XXV L
M. le président donne la parole à M»
B , défenseur de Furbice.
( Notre première intention était d'abréger ces longs débats, pour faire connaître le plus tôt possible le verdict du jury; mais on nous assure, de toutes parts, que le réquisitoire de l'avocat général a vivement intéressé nos lecteurs, et qu'ils auront plaisir à parcourir les plaidoiries des détenseurs. Puisqu'il en est ainsi, nous taisons taire nos scrupules, et nous reproduisons quelques extraits de ces éloquents discours. )
Me B s'exprime en ces termes :
« Je ne me dissimule aucune des difficultés de ma tcâche. Je me lève pour un homme qui a commis un grand crime et qui l'avoue, et cette difficulté n'est pas la seule. Il faut que je parle, et j'écoute encore; je viens solliciter votre attention, et à vos oi'eilles retentit toujours la parole entraînante de l'éminent magistrat qui a soutenu l'accusation. Cependant, je me rassure, parce que si le ministère public est l'élément nécessaire d'une bonne justice, notre ministère n'est pas moins indispensable.
)) Je sais que la défense de Furbice, humble et courbée sous le poids d'un crime horrible, placée devant le souvenir de Pascoul, qui nous arrache des larmes à nous aussi, ne peut revêtir ici que les allures les plus modestes. Mais si une expiation est nécessaire, nous vous demandons une expiation plus douloureuse et assurément plus longue que celle qui a tait l'objet des ré-
quisitions du ministère public. Notre mission, nous l'avons reçue de la femme de Fnrbice, de cette femme dont l'accusation disait qu'elle était un ange. Appuyé sur elle, sur son jeune enfant, nous vous présenterons les moyens de défense de la cause, ne sollicitant que ceux que la conscience permet d'accorder. »
Le défenseur entre dans le vif de la discassion, et, prenant, pour ainsi dire cor{)s à corps, tous les moyens développés par l'accusation, il les expose d'abord avec une grande fidélité, et les combat successivement avec un art infini.
« On a dit que les antécédents de Furbice étaient mauvais, mais on u'a invoqué aucun fait. J'en cherche à mon tour et je n'en puis découvrir.
» Si son repentir avait été sincère, a dit le ministère public, il eût trouvé grâce peut-être devant vous; s'il n'avait pas joué une indigne comédie, l'accusation lui aurait tenu compte de ses aveux. On parle de comédie ! »
Le défenseur lit ici un rapport otRcieux, duquel il résulte que Furbice a sérieusement tenté de se suicider, et que la blessure qu'il s'est faite aurait pu entraîner la mort.
a Gravement accusé, Furbice se porte un coup qui peut être mortel; dans sa pensée, c'est la mort qu'il se donne. Au moment où il croit sa dernière heure venue, où il s'attend à paraître devant Dieu, il fait des révélations solennelles, et ce ne serait point là l'expression de la sincérité et du repentir ? »
Après avoir cherché à établir que la cupidité ne pouvait pas être, chez Furbice, le mobile du crime, le défenseur s'écrie :
« Il faut pourtaat trouver ce mobile. Eh bien ! le mobile, ce sont ses relations coupables avec Margaï Pascoul. Quelle a été dans ces relations et dans leurs conséquenees la part de cette femme ? C'est ce qu'il faut examiner, dût la lutte s'éle- Vol 169. — iVo. 4.
ver entre les doux accusés et leurs deux défenseurs. »
Ici l'avocat de Furbice examine le passé de Margaï, son attitude dans la préparation et l'exécution du crime, ses aveux tardifs, son initiative. Furbice a produit toutes les lettres de Margaï, et celles qui l'accusaient et les autres, il en résulte que c'esi elle qui encourage, qui conseille; elle indique la noyade dans le puits ou dans la Vaucluse, l'étranglement dans le lit. Dans la lettre n° 5, elle ne conseille plus, elle commande, et elle commande l'assassinat. Furbice a sa part sans doute, dans ces crimes et le défenseur ne veut qu'amoindrir le caractère odieux qu'on a imprimé aux faits relevés contre son client.
» N'est-ce pas, continua M» B , Margaï qui, la première, a tenté Furbice ? Qu'on le remarque bien ! Oh ne discute pas sur le crime lui-même, ni sur ses circonstances aggravantes, on cherche quelle part morale y a prise l'accusée. Après avoir tenté Furbice, l'avoir enlacé dans son amour, ne l'a-t-elle pas enivré de volupté ! S'il est possible qu'un vice, un désordre quelconque soit l'atténuation d'une faute, l'ivresse dans laquelle Margaï a plongé son amant ne serait-elle pas cette atténuation que nous cherchons ?
L'ivresse qui provient de l'usage immodéré du vin, par exemple, n'est pas une excuse ; elle laisse subsister les fautes qu'elle entraîne; mais tous les criminallstes sont d'accord pour le reconnaître, si elle n'efface pas, elle amoindrit le degré de responsabilité. Eh bien ! pourquoi n'en seraitil pas oinsi de cette ivresse des sens et du cœur, de cette dépravation, de cet énervement moral qui a été communiqué à Furbice par cette femme ?
Si donc cet homme était sous l'impression d'une passion violente, s'il n'a pas agi à froid, s'il a été entraîné par une femme perverse, qui lisait de mauvais livres et oubliait le devoir et le travail, oh ! Furbice, le maquignon aux prises avec cette Locuste doublée de Messaline, comme a dit M.
l'avocat général, avait-il bien toute sa liberté ?
SEMAINE LITTÉRAIRE
La défense aborde alors ses moyens les plus poissants. « Le ministère publie, dit
Me B a tait cette concession que les
aveux de l'accusé devaient militer en sa faveur, lorsqu'ils sont utiles et spontanés. Eh bien ! ils l'ont été ! C'est une erreur de dire que Furbice n'a avoué que lorsqu'il s'est vu sous le coup de preuves accablantes. Au moment de ses aveux il n'y avait même pas contre lui de présomptions suffisantes pour qu'on maintînt son arrestation. Quant aux lettres, s'il ne l'avait pas voulu, jamais on ne les aurait découvertes.
— Tenez lui donc compte de ses aveux.
Je vous en conjure avec des larmes et des supplications ; il y a, dans le jury français, trop de générosité pour qu'un semblable appel ne soit pas entendu !
Et ici, messieurs les jurés, ma cause s'agrandit et s'élève. Le ministère public vous disait : « Pas de scandale, pas d'mipunité! » et pour lui, l'impunité, c'était le but modeste que nous sollicitons. On vous disait encore : « Votre pouvoir est illimité, » et on le limitait aussitôt. Non ! à vous seuls il appartient de résoudre le problème qui enveloppe ces deux accusés.
On vous a rappelé l'affaire Léonard. Estil donc nécessaire que le sang coule toujours sur nos places publiques ? Et n'ai-je pas le droit d'intervenir, de m'abriter derrière cette femme, d'invoquer le nom de cet enfant, innocentes victimes? Est-ce que la justice exige un sacrifice complet ? Cela ne répugne-t-il pas à vos consciences ? Mais ce fils ! il portera toujours un nom déshonoré, flétri Youlcz-vous encore qu'il
Boit le fils du supplicié ?
La pri-ère est toute puissante auprès de Dieu. Serait-elle donc sans eiiîcacité devant Injustice des hommes ? Seigneur, Seigneur, s'écriait le prophète, s'il y avait cent justes dans la ville, serait-elle sauvée ? — Oui. — Et s'il n'y en avait que dix, le serait-elle encore ? — Oui, elle serait sauvée. — Et B'il n'y en avait qu'un ? — Oui, elle le serait encore.
Eh bien ! messieurs, au nom des deux ustes qtti m'assistent, ce n'est pas le salut de Furbice que je viens demander, mais un verdict qui accordera une ample satisfaction aux intérêts sociaux, et qui ne sera
pas une cause de désespoir pour sa famille Ah ! s'il m'était donné de franchir la distance qui me sépare de l'organe de l'accusation, je pourrais vous demander, au nom de la société, ce que je sollicite à cette barre comme organe modeste d'un intérêt privé. »
Me B termine ainsi :
« Messieurs, j'ai fini, et je vais céder la parole à un des plus vigoureux athlètes da barreau français. Il va consacrer à la défense de Margai Pascoul sa noble intelligence et les brillantes facultés que la nature lui a départies. Sa puissante parole complétera au besoin la partie de la tâche qui nous est commune. Si, au nom de ses confrères de Carpentras, je suis heureux de lui souhaiter la bienvenue à cette barre, sa présence pour moi est aussi un grave danger. Placé entre deux éloquentes paroles, celle de M. l'avocat général et celle de M^
X , je crains que ma parole froide et
décolorée ne s'effuce de votre souvenir. Mais je me rassure : ma faiblesse sera ma force. Dans la délicatesse de vos consciences, vous voudrez rétablir l'équilibre entre les deux défenses; et plus la mienne aura été insuffisante, plus vous suppléerez à l'insuffisance du défenseur. »
Cette plaidoierie, dont nous n'avons pu donner que de courts extraits, a duré plus de deux heures. Tout l'auditoire l'a écouté* avec recueillement.
Lorsque Me B s'assied, plusieurs de
ses collègues du barreau de Carpentras, et d'autres avocats, venus des villes voisines pour assister à ces débats, se pressent autour de lui et le félicitent. M» X , qui,
après la suspension de l'audience, va prendre la parole en faveur de Margai Pascoul, est un des premiers à serrer la main de son éloquent confrère.
Pendant l'échange de ces politesses, une scène des plus touchantes attire tout à coup l'attention de l'auditoire.
Le fils de Furbice, un enfant de cinq à six ans au plus, a quitté la place où il était as-
SIS auprès de sa mère depuis le commencement de ces débats; il s'est traîné sur ses mains et sur ses genoux, sans qu'on y prît garde, jusqu'au banc des accusés; et là, se relevant avec vivacité, 11 s'est jeté au cou de son père.
Furbice, étonné d'abord, prend l'enfant dans ses bras, le regarde, et fond en larmes. Aucun des témoins de cette scèHe n'ose s'y mêler; le gendarme cliargé de veiller sur l'aceusé, et de l'empôcher de communiquer avec le public, n'a pas le courage d'intervenir. Il porte la main à sa moustache pour se donner une contenance et peutêtre pour cacher son émotion.
Mais le bruit d'une sonnette annonce que l'audience va être reprise : un jeune avocat s'avance, sonrit à l'enfant, l'enlève dans ses bras et le rapporte à sa mère qui sanglotte.
Cet incident paraît avoir produit une émotion sur Margaï. Le fils de Furbice lui a sans doute rappelé l'enfant qu'elle vient de perdre.
Calme et impassible jusque-là, on peut apercevoir maintenant des larmes dans ses yeux.
La cour rentre en séance et le défenseur de Margaï Pascoul prend la parole.
Avant de dire au lecteur le dernier mot de ces débats, nous reproduirons quelques passages de la brillante plaidoirie de M» X Mais nous ne pouvons malheureusement reproduire la physionomie si expressive, l'accent passionné, le geste éloquent de l'éminent avocat que son contrère, Me B , a appelé avec raison un des plus vigoureux athlètes du barreau français.
Le défenseur de Vaccusée. — « Messieurs, ces deux têtes doivent-elles tomber ? Telle est la question terrible qui se débat devant vous. Et comment ne serais-je pas effrayé de l'immense responsabilité qui pèse sur ma parole, ma parole dont on a exagéré la puissance, je ne dirai pas pour en atténuer la portée, mais par une bienveillance dont ie remercie ceux qui m'entourent, et qui
s'adresse bien plus qu'à moi au nom que je porte, et dont on a voulu honorer les nobles qualités et les vertus traditionnelles.
» Que de dangers m'entourent! Un crime horrible a été commis, et quel jour ! Quelques heures avant celle où l'Homme-Dieu descendait sur la terre pour racheter les péchés et les crimes des mortels, on semblait vouloir ajouter un crime aux crimes que le sang du juste venait encore expier. »
Le défenseur développe ensuite avec une grande hauteur de vue les principes de la responsabilité et de l'imputabilité pénales. Pour juger, ajoute-t-il, nous nous laissons tous aller à la balance de notre conscience et de notre personnalité; il faut au contraire se défier des jugements à prenaière vue, se rabaisser au niveau des criminels, et descendre à eux sais se dépouiller des sentiments de sa conscience.
Il examine à son tour le caractère des accusés. Sa cliente a eu une jeunesse ordinaire : elle avait, dit-on, une imagination ardente. La justice a fouillé ses cahiers de pension, elle y a trouvé des projets de jeune fille, des lettres d'amour, à treize ans^ à quatorze ans.
« Ah ! continue l'orateur, si la justice se permettait de semblables indiscrétions sur bien des pensionnaires, elle risquerait fort d'y trouver des égarements de plume dont pour ma part je n'oserais pas leur faire un péché. La faute et le malheur de Margaï, c'est d'avoir rencontré Furbice, ce maquignon sans scrupule, ce don Juan de village, faisant claquer son fouet au physique comme au moral, homme à caprices et abonnes fortunes qui a révélé tout le cynisme de son cœur, CB parlant de la beauté de Margaï. »
Me X , après s'être livré à cet examen
du caractère des deux accusés, recherche jusqu'à quel point sa cliente a encouru la responsabilité de ses actes, placée comme elle l'était sous l'influence criminelle de Furbice. Il pourrait soutenir que sous l'empire de cette influence la volonté de Margaï s'est totalement anéantie; la perception de ses actes n'a pas été seulement oblitérée; livrée désormais à son séducteur corps et âme, elle a confondu le bien et le mal, les deux
SEMAINE LITTÉKAIEE.
conditions constitutives de l'imputabilité ou responsabilité; la raison morale et la liberté lui ont manqué, et elle doit ainsi échapper à toute répression. »
Mais il ne porte pas si haut ses prétentions. Il ne croit pas que l'influence deFurbice ait totalement absorbé cette volonté de fer et détruit en elle la connaissance absolue de ce qui est bien et de ce qui est illicite; seulement cette influence a lourdement pesé sur les déterminations de l'accu- Eée, a obscurci les lumières de sa raison et a concouru par conséquent à rendre sa cnlpabiliié moins grande.
Et le défenseur, avec un remarquable talent d'analyse, examine une à une les lettres que Margaï a écrites à Furbice.
Après avoir lu aux jurés celles qui portent les numéï'os i, 2, 6, 9, 10, 17 et 19, que nous ne pouvons pas reproduire dans ces colonnes, il semble s'adresser directement à M. l'avocat général et lui dit :
« Yous croyez avoir toute cette correspondance, en bien, non; nous qui l'avons écrite, nous savons qu'elle n'est pas complète. Il y avait d'autres lettres; p»ir un infâme et machiavélique calcul, Furbice a détourné ou détruit toutes celles qui l'accusaient directement. »
Après avoir démontré l'amour et la passion aveugle de sa cliente pour Furbice, il lit dans chaque lettre les passages qui nous la montrent se donnant à lui sans réserve (lettres 3, 6, 14), se faisant sa propre chose. Elle a bien essayé de lui venir en aide dans l'exécution de ses projets; mais bientôt fatiguée, révoltée de son rôle, elle l'a rejeté sur Furbice.
« Elle a, dit-on, reprend l'orateur, administré des poisons, et pour vous en convaincre, vous avez fait venir des médecins qui vous ont dit que l'opium faisait dormir, que le sublimé corrosif donnait la mort. Mais tous les médecins emploient des poisons. 11 faut considérer le résultat possible, oa vous allez faire des empoisonneurs de tous les médecins, et ils ne le sont pas toujours.
Après avoir discuté le point de savoir si l'accusation a prouvé la complicité de sa
cliente dans le crime d'assassinat, M« X.... termine ainsi :
Il a plu à Dieu que la lumière se fît, lescoupables se sont dévoilés ; quelle sera la peine que vous ferez peser sur ces deux têtes ? Nous avons dû avec peine séparer pour un instant les deux causes. Nous devons maintenant les confondre. Furbice, comme Margaï, peut attendre aussi les circonstances atténuantes, non pas pour avoir été entraîné par sa complice, mais pour avoir subi je ne sais quelle mystérieuse puissance qui l'a maîtrisé.
Quand j'ai vu pour la première fois Margaï Pascoul, je lui ai dit : J'ai In votre correspondance, je connais les preuves qui vous accablent, voulez-vous me donner du courage ? Au pied du grabat de votre prison, agenouillez-vous, priez, demandez à Dieu de vous inspirer une bonne résolution, et à moi le zèle et la liberté, avec la conviction qu'il me faut pour accomplir mon devoir.
Son orgueil a d'abord résisté, mais bientôt elle m'a lait appeler, et me prenant les mains; « J'ai prié, s'est-elle écriée, et Dieu m'a entendue.
Je voulais la réconcilier avec Dieu avant de vous demander pitié pour elle; et elle a avoué, et elle n'est sortie de son humilité que pour se lever devant la calomnie. Ah !: la nuit et le remords l'avaient vieillie, et elle vient à vous le deuil dans le cœur et sur ses habits.
Elle avait de l'orgueil, de l'amour; elle s'est humiliée, sacrifiée dans tous ses sentiments. Elle était fière de sa beauté, et les rides du remords sillonnent son front, telle que Madeleine après s'être livrée à ses péchés enivrants !
Elle était mère et elle a perdu son enfant! L'Ecriture l'a dit : Cor contritum et humiliaium Deus non despicies.
Ah ! messieurs, croyez-en les leçons de cette audience, sa désillusion sur l'homme qu'elle aimait, sa longue douleur. Frappez fort; mais ne supprimez pas le coupable, quand ce coupable est encore digne de votre indulgence !
Lorsque M. X se rassied l'audience
se trouve suspendue de fait, sans que le président ait prononcé cette suspension.
Mais l'émotion que l'illustre avocat de Margaï vient de faire passer dans tous les cœurs se trahit de tous côtés par des marques extérieures.
On se regarde, on se serre la main, on essuie ses larmes prêtes à couler.
Les juges eux-mêmes se penchent Tnn vers l'autre et se disent quelques mots à l'oreille.
Les jurés se sentent ébranles, touchés, troublés. Les éloquentes paroles de l'orateur résonnent encore à leurs oreilles; ils se demandent ou est la vérité, où est le devoir; s'ils doivent punir au nom de la raison ou pardonner au nom du cœur. Leur souveraiueté les effraie, et ils feraient volontiers, en ce moment, abandon de leur toutepuissance.
Quant à celui qui cause une si vive impression, il est encore plus ému que son auditoire. Tout ce qu'il vient de dire, il le pensait, il le sentait, il le souffrait. On n'est éloquent qu'à la condition d'être convaincu.
Aussi, M. X a-t-il vécu pendant deux
heures de la vie de l'accusée, il s'est indentifié avec elle, il a protégé avec elle, il a partagé ses passions, il a coraMis ses crimes, il a connu ses remords, il a souffert de ses souSrances, c'est pour lui-même qu'il a pleuré, qu'il a crié, qu'il a demandé grâce.
Ses confrères qui ont souvent éprouvé les mêmes sensations, comprennent toutes les fatigues qu'il éprouve, se tiennent à l'écart et se réservent de lui témoigner plus tard lear admiration.
Du reste, il ne leur appartient pas en ce moment; Margaï a pris les mains de son défenseur, elle se presse contre lui, elle pleure dans ses bras.
Et Moulinet est là, par derrière; le pauvre homme, ne sachant de quelle façon témoigner sa reconnaissance, trop ému pour parler, a saisi la robe de l'avocat et la presse sur ses lèvres.
Peu à peu le calme se rétablit; la voix de
l'huissier réclame le silence. Le président prend la parole.
— Accusé Furbice, deraanda-t-il, avezvous quelque révélation à faire, quelque chose à dire pour votre défense ?
— Mon, répond Furbice d'une voix étouffée.
— Accusée Margaï Rivarot, veuve Pascoul, reprend le président, avez-vous quelque chose à ajouter aux paroles de votre défenseur ?
Margaï fait signe que non.
Alors le président, après avoir prononcé ces paroles sacramentelles : les débats sont clos, résume ces débats avec une grande clarté et une impartialité que tout le monde s'est empressé de reconnaître.
Lorsqu'il a terminé ce résumé, il invite le jury à passer dans la salle de ses délibérations.
Les jurés se lèvent, et lorsqu'ils vont sortir, ils aperçoivent les deux petits enfants de Furbice qui leur tendent les bras et semblent demander grâce pour leur père.
Pendant la délibération du jury, le public, chacun le sait, est pour ainsi dire livré à lui-même : la cour s'est retirée, et les accusés ont été conduits dans une salle d'attente qui leur est toujours affectée près de la chambre des assises.
C'est alors qu'il se produit dans l'auditoire une vive agitation; on est inquiet, tourmenté, pressé de connaître le dénouement du dramcî qui vient de se dérouler; on partage l'anxiété des malheureux dont l'existence est en ce moment discutée.
Dans l'affaire qui nous occupe, personne ne doute de la réponse des jurés. Leur chef se lèvera et conformément à l'article 318 du code d'instruction criminelle, la main sur son cœur, il prononcera ces paroles :
« Sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, la déclaration du jury est : Oui, les deux accusés sont coupables. »
Mais leur accordera-t-on des circonstances atténuantes ou sera-t-on muet sur ce point î
SEMAINE LITTÉRAIKE.
Toute la question est là, et personne dans l'audience n'ignore sa gravité, puisqu'il s'agit pour Margaï et pourFurbice des travaux forcés à perpétuité ou de la peine de mort.
Aussi, chacun discute-t-il avec animation. Pour ceux-ci le jury voudra frapper un grand coup et, dans l'intérêt du pays où plusieurs meurtres viennent de se commettre, il essaiera de terrifier ceux qui seraient tentés de devenir criminels à leur tour. Pour ceux-là, au eontraire, le jury se laissera toucher par l'éloquence des défenseurs; impuissants à savoir qui est pins coupable de Furbice ou de Margai; dans l'impossibilité de disjoindre leurs causes, il reculera à l'idée de faire rouler deux têtes" sur l'échafaud.
Moulinet, pcàle, agité, fiévreux, se glisse dans tous les groupes et recueille ces diverses opinions. Tantôt une phrase lui donne du courage; tantôt un mot l'épouvante.
Une sorte de vide s'est fait, au fond de la salle, autour de Brigitte; personne n'ose s'approcher d'elle et lai apporter quelque consolation, car elle s'est agenouillée et elle prie.
La nuit est venue peu à peu, et quelques lumières éparses dans la grande salle des assises éclairent de leurs pâles lueurs ces tristes scènes.
.Un bruit sinistre, répandu sans doute par quelque gardien de la prison, circule aussi, depuis un instant, et augmente le trouble de l'auditoire. On assure que Furbice a depuis deux jours refusé de prendre toute espèce de nourriture. Il semble résolu à se laisser mourir de faitn si une condamnation capitale vient le frapper.
Enfin, toutes les incertitudes vont cesser.
Une sonnette a retenti; elle annonce que les jurés ©nt rempli leur tâche, et qu'ils vont rentrer en séance.
La cour prend place sur ses sièges, et le président demande au chef du jury de faire c-onnaître son verdict.
Ce verdict fut afBrmatif sur toutes les
questions, mais mitigé par l'admission de circonstances atténuantes.
C'est l'emprisonnement éternel , mais c'est la vie pour les deux accusés. Moulinet pousse un cri de joie. Quant à Brigitte, elle n'ose croire à son bonheur. Peut-être n'a-t-elle pas compris la signiflcation de ces mots : Circonstances atténuantes. L'avocat de Furbice, ravi de son succès, quitte son banc pour les lui expliquer.
Pendant ce temps, le président donne l'ordre de faire rentrer les accusés.
En pareil cas, il leur sufïit d'un seul coup d'œil jeté sur l'auditoire, pour connaître leur sort.
Une condamnation à mort se lit sur tous les visages; on se détourne, on évite de regarder le malheureux qui vient d'entrer.
Quel que soit son crime, on le plaint. Ce n'est plus un coupable, c'est un mourant.
Mais s'il est acquitté, ou bien s'il a obtenu des circonstances atténuantes lorsqu'on pouvait craindre qu'il n'en eût pas, on se penche vers lui, on lui fait des signes, on lui sourit; au banc des avocats, qu'il est parfois obligé de traverser pour gagner sa place, on murmure à ses oreilles: Vous êtes acquitté, ou bien vous avez la vie sauve.
Un président d'assises serait impuissant à empêcher ces généreuses manifestations,
Du reste, il n'y songe pas; il est homme avant d'être magistrat.
Furbice n'avait pas fait un pas dans la salle qu'il connaissait déjà le verdict du jury.
Alors il ne fut pas maître de lui; il laissa éclater sa joie.
Ceux qui l'avaient vu aflFaissé pendant ces longs débats, et qui avaient pu croire à ses remords, furent détrompés. Furbice n'avait eu qu'une crainte depuis le moment de son arrestation : la crainte de l'échafaud !
C'était cette crainte qui avait ridé son front, creusé ses joues, blanchi ses cheveux. S'il refusait obstinément depuis deux jours toute nourriture, c'est qu'il redoutait une condamnation capitale, et qu'il préférait le supplice de la faim au couperet de la guillotine.
Il respirait enfin; le poids qui l'oppressait venait de disparaître, et derrière son cou il ne sentait plus à chaque instant le froid du fer, supplice intolérable qu'un condamné à mort nous a expliqué.
Que lui importait l'autre condamnation dont il allait être frappé ? Que lui importait le bagne ? Le bagne c'était la vie, c'était peut-être la liberté; il n'y a pas de forçat qui n'espère s'évader.
S'il n'eût pas été contenu par un gendarme, Furbice, sans respect pour la majesté de l'audience, se fût en ce moment livré à une pantomime des plus animées. N'a-t-on pas vu, en pleine cour d'assises, un homme acquitté lancer tout à coup, en signe d'allégresse, sa casquette à la tête des magistrats ? 11 fu', il est vrai, pour cette irrévérence, condamné à quelques jours de prison; mais il avait donné carrière à sa joie ; il avait, à sa manière, témoigné sa reconnaissance.
Margaï connut aussi vite que Furbice le verdict du jury. Dès son entrée dans la Balle, son défenseur et Moulinet lui avaient lait un signe qu'elle comprit aussitôt. Mais elle sut se contenir; la fermeté de son caractère ne se démentit pas; une légère coloration vint animer son visage, et ce fut tout.
Peut-être ne redoutait-elle pas la mort comme Furbice ? La honte et la captivité l'eSrayaient sans doute autant que l'éch afaud.
Elle se dirigea lentement vers son banc et ne i)ut s'empêcher de jeter un regard de dédain sur Furbice, qui laissait trop bruyamment éclater sa joie.
Alors, conformément à l'article 357 du Code d'instructioncriminelle, le greffier lut aux accusés la déclaration du jury et le ministère public requit aussitôt l'application de la peine.
Puis, la Cour, après s'être retirée pour en délibérer, dans la chambre du conseil, rendit, quelques minutes après, un arrêt qui condamnait Furbice et Margaï à la peine des travaux forcés à perpétuité.
L'audience fut ensuite levée; et la foule se retira profondément émue.
Dans les groupes qui s'étaient formés sur les places publiques, on s'entretint fort avant dans la nuit des différentes péripéties de ce procès, dont les habitants du Midi gardent encore le souvenir.
Quant à M. X , non content d'avoir
sauvé U tête de sa cliente, il alla le soir même voir Margaï dans sa prison et lui donner quelques conseils pour l'avenir, il avait obtenu l'autorisation de se faire accompagner de Moulinet : « C'est la meilleure soirée que j'ai passée de ma vie, » a dit bien souvent depuis le pauvre homme.
Rien ne pouvait le détacher de Margaï, ni ses rigueurs envers lui, ni ses fautes, ni ses crimes. Il n'y avait dans son cœur pour elle qu'indulgence et pardon. Il ne raisonnait pas le sentiment qu'il éprouvait, il se contentait de le subir. Il avait aimé Margaï innocente; il l'aimait criminelle.
De son côté, le défenseur de Furbice obtînt que Brigitte pût communiquer avec son mari.
Que se dirent-ils durant les deux heures qu'ils passèrent ensemble ? On l'a toujours ignoré, mais cet entretien dut faire une certaine impression sur l'esprit de Furbice, et décida sans doute d'un incident que nous aurons plus tard à raconter.
Quelques jours après sa condamnation^ i;ue voilure cellulaire emportait MargaS dans la maison centrale de Montpellier.
Quant à Furbice, on le conduisit dans 1$. maison d'arrêt d'Avignon, d'où il fut bieatôt dirigé sur le bagne de Toulon.
Le lecteur, un peu incrédule de sa nature, est maintenant.pe'suadé, nous osons cette fois l'espérer, que, loin d'avoir mis en scène des héros de roman, nous ne lui avons présenté que des personnages réels, vivants et connus. Aussi s'intéressera-t-il sans doute au récit qui v^ suivre.
Il contient des épisodes encore plus dramatiques peut-être que ceux publiés jusqu'à oe jour, et tous les détails qu'on va lire seront puisés aux sources les plus officielles.
SEMAINE LITTÉRAIRE
D'ordinaire, après avoir lu avidemraent tous les incidents d'un procès, on perd de vu6 les coudaranés, et on ignore absolument ce qu'ils deviennent; la prison et le bagne se referment sur eux; ils ue font plus partie des vivants. Aussi nous a-t-il paru original et nouveau d'être initiés à l'existence de Margaï et de Furbice, depuis leur condamuation, qui a eu lieu le 3 mai 1862, jusqu'à ce jour ; plusieurs magistrats et hauts fonctionnaires , des employés spéciaux de deux ministères, un inspecteur des prisons, des commissaires au bagne de Toulon, ont bien voulu nous aider dans nos recherches, dont nous allons communiquer le résultat aux lecteurs.
11 n'existe pas de bagne pour femmes.
C'est dans les Maisons centrales de force et de correction que les malheureuses condamnées aux travaux forcés à temps, ou à perpétuité, subissent leur peine. Parmi les établissements de ce genre, existant en France, il n'en est pas de plus important que celui de Montpellier, où fut conduite Margaï, après sa condamnation, en juin
Peut-être n'est-il pas inutile de faire ici le portrait de M argaï, à cette époque critique de sa vie. Elle avait alors vingt-cinq ans; ses traits étaient un peu altérés, autant par les fatigues de sa captivité préventive, qui avait duré plusieurs mois, que par les émotions qu'elle avait subies depuis qu'elle connaissait Furbice. Néanmoins, le visage était toujours remarquablement beau. Un front développé, des sourcils fortement arqués, des yeux bien fendus, des dents petites et blanches, des lèvres rouges et finement dessinées, le nez grec d'une pureté de lignes irréprochable, tout cela aurait constitué un admirable ensemble, si le regard, de plus en plus farouche et d'une dureté presque sauvage, n'était venu jeter un peu d'ombre sur ce tableau.
Le jour même de son arrivée, Margaï dut, au sortir du bain que le règlement impose à chaque détenu, à sou entrée, revê-
tir le costume de la prison, composé d'un jupon blanc, d'une robe de bourrette, d'un fichu quadrillé bleu et blanc, de bas de coton blauc, de chaussons et de sabots. La coiSure consiste dans une cornette blanche que les prisonnières ont le talent de diminuer tous les jours, et qui n'occupe pas sur leur tête beaucoup plus de place qu'une petite résille.
Lorsque la nouvelle arrivée fut en tenue de prison, elle comparut devant le directeur, qui, après l'avoir interrogée sur ce qu'elle savait faire, la classa dans l'atelier de couture fine.
Margaï ne parut pas d'abord comprendre ce qu'avait d'horrible pour elle le côté matériel de sa position. La dureté de sou travail quotidien, la frugalité de sa nourriture, la grossièreté de ses vêtements, la sévérité des religieuses surveillantes, toutes ces choses la laissèrent insensible. Elle n'avait conscience que de sa dégradation morale.
Aussi n'eut-elle aucune peine à obéir aux règlements de la maison, qui imposent aux détenues uu silence constant. Dans l'atelier, elle tenait toujours la tête penchée sur son travail. Mais elle l'exécutait avec une lenteur si affectée, qu'il était difficile de ne pas deviner la sourde révolte qui grondait en elle, et qui n'eût pas tardé à éclater, si on l'eût provoquée par trop de rigueurs. Les religieuses comprirent heureusement ce qui se passait dans cette âme farouche; elles essayèrent de l'apaiser en ayant pour leur nouvelle pensionnaire un peu d'indulgence.
Alors, commença une vie monotone dont le lecteur pourra se rendre compte lorsqu'il connaîtra le règlement auquel obéissent les maisons centrales de femmes.
Le lever a lieu à cinq heures en été, à six heures en hiver. Il dure vingt minutes, y compris la prière, et est suivi, en toute saison, d'une promenade de vingt-cinq minutes après laquelle commence le travail. De neuf à dix heures, déjeuner et récréation. De dix heures à quatre heures, travail interrompu seulement par un court repos. De quatre à cinq heures diner e promenade suivis de la reprise du travail
jusqu'à huit heures. Une collation précède le coucher. En été, les détenues sont autorisées à se promener une demi-heure, avant de monter dans les dortoirs qui sont éclairés toute la nuit.
Le régime alimentaire est bon. Le pain est à peu près celui des soldats et on le donne à discrétion. A l'exception du dimanche où le service est gras, les détenues reçoivent tous les jours un demi-litre de soupe maigre, le matin, et un demi litre de légumes le soir; le tout assaisonné au beurre ou à la graisse et varié autant que possible. A cet ordinaire, elles peuvent ajouter du beurre ou da fromage, des fruits secs ou crus, suivant la saison, et des ragoûts de viande. Ces vivres supplémentaires leur sont vendus au prix fixé d'avance par un tarif officiel.
Le silence absolu est obligatoire partout et toujours.
Toutes les contraventions aux règlements sont l'objet de rapports et sont déférées au tribunal de justice disciplinaire. Ce tribunal qui siège trois fois par semaine et plus souvent s'il en est besoin, se compose du directeur, président; de l'inspecteur et de la sœur supérieure, assesseurs; la sœur institutrice remplit les fonctions de greffier. Les affaires s'expédient de la manière la plus sommaire. Le directeur prononce en dernier ressort. Suivant la gravité des cas, les peines se divisent ainsi: réprimande, privation de cantine, privation de pitance, piquet, pain sec, coucher sans matelas, cellule et cachot.
On peut comprendre maintenant ce que fut la vie de Margaï pendant les trois années qui s'écoulèrent pour elle à Montpellier. Elle était tombée dans une effrayante tristesse. Sa conduite fut exemplaire, sa douceur inaltérable. Se repentait-elle ?
avait-elle des remords ? Problème insoluble sur lequel n'ont pas voulu se prononcer ceux qui la voyaient à cette époque et qui nous ont si gracieusement donné tous ces détails. On a seulement constaté qu'elle s'approchait des sacrements et montrait des sentiments religieux à la sincérité desquels on peut croire, si on se rappelle
qu'au moment où son enfant allait mourir, elle avait prié avec ferveur.
Sa tristesse donnait à sa beauté un caractère de résignation qui la rendait des plus sympathiques, et comme elle avait toujours les yeux baissés, on n'était plus douloureusement frappé par la dureté de son regard.
Sous le modeste costume de la prison, elle n'avait rien perdu de sa distinction et de sa grâce. On devinait toute la souplesse de sa taille, malgré la robe grossière à laquelle le règlement la condamnait. La cornette qui lui servait de coiffure, posée avec coquetterie sur ses beaux cheveux, en faisait ressortir la finesse et l'éclat, et mainte fois, les sœurs surveillantes lui reprochèrent de n'avoir pas, dans sa tenue, la modestie qui convient à une prisonnière. Qu'y pouvait-elle ?
La discipline de la prison ne lui permettait pas de recevoir de visites. Néanmoins elle fut appelée, nn jour, au parloir et elle y trouva Moulinet.
A l'aspect de celle qu'il avait autrefois connue, entourée de luxe, élégante et fière, il ne put retenir ses larmes. Quant à Margaï, son amour-propre et tontes ses pudeurs se réveillèrent, elle rougit d'être surprise ainsi dans son abaissement, revêtue de sa livrée d'infamie et elle fixa sur son visiteur ce dur regard qui tant de fois avait fait au cœur du malheureux de si cruelles blessures. Mais lui, humble et respectueux, lui expliqua qu'il n'avait pu résister au désir de la voir, et qu'il avait fait dans ce but, le long trajet qui sépare Gordes de Montpellier, après avoir remué ciel et terre pour obtenir l'autorisation d'arriver jusqu'à elle.
L'orgueil de Margaï ne tint pas contre ces touchants aveux. Elle tenditla main à ce dernier et fidèle ami et lui ouvrit son cœur.
— Je me sens mourir entre ces sombres murailles, s'écria-t-elle. Cette vie me tue. J'aurais besoin de marcher, de courir, de voir les arbres, de vivre, enfin. Ah ! qui mettra un terme à mon supplice ?
— N'avez-vous pas tenté de fuir ? derasinda Moulinet à voix basse.
— Je n'y ai pas songé. D'ailleurs, c'est impossible.
— Si l'occasion se préseatait, lasaisiriezvous?
Margaï ne répondit pas.
Moulinet se retira, en promettant de s'efforcer d'obtenir un adoucissement au sort de Margaï. Elle le vit partir avec regret, mais sans espérance. Du fond de son obscurité, que pouvait, pour elle, le pauvre hoQime ?
Le lendemain, Moulinet arriva jusqu'au directeur et s'oifrit i)our entrer au service de la prison. Mais il apprit qu'on n'employait qu'un très petit nombre d'hommes, et que toutes les places étaient prises.
Il repartit pour Gordes, désolé de ne pouvoir se consacrer à Margaï, ainsi qu'il l'avait espéré, mais décidé à tout tenter pour améliorer la position de celle qu'il aimait.
Au commencement de sa troisième année de captivité, Margaï eut pour voisine de dortoir et d'atelier une jeune femme nouvellement arrivée. C'était une ancienne institutrice dont les aventures et le procès ont fait, il y a deux ans, beaucoup de bruit, et qui venait d'être condamnée à cinq ans de travaux forcés. Les deux prisonnières qui, par leur éducation, leurs habitudes passées, leur caractère, se trouvaient avoir certains points de contact, se lièrent bientôt étroitement.
Le jour, sous la sévère surveillance des sœurs, elles ne pouvaient se dire que de rapides paroles. Mais, durant la nuit, profitant du voisinage de leurs lits, elles parvinrent à échanger quelques confidences.
Ce fut un grand adoucissement pour Margaï au sein de sa longue infortune, de rencontrer une détenue capable de la comprendre.
Sa captivité lui devenait cependant insupportable. Cette splendide créature, si jeune, si ai-dente, s'étiolait comme la fleur qu'on prive trop tôt des rayons du soleil. Cette vie cloîtrée, faite de solitude, d'immobilité et de silence, pesait lourdement sur elle et minfiit peu à peu sa santé.
Son imagination travaillait sans cesse et, dans son sommeil agité et fiévreux, elle voyait, chaque nuit, apparaître les deux hommes qu'elle avait aimés : Pascoul et Furbice.
— Puisque c'est la claustration qui vous tue, lui dit un jour sa compagne, que ne demandez-vous à aller à Cayenne?
Et comme Margaï la regardait avec surprise, celle-ci lui expliqua que, par suite de nouvelles décisions administratives, les condamnées, filles ou veuves, pouvaient quelquefois, sur leurs demandes, être envoyées dans la colonie.
Ce fut pour Margaï une révélation. Dèslors, elle n'eut plus d'autre pensée que celle qui venait de lui être communiquée par l'institutrice.
Or, peu de jours après, elle fut mandée, un matin, dans le cabinet du directeur, et
s'y trouva en présence de M. X son
éloquent défenseur devant la cour d'assises de Vaucluse.
— Monsieur désire vous parler, dit le directeur, et, par un sentiment de discrétion qu'expliquait le caractère de l'avocat, il sortit aussitôt.
— Un ami qui s'intéresse à vous, dit
alors M. X , est venu me trouver. Il
m'a fait part de vos souffrances et de l'inutilité de ses efforts pour y apporter quelque soulagement. Il me suppliait de demander votre grâce. Il n'y faut pas songer; nous ne réussirions pas. Votre condamnation est trop récente. Mais, si l'emprisonnement vous pèse, vous avez un moyeu de le faire cesser : allez à Cayenne.
— J'y avais déjà songé, répondit Margaï, et je vous remercie si vous m'apportez les moyens de réussir. Oui, pour quitter cette maison, j'irai où on voudra, je ferai ce qu'on voudra.
— Ou exigera de vous, reprit l'avocat, l'engagement formel de vous marier en arrivant dans la colonie, soit avec un interné, soit avec tout autre individu qui justifiera de ses moyens d'existence.
— Soit, s'écria-t-elle; je consentirai à tout et je bénirai ceux qui m'aideront à sortir d'ici.
— Adressez, continua l'avocat, nue demande au ministère de la marine. Le directeur l'appuiera, car je crois qu'il est satisfait de votre conduite, et vous ae tarderez pas à voir vos vœux se réaliser.
— Oh ! merci, monsieur, s'écria Marga't
Pour la seconde fois, vous m'aurez sauvé a vie. Ici je serais morte avant peu.
Et comme l'avocat s'était levé, elle crut qH'il la congédiait et elle marcha vers la porte. Il l'arrêta d'un geste.
— Ne me demandez-vous pas quel est l'ami qui s'est intéressé à vous ?
— Je n'ai pas besoin de le demander, dit Margaï; je le sais.
— Il vous aime profondément, reprit M.