auditoire.

Après avoir interrogé l'accusée, M. le président annonce qu'on va reprendre l'audition des témoins. Nous ne citerons que la déposition de Cyprien X , à qui Furbice, un mois avant la mort de Pascoul, avait adressé ces paroles significatives :

(( Je sais bien tout ce qu'on dit de moi, mais à présent je suis lancé; il n'y a que la prison ou la guillotine qui puissent m'arrêter ? »

L'audience est suspendue à cinq heures

du soir l'i renvoyée au lendemain pour la dis<'ussiuii

Audience du 3 mai.

A ne3iiro ijn^ les débats de ce grand pmcès avancent, éeiit-on de Carpentras à la Gazette des Tribunaux, la curiosité publique augmente, et on se ferait dilflcilement une idée de l'animation qui régne dans notre ville depuis deux jours.

C'est aujourd'liui que les organes du ministère public et de la défense doivent se faire enteudre et que le jury doit rendre sa décision. On s'attend à des discussions éloquentes et animées, et ces diverses circonstances viennent encore ajouter à l'ardent intérêt des deux premier jours.

Sur la place du Palais de Justice, la foule est si compacte, que ce n'est qu'avec une peine infinie que les jurés, les témoins et les membres de la Cour eux-mêmes peuvent arriver à la porte d'entrée. Les factionnaires placés a cet endroit sont impuissants à contenir ces flots tumultueux; M. le capitaine de gendarmerie et M. le lieutenant commandant le détachement sont obliiîés Ue lutter corps à corps contre les personnes qui veulent pénétrer de force dans l'enceinte du Palais. On entend de toutes parts les exclamations bruyantes, les interpellations animées des curieux désappointés, qui s'en prennent aux gendarmes et à la troupe de ligne des difficultés qu'ils rfeiicontreut. Pendant plusieurs heures le tumulte est à son comble.

ÏKiua l'iiitêrienr de la salle d'audience, il ne reste (ilus depuis longtemps une seule place disponible. Plus de cinquante dames 0'cu|ient les fauteuils placés derrière la Coiir, et quelques-unes d'entre elles, arrivées un peu tard, sont obligées de s'asseoir à la ,->uiie du siège du ministère public. Les persoTinos déjà placées ne parviennent qu'il VI c les plus grands efforts à défendre leurs chaises contre des tentatives d'envahissement sans cesse renouvelées. »

L'attitude des accusés n'a pas changé; ils sont toujours séparés l'un de l'autre par un

gendarme. Furbice n'essaie plus de s'entretenir avec Margaï, et celle-ci affecte de ne pas se tourner de son côté.

Brigitte Furbice se tient silencieusement à son banc, l'un de ses enfants est assis sur ses genoux, l'autre à ses côtés. Plusieurs dames de la ville, qui ont assisté à ces longs débats, donnent des marques de sympathie à cette pauvre fimiille si cruellement éprouvée. L'avocat de l'accusé s'approche souvent de Brigitte et semble insister pour qu'elle ne s'éloigne pas de l'audience et espère sans doute que le souvenir de cette pauvre femme et de ses jeunes enfants at-, tendrira le jury lorsqu'il aura à prononcer sur le sort de Furbice.

Moulinet, dont nous avons passé sous silence les dépositions qui auraient fait longueur et qui ont été, du reste, des plus obscures, est toujours silencieusement assis au banc dei témoins. Il ne perd pas de vue Margaï, et sa physionomie s'est subitement illuminée lorsqu'à deux ou trois reprises l'accusée a tourné la tête de son côté et lui a tristement souri.

A onze heures, comme la veille, l'huissier annonce la cour.

Après quelques nouvelles explications sur divers points qui restaient encore à éclaircir, M. le président donne la parole à M. le premier avocat-général.

fNous ne pouvons nous dispenser de reproduire ce remarquable réquisitoire, que nos lecteurs, nous en sommmes persuadés, liront avec le plus grand intérêt. 11 affirme du reste, en quelque sorte, la moralité du long récit que nous avons entrepris. En effet, pour mériter une réputation de moralité, il n'est pas absolument nécessaire que l'écrivain pare ses personnages de toutes les vertus et ne peigne que des tableaux de sainteté; il peut aussi, à condition qu'il les flétrisse, décrire certaines infirmités humaines, et mettre en scène, pour les flageller, lorsque l'heure en sera venue, certains êtres vicieux et criminels. Nous avons pris Margaï à son début dans la vie, nous l'avons suivie pas à pas; nous avons montré comment ses premières fautes l'ont conduite au crime;

SEMAINE LITTÉRAIRE

après le crime nous décrirons le châtiment, et nous croirons avoir fait u: e œuvre honnête.

Les véhémentes paroles du ministère public vont être la première flétrissure infligée aux deux accusés. )

Au milieu d"un profond silence, M. le premier avocat général s'exprime en ces termes :

Messieurs les jurés, il n'est pas de drame judiciare sans l'intervention du ministère public. Organe delà loi, gardien des grands principes sur lesquels repose l'état social, sa place est partout où la société proteste, devant vous, contre une violation de ses droits, une atteinte à sa sécurité.

Mais s'il a des jours de labeur, le hasard lui fait aussi parfois un i"ôle exceptionnellement facile dont il a le droit de revendiquer le bénéfice, au profit des intérêts confiés à ses soins. Venu à vousdaus la perspective d'une lutte à laquelle les dénégations de Margaï pouvaient prêter quelque ardeur, nous avons vu se produire à votre première audience un aveu inattendu. La dénégation allait à cette nature orgueilleuse et endurcie; mais, sous les inspiration de la noble et loyale intelligence dont soo heureuse fortune lui a fait obtenir le concours, nous avons vu se courber son orgueil.

Dès lors, la preuve de la double culpabilité des accusés résultait: pour l'un, de ses aveux du lendemaiu; pour l'autre, de la confession de la dernière heure. Leur crime était de ceux auxquels la justice humaine ne peut pardonner, et la réciprocité de leurs récriminations nous promettait des auxiliaires au banc de la défense, où nous ne trouvons d'ordinaire que des contradicteurs. Aussi, resté, comme l'un de vous, à l'écart du débat (nous savions à quelles habiles mains la direction en était confiée ) , nous venons résumer aujourd'hui des convictions qui sont les nôtres et prêter à vos consciences l'écho de notre voix Notre tâche sera facile: dans le récit d'un drame aussi horrible, les fidtsont plus d'éloquence que les plus éloquents discours.

C'était le 24 décembre, la veille de Noël.

Noël ! la fête des pasteurs, à laquelle les traditions populaires ont conservé dans nos campagnes sa naïve simplicité.

A Gordes, la fête était partout: sur la montagne, les enfants brûlaient, eu signe de joie, des plantes odorantes; l'Eglise préparait les pompes rustiques de la nuit; chez tous, la table réunissait les parents et les amis : Noël ! la fête de la religion, la fête de l'amitié, la fête de la famille !

A la Bastide Neuve les parents, les amis avaient partagé le rei)as du soir. « Bonne fête! » disaient-ils à Pascoul et à sa femme. La fête qui se préparait c'était la fête de la mort ! Le repas auquel ils assistaient, c'était le repas des funérailles.

Quelques instants plus tard, le malheureux fermier tombait mortellement frappé. La vengeance n'avait pas armé le bras du raeutrier : Pascoul n'avait pas d'ennemis. N'avait-il pas d'ailleurs auprès de lui pour défenseur Margaï, sa femme ? n'avait-il pas Furbice son ami ? Oui, sa femme et son ami auraient dû le défendre, et ce sont eux qui l'ont tué !

Il y a cinq ans à peine, Margaï avait épousé Pascoul, à la suite d'un enlèvement. Hautaine [et passionnée, la bonté de son mari pouvait encore conjurer les orages, et le toit de la Bastide Neuve eût abrité peutêtre pour le jeune ménage uu long avenir* de bonheur. Mais l'adultère a passé parla, et comme ces génies du mal qui ne sèment que des ruines, il a laissé sur son passage la désolation et la mort

Après avoir fait le récit des premières relations de Margaï avec Furbice : « Quel abîme que le cœur de la femme dépravée ! poursuit l'avocat-général; elle a un mari jeune, bon, honorable; il y a cinq ans à peine elle l'épousait par amour. Qu'au travers de ces affections légitimes vienne se jeter le premier intrigant venu, je ne sais qui, un Furbice, mal famé, marié, père de famille, une sorte de Lovelaee, sans un autre avantage sur Pascoul que d'être un étranger pour elle, et avec lui, huit jours écoulés à peine, elle obliera tous ses devoirs ! ))

Parcîonrant la correspondance de Margaï, le ministère public y trouve la constatation du projet de se débarrasser du double obstacle qui s'oppose à leur union. A la lecture de la lettre qui indique la nécessité du double empoisonnement pour conserver leur réputation et se marier : « à l'honneur de tout le monde. »« Déplorables maximes! s'écrie M. l'avocat général, plus effrayantes par le danger dont elles portent la menace que par le cynisme de la dépravation. »

» Pour vous, comme pour nous, l'honneur c'est la fidélité du devoir, le culte de la vertu jusqu'à l'abnégation, jusqu'au sacrifice; Lucrèce, échappant à la honte parla mort; d'Assas, appelant sur sa poitrine, par son cri héroïque, les baïonnettes ennemies; Mole to'i'bant, sa porte grande ouverte, sous les coups des ligueurs. Ces nobles figures font notre admiration, car à travers les siècles, elles personnifient l'honneur.

» Pour les accusés, l'honneur c'est le crime abritant le vice. Que le débiteur étouffe dans le sang de son créancier la menace d'une poursuite; que le fils dissipateur ouvre d'un coup de poignard une succession au gré de ses désordres, l'assassin et le parricide det'iendront ainsi des hommes d'honneur. Le législateur romain ne semblait-il pas avoir pressenti ces hideuses doctrines , quand dans son inflexible logique il flétrissait dans l'adultère l'inévitable avant-coureur du poison ? »

« On me dit : Ne pleure pas, ce n'est rien : c'est quand on me dit que ce n'est rien, que je [ilenre encore plus, » écrivait Margaï à Furbice dans une de ses lettres. S'indignant de cette atroce confidence, M. l'avocat-général rappelle le crime de l'accusée au moment de l'assassinat. Au milieu de ce deuil, son imiiSéi'ence semblait insulter à la douleur générale. Son œil était resté sec comme son âme. Vainement elle a demandé des larmes à la nature. Le rétablissement de son mari lui en avait tant coûté, que la source en était tarie. Elle n'en trouvait plus pour feindre de pleurer sa mort.

Après un touchant portrait du rôle de la femme, dans laquelle il voit l'ange gardien du foyer, dépositaire du bonheur de son

irari, la sœur de charité veillant à son chevet pendant ses maladies, M. l'avocat général se demande comment Margaï a rempli ce rôle. Il la représente, à grands traits, faisant, pendant six moid, avec son complice, le siège de la vie du malheureux Pascoul; lui versant la mort dans ses aliments, dans ses breuvages, empoisonnant ses remèdes; substituant aux pilules des pilules toutes semblables de sublimé corrosif, insultant sa victime par son insistance à la presser de prendre les remèdes pour abréger, disait-elle, la durée de la maladie; se plaignant à Furbice de la lenteur des poisons, lui conseillant de précipiter son mari dans le Vaucluse,de l'étrangler à table, ou de l'étouffer dans son lit; préparant avec lui l'assassinat, encourageant le meurtre par une dernière caresse; enfin envoyant elle-même le malheureux à la mort.

Ces émouvants tableaux, dont la douloureuse vérité provoque un long frémissement dans l'auditoire, arrachent à M. l'avocat général un cri d'indignation.

« Oh ! cette femme nous fait horreur ! s'écrie l'éloquent magistrat, ce cœur dénaturé, nous avons beau le presser et le tordre, nous n'avons pu en faire sortir un sentiment humain. Locuste doublée de Messaline, elle a passé par le vice pour arriver au crime, et sur son front flétri, nous voyons empreint de la main de Dieu le triple stigmate de l'adultère, de l'empoisonneuse, de la complice de l'assassinat I »

(Tous les yeux se tournent en ce moment vers Margaï. On est curieux de savoir quel efîet ont pu produire ces éloquentes paroles.

Elle est très pâle, mais elle porte la tête haute et ne donne aucune marque de faiblesse.

On entend un sanglot dans un coin de la salle; c'est Moulinet qui pleure. )

M. l'avocat général continue son réquisi toire.

11 repousse énergiquement l'admission des circonstances atténuantes. Les admettre dans une telle affaire, ce serait le déshonneur, s'écrie-t-il. Sans doute, vous êtes souverains, messieurs les jurés, magistrats

SEMAINE LITTÉRAIEE.

d'un jour, la loi vous a placés si haut, que vous ne reconnaissez pas de juridiction supérieure à la vôtre; mais votre omnipotence s'arrête devant les droits de la vérité. Votre verdict vous appartient, mais vous ea devez compte à vos consciences, à la société qui vous a confié le soin de la défendre! à Dieu, qui vous jugera. Esclaves du serment, vous répondez en hommes libres de toute passion, libres de toute faiblesse. Dans cette longue série de crimes, comment trouver une excuse dans les entraînements de la passion ? Les grandes passions expliquent les grands crimes, elles n'en amoindrissent pas la responsabilité. Aux grandes passions. Dieu et la société ont opposé une digue dans la voix de la conscience, dans les menaces de la loi.

Parlera-t-on des erreurs et des regrets des accusés ? Que nous font des aveux menteurs, stériles, fils de la peur ? Que nous veulent ces larmes tardives et ces regrets du lendemain ? Les larmes ne rachètent pas le crime, et les morts ne sortent pas de la tombe à la voix du repentir. Le jour du repentir est passé; aujourd'hui l'heure de la suprême expiation est venue.

Cette expiation, vous la devez à vos consciences, à la sécurité de votre pays, à cette foule immense qui est venue chercher à votre audience une leçon de justice et de moralité. Vous la devez aussi à votre honneur.

Naguère un crime sauvage épouvantait vos montagnes, et il y a quelques jours vos populations émues et rassurées disaient : Laissez passer la justice dujury! Aujourd'hui voici qu'un crime plus horrible encore, commis à si peu d'intervalle, semble menacer votre beau département du pilori des annales judiciaires. Répudiez, avant qu'elle s'accomplisse, cette triste célébrité. Que le pays attentif à ce grand débat apprenne la grandeur du remède en môme temps que l'horreur du mal ; qu'il sache que, si BOUS votre beau soleil, dans ces contrées bénies du ciel, il s'est trouvé des monstres capables de pareils crimes, il s'y trouve des hommes honnêtes et fermes, infatigables à les punir.

Pour nous, la main levée vers Pieu, qui punit l'adultère et l'homicide, nous jurons

que les deux accusés sont coupables, et que pas un d'eux ne raéiite merci.

L'impression produite par ce discours a été des plus profondes.

Cette mâle éloquence est môme parvenue à vaincre Margaï; sa tête s'est courbée; son inflexible orgueil semble l'avoir abandonnée. Mais on ne remarque pas une larme dans ses yeux.

La parole est donnée par le président au détenseur de Furbice.

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