‹ La Vénus de GordesChapitre 7 sur 15 · X. .... avec gravité · texte numérisé non relu

X. .... avec gravité

— Oui, plus que je ne le mérite, répondit-elle en souriant avec tristesse.

— Il m'attend au dehors pour avoir de vos nouvelles, que voulez, vous que je lui dise de votre part ?

Elle réfléchit, puis elle prit tout à coup un canif qui se trouvait sur la table du directeur, elle releva sa cornette, coupa une petite mèche de ses cheveux et, la remettant à M. X....

— A^ous lui direz qu'il garde ceci en souveair de moi; c'est tout ce que je possède maintenant. Mais ils sont encore jolis, ajouta-t-elle avec un fin sourire.

Dès le lendemain, Margaï rédigeait avec l'aide de sa compagne, l'institutrice, une pétition adressée au ministre de la marine dans laquelle elle demandait à être transportée à la Guyane française.

Ce document, dont nous avons la teneur sous les yeux; renferme le passage suivant:

« Je suis bien jeune encore; ma santé est des plus robustes, ainsi que le constate le certificat du médecin. Le malheur a mûri ma raison. J'ai appris à connaître mes devoirs envers Dieu et la société; il serait donc bien triste pour moi d'être obligée de passer jma vie en prison, et de ne pouvoir bénéficier de la mansuétude du gouvernement qui me fournit le moyeu de reconquérir une liberté relative dont je connais tout le prix et de laquelle, je l'assure, je n'abuserai pas. »

Cette lettre partie, on vit le caractère de Margaï changer tout à coup. De sombre et taciturne, elle devint enjouée; dans le mois de juin L86.5, elle comparut deux fois devant le tribunal de la maison centrale, et

fut condamnée à des peines disciplinaires pour dissipation dans l'atelier.

Enfin, dans les premiers jours de juillet, elle apprit que sa demande avait reçu un accueil favorable. Elle était désignée pour faire partie du plus prochain convoi de déportées. Le mois suivant, elle quitta la maison centrale de Montpellier.

— Soyez heureuse, lui dit son amie l'institutrice, en l'embrassant avec tendresse; moi, je reste. On ne veut pas de moi là-bas. J'ai le désagrément d'être mariée.

Le 12 août ]865, un navire de la marine impériale, le Cacique, sortait, dès le matin, de la rade de Ilochefort à destination de la Guyane française. Le Cacique est un bâtiment mixte, c'est-à-dire qu'il peut naviguer à la voile ou à la vapeur; il effectue avec trois autres, qui sont VAlecton, VAmazone et la Cérès, le transport des condamnés qu'on expédie dans les j>énitenciers de Cayenue.

Il emportait des armes, des vivres, des étoffes en pièce destinées à l'habillement des transportés, plusieurs soldats d'infanterie de marine qui allaient rejoindre leur corps, des religieuses de l'ordre de Saint- Joseph de Chartres, trois pères jésuites envoyés dans la colonie en qualité d'aumôniers, et enfin quarante femmes jusque-la détenues dans diverses maisons d'arrêt ou de force, et qui d'après leur demande, étaient dirigées sur la Cuyaue.

Parmi ces femmes se trouvait Margaï Pascoul.

A midi, le Cacique était au large. Les côtes de France disparaissaient dans une sorte de brume lumineuse, et les passagers, groupés à l'avant ou à l'arrière, disaient à la patrie un dernier adieu.

Le commandant ordonna de faire monter les transportées sur le pont afin de leur permettre de saluer aussi la terre.

Les pauvres femmes obéirent: on les relégua au centre du navire, près de la machine. Margai prit place sur un rouleau de câbles, et regarda l'horizon.

Montpellier, Avignon, Gordes, Pontblanche, la Bastide-Neuve, tout cela était déjà bien loin.

SEMAINE LITTÉRAIRE

Tout son passé disparaissait; il ne lui restait plus rien; pas même sou pays, pas même le droit de le revoir.

— Quelle solitude j'ai faite autour de moi! ne put-elle s'empêcher de murmurer.

— Je suis là, dit tout à coup une voix à son oreille.

Elle se retourna brusquement.

Un homme, qu'elle reconnut aussitôt, s'était glissé derrière elle.

C'était Moulinet.

M» X ressentant une certaine sympathie pour cet homme qui l'avait autrefois choisi, entre tous, pour défendre la cause de Margaï, lui avait à plusieurs reprises témoigné sa reconnaissance de la façon la plus touchante, et lui avait enfin confessé son invincible amour et son long mai'tyre.

Aussi, bienveillant et bon, comme tous les gens d'une grande valeur intellectuelle, il s'était fait tenir au courant des démarches de Margaï pour se rendre à Cayenoe. Il avait appris le départ de Montpellier et le prochain embarquement à Rochefort, et il s'était empressé d'en aviser son protégé.

Moulinet réunit toutes ses économies, quitta Gordes et fit son entrée dans Rochefort trois jours avant le départ du Cacique.

Il s'agissait de s'embarquer sur ce navire, mais ce n'était pas chose facile; son cachée était rempli, et, du reste. Moulinet n'avait plus l'âge de s'engager comme matelot.

Pendant deux jours ses démarches restèrent sans résultat. Enfin, grâce à une lettre de recommandation de M»... il parvint à intéresser à son sort un ofllcier supérieur d'infanterie de marine qui, devant prendre passage sur le Cacique, consentit à s'attacher comme domestique l'ancien garçon de ferme.

Il allait donc suivre Margaï dans son exil ! Rien ne pouvait plus le séparer d'elle.

Moulinet raconta brièvement à Margaï tout ce que nous venons do dire.

— Ai-je eu tort î demanda-il en terminant.

— Non, fit-elle ; merci.

Et elle lui tendit furtivement la ^main. Il se baissa, mit un genou enterre comme s'il voulait ramasser quelque chose, embrassa la main de Margaï et courut à l'arrière da navire où son service le réclamait.

Les bâtiments de l'Etat qui transportent à Cayenne les détenues des maisons d'arrêt ou des maisons de force et les galériens du bagne de Toulon ( c'est le seul bagne qui reste en France ; ceux de Brest et de Rochefort ont disparu depuis plusieurs années) sont aménagés de la façon suivante :

Tout le long de l'entrepont, de l'avant à l'arrière, et des deux côtés, à bâbord et à tribord, régnent deux grilles en fer, scellées dans le parquet et dans le plafond.

Les transportés ont pour logement l'espace compris, de chaque côté, entre les sabords et la grille. L'espace libre, entre les deux grilles, est réservé à des sentinelles choisies parmi les matelots, placées de cinq pas en cinq pas, et ayant toujours le sabre au poing. Ces sentinelles ont ordre d'empêcher les forçats de s'appuyer contre les grilles qui, poussées par une centaine de mains vigoureuses pourraient très facilements s'ébranler. Aussi la sentinelle estelle autorisée à frapper de son sabre tout homme qui ne tiendrait pas compte d'un premier avertissement.

En pleine mer, les sabords sont verrouillés extérieurement pendant la nuit, mais on les laisse ouverts durant le jour. En cas de relâche dans un port, des embarcations armées circulent le long de chaque bord, pour empêcher les évasions. Tous les liomracs de l'équipage ont aussi, sur ces navires de transport, des poignards avec lesquels ils doivent coucher.

Pendant une heure, chaque jour, les détenus peuvent sortir de leurs bagnes. C'est le nom donné aux espèces de cages que nous avons décrites. Ils montent sur le pont, en passant à travers une double haie de matelots rangés sur les escaliers. Des sentinelles les empêchent de franchir cette limite.

Toutes ces mesures de prudence n'étonneront personne, lorsqu'on songe qu'il se trouve quelquefois â bord jusqu'à deux ou

'trois ceuts transportés, qu'il existe, parmi -eux, des déterminés à faire uq mauvais parti à l'équipage, s'ils en trouvaient l'occasioa ; et qu'enfin, par suite d'une mesure des plus généreuses, tout forçat, du moment où il quitte Toulon, pour se rendre dans les colonies pénitentiaires, n'a plus de fers aux pieds.

Les punitions infligées pendant la traversée, sont le cachot à fond de cale et les coups de garcette. Le malheureux condamné à cette dernière punition, est attaché sur un banc de voilier (où les voilierg s'asseyent pour travailler) , et c'est d'ordinaire un de ses compagnons d'infortune, un forçat comme lui, qui est chargé de le frapper.

A côté du châtiment, il y a la récompense; ceux des transportés que leur dossier signale pour s'être bien conduits à Toulon, ou qui se font remarquer à bord par leur obéissance, sont libres de circuler à l'avant do navire, sont employés à certains services et reçoivent parfois, comme l'équipage, une ration de vin.

Nous avons cru devoir donner ces détails, qui nous ont paru intéressants et entièrement inconnus, et qui concernent égalements les forçats et les femmes transportées ; mais ces dernières, dans le voyage dont il est question ici, occupaient seules les bagnes du Cacique. Aussi, le règlement n'était-il pas appliqué dans toute sa rigueur. L'équipage semblait prendre en pitié les malheureuses, et les officiers fermaient les yeux sur certains écarts de discipline. C'est ainsi qu'on autorisait peu à peu les prisonnières à rester sur le pont, durant la journée, lorsque le temps et les manœuvres le permettaient.

Moulinet se rapprochait alors de Margaï et s'entretenait avec elle.

Ce paysan, à l'esprit inculte, avait toutes -les délicatesses de l'homme le mieux élevé. Il ne parlait jamais du passé, des fautes et •des crimes commis ; il semblait avoir ouI)lié les noms de Frédéric Borel, de la Valbray, de Pascoul et de Furbice. Il ne se souvenait plus de Gordes, de Fonlblanche, de la cour d'assises et de Montpellier. On aurait

dit que Margaï était pour lui une femme nouvelle qu'il rencontrait à bord pour la première fois, et dont il s'était subitement épris. Il essayait de l'intéresser au pays qu'elle allait habiter; il le lui décrivait de son mieux, il lui donnait une foule de détails qu'il avait recueillis de tous côtés pour les lui rapporter. •

Quelquefois seulement, lorsque la mer était calme, l'heure propice, lorsqu'il y avait une sorte de mélancolie et de poésie répandues autour d'eux, il lui parlait de son dévouement, de son affection à toute épreuve, de l'adoration qu'il avait pour elle.

Elle l'écoutait en silence, sans l'interrompre, les yeux fixés sur l'horizon.

Moulinet n'en demandait pas plus, il était heureux, il ne se plaignait pas des lenteurs de la marche, et n'aspirait pas au port.

Cependant, il eut aussi des heures mauvaises. Une femme comme Margaï ne saurait demeurer inaperçue nulle part. Sa beauté, qui menaçait de s'évanouir entre les murs de la prison de Montpellier, renaissait au grand air et sous les rayons du soleil. Son teint s'était animé, ses yeux avaient plus d'éclat, ses lèvres devenaient plus vermeilles, et sous le grossier corsage qui la couvrait, on devinait des formes adorables arrivées à leur complet développement. Lorsqu'elle montait sur le pont, les officiers qui se promenaient à l'arrivée, s'arrêtaient pour la regarder, et chuchottaient entre eux.

D'abord le sentiment de leur dignité et les ordres sévères du commandant les empêchèrent de s'approcher de leur belle prisonnière ; mais la vie est si monotone à bord, l'air si enivrant, les acres parfums de la mer ont un tel empire sur l'imagination, que peu à peu quelques-uns de ces messieurs entrèrent en arrangement avec la discipline, transigèrent avec leur dignité, et firent quelques tentatives pour voir Margaï de plus près.

Qu'en advint-il ? Nous l'ignorons. L'un des officiers du Cacique, un enseigne de vaisseau qui a bien voulu nous donner ces détails, nous a assuré que, pour son compte.

SEMAINE LITTÉRAIRE

il n'avait pas eu à se louer de l'aménité de la Vénus de Gordes.

Dès les premiers mots gracieux qu'il essaya de lui glisser, un soir, au soleil couchant, elle l'arrêta, en lui disant, avec un sourire qu'il n'oubliera jamais :

— Je comprends, monsieur, que vous ayez de moi la plus mauvaise opinion du monde : il serait difficile qu'il en lût autrement; mais je suis votre prisonnière, ayez pitié de mon infortune et n'essayez pas de me la rendre encore plus pénible en me traitant avec légèreté.

Le jeune homme fut touché par ces paroles émues. Il s'éloigna et se tint pour battu.

II n'a pas pu nous dire si ses collègue.?, à bord du Cacique, eurent plus de succès auprès de Margaï ; il ne le pensait pas, car on ne se serait pas cru tenu à une grande discrétion à l'égard d'une transportée, et quelque anecdote aurait circulé, à son sujet, au carré des officiers, ou à la table des élèves.

Il se rappelait seulement qu'un aspirant de seconde année, un fort beau garçon, haut en couleur et d'une belle venue, avait été surpris un certain soir, par le commandant du Cacique, au moment où il essayait de se glisser dans l'entre-pont, du côté des bagnes.

Avait-il un rendez-vous , ou bien essayait-il de tenter la fortune ?

Sans s'expliquer à cet égard, il s'était contenté de faire les huit jours d'arrêt qu'on lui avait infligés. Mais tout le monde, abord, s'était toujours imaginé que cette malheureuse expédition avaic été dirigée contre Margaï ; car on avait vu l'officier supérieur d'infanterie de marine, dont Moulinet était le serviteur, s'entretenir avec le commandant, au moment où ce dernier descendait dans l'entre-pont du navire pour surprendre le coureur d'aventures.

Le Cacique, frégate de soixante-dix canons, est un des plus mauvais marcheurs delà marine française ; par une belle brise, toutes voiles dehors, avec toutes ses 6onrje«e.9, il file de sept à huit nœuds, ce qui est peu de chose à une époque où plusieurs bâtiments de l'Etat sont arrivés à une vi-

tesse de douze nœuds à l'heure. Il est rra que le Cacique s'aidait fort rarement de sa machine : les navires aflFectés aux transports sont presque tous des bâtiments mixtes, ne se servent de la vapeur qu'ea temps de calme plat ou de vent entièrement contraire : c'est une économie qui profite à l'Etat et dont nous ne saurionsnous plaindre. Mais les passagers, les transportés surtout, dont la vie matérielle laissait à désirer, eurent beaucoup à soufifrir de cette lenteur.

Enfin au bout d'une traversée de quarante-deux jours on aborda aux îles da Salut, qui sont comme les avant-postes de nos possessions.

Le lendemain, les transportées passaient du Cacique sur un Stationnairé ( petit bà^ timent à vapeur qui fait le service des côtes ) et remontaient, à son bord, le fleuve du Maroni, qui sépare la Guyane française de la Guyane hollandaise.

Bientôt elles arrivaient à Saint- Louis et on les conduisait, sous escorte, dans l'établissement qui leur est destiné jusqu'à l'époque de leur mariage, et que dirigent les sœurs de Saint-Joseph de Chartres.

Dès ce moment commença pour Margaï une vie nouvelle.

Il est indispensable, dans l'intérêt même de ce récit, de donner, dès à présent, une place à quelques renseignements sur la colonie pénitientiaire fondée à Cayenne par le gouvernement français. Nous les avons puisés dans des documents officiels du ministère de la marine, et dans le beau récit d'an voyage à la Guyane, publié dans le Tour da monde.

A l'extrémité des terres qui entourent Cayenne, capitale de la Guyane française^ et dans les îfes qui l'environnent, ont été fondés des pénitenciers où sont envoyés, depuis plusieurs années, sauf de très nires exceptions, tous les individus condamnés aux travaux forcés pour plus de huit années.

Aux termes d'une loi récente, une fois •entrés dans la colonie, ils ne peuvent plus •en sortir. Tant qu'ils sont considérés comme condamnés, ils habitent &oit des pénitenciers flottants mouillés dans la rade de €ayenne, soit des pénitenciers sur terre ferme, qui consistent en une réunion de •cases pouvant contenir trente personnes, et autour desquelles se trouvent les exploitations agricoles qui leur sont confiées. Des •oflSciers d'infanterie de marine sont char- .gér de diriger leurs travaux.

Dans ces pénitenciers, la vie est douce pour les forçats, si on la compare à celle •que leur crée le régime adopté dans les bagnes de Frauce. Ils jouissent d'une liberté relative et quelle que soit la longueur ■de leur condamnation, ils peuvent l'abréger parleur bonne conduite.

Leur peine terminée, ils deviennent des libérés. A ce titre, ils ont droit à une concession de terres, à une maisonnette toute meublée, et à leur nourriture quotidienne pendant deux années. A l'expiration du •délai d'épreuve, la coacession d'abord provisoire, devient définitive, et l'homme que la patrie a chassé de son sein, est maintenant un colon, libre de se réhabiliter par le travail, trouvant, chez les autorités du pays, indulgence, secours et sympathie, et pouvant faire venir auprès de lui sa famille, ou se marier, s'il justifie de ses moyens d'existence.

C'est là, comme on peut le voir, une œuvre essentiellement moralisatrice. Elle est encore à ses débuts, mais elle a déjà porté d'heureux fruits. Les criminels repentants qui, en France, auraient été honteusement •chassés de tous les lieux où ils se seraient présentés et amenés peut-être par le découragenieut à commettre de nouveaux ■crimes, se mettent courageusement à la tâche dans l'espoir de revenir au bien et de reconquérir la considération. Les Anglais nous avaient déjà précédés dans cette voie. Cayenne n'est autre chose qu'une reproduction de Botany-Bay.

On doit aussi à la colonie pénétentiaire de la Guyane française d'avoir débarrassé notre sol de malfaiteurs qui plus tard seraient devenus peut-être un danger, et d'a-

voir assaini et pour ainsi dire vivifié des possessions importantes que les intempéries du climat et le manque de bras nous auraient mis, un jour, dans la nécessité d'abandonner.

Il y trois ans, on se trouva en présence d'une ditficulté grave. Les femmes manquaient à la colonie, et les libérés étaient dans l'impossibilité de se marier. C'est alors qu'on fit demander, en France, dang les maisons centrales, dans les dépôts de l'assistance publique, et dans les maisons de correction, des filles ou des jeunes femmes, disposées à quitter la mère patrie, pour aller s'établir à la Guyane.

On en trouva un grand nombre qui se décidèrent à partir, et deux maisons furent fondées pour elles, sur les bords du Maroni : l'une à Saint-Laurent, l'autre à Saint- Louis, oîi existaient déjà des groupes importants de libérés concessionnaires. Depuis, toutes les années, plusieurs convoig de femmes sont dirigés sur ce point, Margaï, nous l'avons vu, avait fait partie d'un de ces convois et était entrée dans l'établissement de Saint-Laurent.

Le matin, à quatre heures, la cloche la réveillait. Elle descendait à la chapelle avec ses compagnes, et, après une courte prière, on la dirigeait vers les ateliers de couture , dans lesquels les femmes sont employées à confectionner ^des vêtements pour les condamnés. De dix heures à quatre heures, c'est-à-dire pendant la grande chaleur, elle était libre de se livrer au repos ou de travailler pour son compte.

A partir de quatre heures, le travail recommençait et durait jusqu'au repas du soir, immédiatement suivi du coucher.

Margai cherchait dans le sommeil l'oubli de ses peines. Mais la chaleur, le bourdonnement et la piqûre des moustiques, la tenaient souvent éveillée. Alors elle songeait à la destinée qui lui était réservée : épouser un libéré, un ancien forçat, un de ce» hommes que, dans son voyage à Toulon avec Pascoul, lorsque celui-ci l'avait enlevée, elle avait aperçus dans l'arsenal, en vareuse rouge, en pantalon jaunâtre, coif-

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fés d'un bornet vert numéroté et marchant deux à deux, des fers aux pieds I

Elle se rappelait aussi les confidences de Moulinet pendant leur longue traversée. Il ne s'était jamais bien clairement expliqué, mais elle n'avait pas eu de peyie à deviner ses projets et ses secrètes espérances. Il voulait l'épouser. Elle n'en pouvait douter.

Pourquoi s'y refuserait-elle ?

A tous ces hommes qui allaient s'oflfrir à elle et dont le passé présentait peu de garanties, il fallait en convenir, n'était-il pas naturel de préférer cet ami dévoué, cet honnête homme, qui l'aimait ardemment, qui s'était exilé à cause d'elle et qui lui avait pardonné jusqu'à ses crimes ?

Lorsqu'elle avait quitté le Cacique pour monter sur le stationnaire qui devait la conduire à Saint-Laurent, Moulinet n'avait pu la suivre, mais il saurait bien la retrouver.

Elle l'attendait, elle l'espérait, ou plutôt elle n'espérait rien; elle était indécise.

Oui, par moment, la Margaï d'autrefois reparaissait, et il lui arrivait de se dire :

a Moulinet est bien vieux pour moi. »

Elle oubliait le loHg martyre de cet homme, son dévouemeut, son abnégation, son profond amour, pour songer à son âge, à sa figure, à sa conformation physique.

Le dimanche apportait quelque diversion à l'existence monotone des transportées : elles avaient le droit de sortir et de se rendre sur les promenades publiques qui entourent Saint- Laurent.

Les libérés, désireux de se marier, avaient alors l'occasion de les voir, de leur parler et de choisir une compagne parmi ces femmes que la sollicitude du gouvernement leur avait envoyées.

L'amour, en cette circonstance, ne revêtait point de formes exquises et raflînées. Un colon voyait une femme à sa convenance, et s'il plaisait lui-même, le mariage était immédiatement décidé. Quelques jours après la double célébration civile et religieuse avait lieu, et la colonie comptait un ménage de plus. Dans ces rencontres hebdomadaires, se sont conclues la plupart des unions à laquelle Saint-Laurent-du-Maroni doit son importance et sa population. Tout

se passe sous les yeux d'une autorité vigilante et sévère, et jamais on n'a entendu, parler d'intrigue coupable.

Lorsque Margaï sa montra j»our la première fois sur la promenade publique, il n'y eut qu'un cri d'admiration. Les libérés n'étaient pas accoutumés à voir au milieu d'eux des créatures si parfaites. Ils passaient et repassaient devant elle; mais les. plus hardis n'osaient s'arrêter, tant il est vrai que la beauté exerce toujours, et surtous, son prestige.

A les voir s'avancer puis s'éloigner, la regarder puis baisser les yeux, on eût dit un groupe de danseurs se pressant autour de la reine d'un bal et n'osant l'inviter de peur d'être repoussés.

Un jeune homme pourtant se montra plusaudacieux que ses compagnons. Grand et svelte, il était vêtu de luniforrae des condamnés libérés : pantalon de toile grise, chemise de laine, chapeau de paille. Il y avait de l'intelligence dans «a physionomie. Assurément, cet homme n'avait pas commis froidement et par calcul, la faute qui l'avait conduit à Cayenne. Il devait avoir agi sousl'empire de quelque violente passion.

En eflFet, le malheureux subissait une condamnation prononcée contre lui pour crime d'assassinat. Il était Corse, et dans un maquis de son pays, il avait tué d'un coup de fusil l'unique héritier d'une familleavec laquelle la sienne était en vendetta depuis deux siècles. Esclave d'un odieux préjugé, il expiait les erreurs de son éducation.

Après s'être croisé avec Margaï à plusieurs reprises, il sembla se décider à l'aborder, et, marchant à sa rencontre :

— Seriez-vous disposée, lui demanda-t-il, à vous promener un moment avec moi ?

Cette scène se passait sur la belle route qui va de Saint-Laurent à Saint- Louis, autre pénitencier situé à une lieue de là. Lechemin est tracé au milieu d'une forêt dont le feuillage épais protège contre le soleil. De tous côtés s'étend, à perte de vue, cetteluxuriante végétation des tropiques, si souvent admirée et chantée.

Margaï regardait son interlocuteur sans lui répondre.

— Ne soyez pas surprise de la façon dont je vous ai abordée, reprit-il, c'est conforme aux usages du pays. Nous sommes tous ici dans le même but : les femmes pour chercber un mari, les hommes pour chercher une femme. Pas moyen de se faire longtemps la cour. Vous me convenez; si j'avais le bonheur de vous convenir, nous pourrions nous entendre.

Elle le regardait toujours, rougissante et troublée. A première vue, il ne lui déplaisait pas; depuis qu'elle avait pris l'engagement de se marier, il lui était arrivé, dans ses longues insomnies, de prêter à son futur mari les qualités corporelles qu'elle trouvait réunies chez sa nouvelle conquête.

Mais les paroles que le jeune homme venait de prononcer faisaient trop cruellement sentir à Margaï son abaissement, et lui rappelaient d'une façon trop significative qu'elle avait passé avec l'Etat un contrat qu'il fallait exécuter sans retard. Son orgueil, que trois ans d'emprisonnement n'avaient pas encore pu abattre, allait lui dicter quelque réponse compromettante dans sa position de déportée, lorsque tout à coup elle aperçut un homme qui s'avançait vivement de son côté. Elle le reconnut aussitôt, s'élança vers lui, et s'adressant à son premier interlocuteur :

— L'Etat, lui dit-elle, exige que je me marie, mais il me donne le droit d'épouser qui me plaît Voici celui que j'ai choisi.

Le jeune homme regarda le nouvel arrivé, et s'apercevant au costume de celui-ci qu'il avait affaire à un colon libre, il s'éloigna prudemment, mais on l'entendit murmurer eu levant les épaules :

— Si les étrangers viennent prendre ici les femmes qu'on nous envoie, que nous restera- 1- il?

Moulinet^ on l'a déjà reconnu, ne pouvait croire à son bonheur. Quoi ! son long martyre avait enfin cessé ! Son dévouement allait avoir sa récompense. Ah ! qu'importait l'époux trahi, le sang versé ?

Pouvait-il regretter un crime auquel il devait aujourd'hui d'épouser Margaï ? Innocente et honorée, jamais il n'aurait pu

s'élever jusqu'à elle. Coupable et perdue d'honneur elle se jetait dans ses bras, et il bénissait cet abaissement et cette honte.

Ils marchaient côte à côte; elle toujours un peu rêveuse, jetant un regard de compassion sur la jeune Corse, lorsque les hasards de la promenade le ramenaient auprès d'elle. Lui, tout fier de se promener avec cette reine de beauté.

Il lui disait ce qu'il était devenu depuisleur séparation, après avoir suivi jusqu'à Cayenne l'officier d'infanterie de marine auquel il devait sa traversée à bord du Cacique. Il s'était rapproché de Saint-Laurent où il la savait établie; il y avait obtenu la concession d'un terrain, et il y construisait maintenant la demeure que Margaï viendrait bientôt habiter.

Sous ce beau ciel, au milieu de cette riche nature, ils pourraient, à l'aide d'un peu de travail, se faire une existence tranquille et heureuse.

Elle l'écoutait maintenant avec sympathie. Elle souriait à ses projets d'avenir, mais en même temps, le passé flottait parfois devant ses yeux, avec tout son cortège de souvenirs.

— Qu'est devenu Furbiee ? se demandaitelle alors.

Nous allons répondre à cette question.

Une visite au bagne suffit pour (aire apprécier la haute utilité des établissements que le gouvernement à fondés à la Guyane française. Au bagne, tout révèle chez le forçat l'existence d'un levain de colère et de révolte que rien ne peut apaiser. La sévérité des règlements, l'usage de la chaîne, l'absence absolue de liberté, impriment à la physionomie des condamnés un caractère bas et vil. On lit dans leurs traits flétris le désespoir qui les ronge et les pousse parfois à de nouveaux crimes, sans provoquer jamais en eux un repentir sincère.

A la Guyane, ils peuvent caresser l'espérance d'une réhabilitation relative. La liberté se dresse devant eux comme la récompense d'une conduite irréprochable.

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Pas de chaîne et, par conséquent, point de ces humiliations quotidiennes qui rejettent plus profondément dans le gouffre du mal ces natures égarées. On ne leur dit pas sans cesse qu'ils sont les parias d'une société qui les a chassés de sou sein et que leur vie ne saurait plus avoir de but honorable. On leur tend, au contraire, une main compatissante. On provoque leurs efforts vers le bien, en leur montrant dans l'avenir la possibilité d'une existence où tout est apaisement. Le repentir et le travail porteront des fruits et le plus criminel de tous peut se dire qu'un jour, il aura l'œuvre de sa fortune et de sa famille à fonder.

L'arrivée de Furbice à Toulon eut lieu, par une chaude journée d'été, pendant la première quinzaine du mois de juin 1862. Tous les forçats étaient au travail, dans les ateliers et dans les chantiers, selon leurs aptitudes et leurs forces. On fit entrer l'ancien maquignon dans une salle et l'on procéda au ferrement qui consiste à entourer la jambe d'une manille, ou, pour mieux dire d'un anneau de fer auquel est attachée une chaîne de neuf maillons. 11 endossa l'uniforme du bagne, et on coupa ses cheveux en échelons, marque d'infamie fréquemment renouvelée et qui empêche souvent les évasions de réussir.

Durant trois jours, il lai fut permis de goûter un repos absolu, après lequel on l'accoupla, au moyen de la chaîne, avec un de ses pareils, et il fut dirigé sur les Iravaux de l'arsenal. Alors, il connut toutes les horreurs de la vie du bagne.

Sa nourriture se composait quotidiennement de 9 15 grammes de pain, de 48 centilitres de vin et d'une soupe de fèves distribuée à midi pendant l'été, à la fin des travaux pendant l'hiver. Il couchait dans l'un des bagnes flott&nts qui sont rangés, en rade, le long de l'Arsenal; ce sont de vieux bâtiments de l'Etat, désarmés et sans mâture qui rappellent, en tous points, les pontons où l'Angleterre retenait ses prisonniers, durant les guerres de l'Empire.

Le matin, une barque amenait à l'arsenal Furbice et ses compagnons. A la tombée de la nuit, elle les ramenait à bord. Un lit de camp et une couverture de laine compo-

saient le couchage. Lorsque tous les malheureux étaient étendus sur leur planche, un garde-chiourrae réunissait toutes les chaînes à l'aide d'une tringle de fer dite barre de ramasse qui traversait la batterie du navire dans toute sa longueur.

Les premières semaines de cette vie nouvelle abattirent Furbice. Mais il ne se préoccupait que de ses souffrances physiques, sans tenir compte de la dégradation morale dans laquelle il était tombé. Son abjecte position ne lui inspirait ni horreur ni honte. Lorsqu'il passait à travers les chantiers de l'arsenal encombrés de marins, d'ouvriers et de visiteurs, dans son costume de réprouvé, alourdi par le poids de sa chaîne, écrasé sous le bonnet vert des condamnés à perpétuité, il ne baissait pas les yeux.

Qui le connaissait ? Il n'était plus Furbice, le maquignon de Gordes. Il était le numéro 5,344.

Du reste, comme la plupart de ses compagnons, il caressait secrètement l'espoir de reconquérir bientôt sa liberté. En face d'une telle perspective, sans eesse devant ses yeux, le remords ne pouvait avoir de prise sur lui. Dans tout le passé, il ne regrettait qu'une ehose, la maladresse avec laquelle il s'était laissé prendre, en fournissant lui-même et de plein gré, de terribles armes à l'accusation.

Quant à Margai, y songeait-il encore ?

Oui, il se rappelait les joies qu'elle lui avait données, et ce souvenir, loin d'alléger ses peines, lui causait parfois de longues et cruelles insomnies.

Sa robuste santé eut bientôt raison des premiers malaises qu'il avait ressentis, soa audace naturelle lui revint, et, avec elle, l'orgueil de son crime.

Ses aventures, son procès et sa condamnation, avaient eu trop do reteniissement dans le Midi pour n'être pas connus au bagne de Toulon. Sans être officiellement abonnés à la Gazette des Tribunaux, au Droit et au Figaro quotidien, les forçats aiment à se tenir au courant des crimes qui se commettent surle territoire français, afla d'applaudir aux prouesses do leurs chers confrères.

Si les gens du monde s'occupent de steeple-chase, les auteurs dramatiques de première représentation, les boursiers du cours de la Bourse, il est bien naturel que les habitants des bagnes s'intéressent au crime.

Furbice, par la passion qu'il avait inspirée à Margaï, son profond cynisme et l'espèce de célébrité qu'il s'était acquise, avait naérité l'estime du bagne, et on eut pour lai, dès son entrée dans la maison, les égards réservés habituellement aux condamnés qui ont vieilli sous le bonnet numéroté.

Les voleurs, les faussaires, les incendiaires, ceux mêmes qui n'avaient sur la conscience qu'un ou deux assassinats sans préméditation, enfin le fretin des condam- Bés à cin<j, dix on vingt ans de travaux forcés, ne pouvaient s'empêcher d'admirer te héros de ladultère, de l'empoisonnement et du meurtre, qui venait, sans orgueil, partager leur fortune, et s'installer pour la vie dans leur petit établissement.

Furbice, à défaut d'autres succès, se réjouit de ceux qu'il obtint; il se carra dans 6a gloire et s'enivra de l'encens qu'on lui prodiguait. Si les gardes-chiourmes le désignaient de loin à quelque visiteur, on le Toyait se dandiner agréablement comme pour dire :

— Oui, oui, c'est bien moi le célèbre Furbice, le meurtrier de Pascoul, l'amant de la Ténus de Gordes, on vend ma photographie, à Paris, avec celle de Dumolard ! Vous savez, le fameux Dumolard, à qui, du reste, ie ne le cède eu rien.

Les commissaires du bagne eux-mêmes paraissaient avoir eu des égards pour leur nouveau pensionnaire; au lieu de lui donner, pour compagnon de chaîne, un vulgaire condamné, on l'avait accouplé à une autre célébrité du bagne, un ancien voltigeur dans la garde impériale, condamné par un conseil de guerre, aux travaux forcés à perpétuité, pour vol et assassinat.

On le nommait Pradeilles. Il venait d'avoir trente ans. Son visage était énergique et sombre. La violence de son tempérament, secondée par une force herculéenne, se cachait mal sous la feinte douceur de son

langage. En l'examinant avec attention, oa devinait sans peine un de ces êtres, décidés à tout et ne reculant jamais devant les conséquenees les plus extrêmes d'une faute nouvelle.

Furbice ne pouvait trouver, autour de lui, un homme mieux fait pour le comprendre, toutes les fois qu'il s'agirait de commettie un mauvais coup. Ils se ressemblaient par plus d'un côté. Au fond du cœur, même bassesse; dans le cerveau, même audace; dans les bras, même vigueur; dans le passé, même infamie.

Le jour où la chaîne les réunit l'un à l'autre, ces deux nouveaux accouplés se jetèrent un regard profond. Ils s'étudièrent* ils se convinrent. Mais il fallut six mois pour établir entre eux une entière confiance.

— Si c'était un espion, s'était dit dès le premier moment Pradeilles.

Furbice avait eu la même pensée.

Pendant longtemps chacun d'eux se tint sur ses gardes, et se contenta d'échanger avec ses compagnons les paroles que rendait nécessaires leur vie commune. Puis vint un jour où ils se racontèrent leur histoire. Ce fut un premier pas. Une autre fois, sous leurs yeux, un forçat tenta de s'évader. Tout le bagne était d'accord pour favoriser sa fuite. La peur et la maladresse la firent manquer.

— L'imbécile ! s'écria Furbice, si j'avais été à sa place !

Pradeilles le regarda en souriant. Ils s'étaient compris.

Mais la surveillance est telle, surtout pour les individus de cette catégorie, qu'ils furent longtemps sans pouvoir faire aucune tentative. D'ailleurs on était en biver, et ils voulaient attendre les beaux jours.

Ceux qui ont entendu parler des mœurs du bagne savent que la conspiration y est à l'état permanenl. Elle a pour but de favoriser l'évasion de ceux que le sort a désignés.

Il est rare cependant que ces tentatives réussissent. Mais rien n'abat la patience des forçats. Vingt fois ils échouent et ils sont toujours prêts à recommencer. L'attrait de la liberté leur fait trouver douces les peines qu'ils se donnent pour la recon-

quérir. Pour la plupart d'eutré eux, condamnés à ne réussir jamais, la vie se passe ainsi dans ces alternatives émouvantes, jusqu'au jour de la délivrance suprême : la mort.

Ce qui empêchera toujours d'avoir raison de l'espèce de ligue, formée dans les bagnes, au profit des évasions, c'est que les forçats se savent soutenus au dehors. Il y a autour d'eux, quoique séparés d'eux, des êtres dévoués à l'œuvre commune.

Il existe un fonds commun destiné à fournir les premières ressources aux évadés.

Tout cela est combiné, organisé, placé entre les mains d'un chef inconnu, qui est on ne sait qui, un ou plusieurs, qui vit ou ne sait où. Peut-être n'a-t-il qu'une tête, peut-être aussi s'appelle-t-il légion.

Quelques jours après son arrivée, Furbice connut ces secrets qui lui furent révélés, sous la menace d'un couj) de couteau, s'il les trahissait. Il ne songeait pas à les trahir, mais à en profiter, et il agit avec tant d'habileté, il sut si bien se servir de Pradeilles, qu'un jour, il fut désigné pour s'enfuir avec son compagnon.

A dater de ce moment, le bagne entier devint leur complice. Ils avaient renoncé à toute tentative par eau, Furbice ne sachant pas nager, c'est donc à terre qu'on chercha des occasions à leur profit. On les leur faisait connaître et ils décidaient s'il était avantageux d'en profiter. Avec les règlements du bagne, il n'était pas possible de fixer à l'avance le jour et l'heure de l'évasion. Les incidents de la vie quotidienne devaient les fournir. Il s'agissait de trouver le défaut de la cuirasse. Il fallait éveiller la vigilance des gardiens sur un point, afin de la détourner de celui où le coup devait être fait. Telle est la préoccupation constante des forçats. Il y a toujours entr'eux et la e/iiowrme une lutte dont les péripéties demeurent secrètes. On ne sait ce qu'on doit le plus admirer de la patience des prisonniers ou de la surveillance des agents préposés à leur garde.

Furbice et Pradeilles connurent toutes les émotions de ces alternatives. Chaque

matin, lorsque la barque les amenait à terre, ils pouvaient se dire :

— C'est pour aujourd'hui.

Mais le soir venait. 11 fallait rentrer. De nouveau les rames frappaient l'eau en cadence et tout espoir de fuite devait être remis au lendemain. C'étaient là de terribles journées.

Plusieurs mois s'écoulèrent ainsi. Furbice et Pradeilles parlaient peu. Entièrement absorbés par une idée fixe, ils n'osaient se communiquer leurs impressions. Ils redoutaient d'être entendus.

Le mois d'août arriva.

— Il faut en finir, disait quelquefois Pradeilles qui savait que l'hiver n'est pas favorable aux évasions.

Un jour, ils étaient de corvée dans la première cour de l'Arsenal. Cette cour n'est séparée de la rue que par une double grille placée entre deux corps de bâtiments et par un vestibule. A cette grille est une cloche.

— Tu vois cette cloche, dit Pradeilles.

— Oui, répondit Furbice.

— Eh bien ! certain soir, un des nôtres a grimpé à la corde sans faire sonner la cloche. Il a enveloppé le battant dans un linge. Puis, il est allé chercher huit de ses compagnons, les a fait monter devant lui, les a suivis et tous les neuf se sont élancés sur la toiture.

— Ils se sont sauvés ? demanda Furbice haletant.

— Lui seul. Ils étaient à cinq pas de la sentinelle. Elle a crié au.K armes, mais pas assea tôt pour empêcher de disparaître celui qui était sorti le dernier. On a repincé les autres.

Furbice resta longtera|is silencieux. Cette histoire redoublait à la fois ses craintes et ses espérances. Il admirait l'homme audacieux dont Pradeilles venait le lui raconter l'aventure.

— Bah ! nous réussirons ! s'écria-t-il.

— Tais-toi, lui dit Pradeilles sans le regarder.

Un garde chiourme venait à leur rencontre.

Ils passèrent devait lui silencieusement, tête baissée, marchant lourdement sous le poids de la chaîne qui les unissait.

ilY

Le 24 août 1863, on désigna Furbice et Pradeilles pour aller travailler au chantier de la mâture. Ce chantier est en quelque sorte un arsenal dans l'arsenal. On y fabrique les mâts des navires de l'Etat, et jamais on ne vit, sur un seul point, semblable réunion de bois de toute espèce et de tout calibre.

Ils travaillèrent pendant une partie de la journée sous la surveillance d'un cap, journalier chargé de diriger les travaux d'uu certain nombre de forçats. Autour d'eux allaient et venaient des ouvriers libres, charpentiers et menuisiers, que l'administration maritime emploie en grand nombre.

Vers six heures, au moment où le jour commence à baisser, et quelques instants avant la clôture des travaux, Pradeilles, qui guettait sans cesse autour de lui, vit deux ouvriers disparaître derrière un amoncellement de bois.

Ces deux hommes mesuraient des poutres qui devaient être équarries le lendemain.

— Attention, dit Pradeilles.

Aussitôt il poussa un cri singulier qui fut immédiatement compris de ses compagnons réunis dans le chantier; il s'agitèrent, firent des signes équivoques, et attirèrent sur eux l'attention de la chiourme.

Pendant ce temps Furbice et Pradeilles disparaissaient derrière les poutres , se rapprochaient des deux ouvriers qu'ils avaient remarqués, et d'un commun accord, sans avoir prononcé un mot, s'élançaient sur eux, les terrassaient et brandissaient sur leurs têtes un compas et un marteau de fer qu'ils venaient de leur arracher.

— Ne nous faites pas de mal, dit l'un des ■ouvriers enjoignant les mains.

— Soit, mais hâtez-vous, répliqua Pradeilles. Faites sauter la clavette.

Et il tendait à l'ouvrier son pied ferré. Furbice en fit autant.

Chaque condamné, comme nous l'avons dit, porte à la jambe un anneau de fer, appelé manille, cet anneau est fermé par un tîGulon à l'extrémité duquel se trouve une

clavette rivée sur une enclume. C'est à la manille que les chaînes sont attachées. II suffît donc, pour déferrer un forçat, de limer la clavette ou de la briser. Les deux ouvriers, à genoux devant les condamnés qui les tenaient par la nuque, les débarrassèrent en cinq minutes de leurs fers.

— Maintenant, dit Furbice toujours menaçant, déshabillez-vous.

Sans répondre, les deux ouvriers obéirent. Furbice et Pradeilles les imitèrent et se vêtirent des habits des pauvres diables qui durent, à leur tour, endosser l'uniforme du bagne et adapter, tant bien que mal, les manilles à leurs jambes.

Durant cette opération, le jour avait tout à fait baissé. La cloche se fit entendre.

— Vous allez rejoindre nos camarades, reprit alors Pradeilles, en posant son bonnet et celui de Furbice sur la tête des oavriers. Vous ne direz rien sur ce qui vient de se passer, et si la chiourme ne vous reconnaît pas, vous resterez au milieu des amis jusqu'à demain matin. Alors vous vous expliquerez comme vous l'entendrez; mais, pas un mot d'ici là, ou bien gare aux couteaux.

Tout cela s'était accompli avec tant de rapidité, que les ouvriers, frappés de stupeur et d'effroi, ne recouvrèrent la parole qu'au bout d'uu moment, et lorsque les deux forçats eurent disparu.

— Si nous attendons jusqu'à demain, dit l'un d'eux, on nous croira leurs complices.

— Si nous parlons à présent, répondit l'autre, nous serons massacrés comme des chiens.

Il y eut un silence.

Les malheureux se regardaient, encore tremblants, eflarés, stupides, n'ayant pas même la pensée de faire tomber les chaînes dont leurs jambes étaient chargées, et qui ne tenaient que par miracle.

Tout à coup l'un d'eux prit son parti, et cria de toutes ses forces : Au secours ! à l'aide.

Aux cris poussés par les deux ouvriers métamorphosée en forçats , les gardes chiourmes accoururent, comprirent ce qui

SEMAINE LITTÉIIAIRE.

s'était passé et se précipitèrent vers les grilles.

Elles venaient de se fermer sur le dernier ouvrier. Il n'y avait pas à en douter : Furbice et Pradeilles n'étaient plus dans l'arsenal.

Aussitôt, tandis qu'une troupe d'agents se répandait dans la ville, visitant les rues obscures et les maisons suspectes, l'éveil fut donné selon l'usage adopté en pareil cas. Six coups de canon tirés des forts, trois pour chacun des forçats, prévinrent de leur fuite les autorités de tous les ordres et les habitants de Toulon.

Le signalement des fugitifs fut envoyé au préfet maritime, au major général, à la gendarmerie des départements les plus voisins, aux commissaires de police et à l'inspecteur des douanes. Enfin, le lendemain, dès le matin, on placardait dans la campagne des atfiches destinées à mettre les paysans en garde contre les vagabonds et les rôdeurs de nuit.

Tandis que ce réseau aux mailles inextricables se tendait tout autour des deux fugitifs, qu'étaient-ils devenus ?

Avec un bonheur des plus rares, ils s'étaient mis hors d'atteinte. La simplicité, l'irapréva l'audace de leur plan, en avaient fait le succès. Après avoir terrassé les deux ouvriers et revêtu leurs habits, ils avaient rejoint un groupe d'ouvriers, et grâce à leur déguisement, ils étaient parvenus à sortir de l'arsenal sans attirer l'atteutioa des inspecteurs de police qui se tiennent toujours à lu porte.

A partir de ce moment Furbice, qui ne connaissait pas Toulon, se laissa guider par Pradeilles, dans les rues "de la ville, qu'ils traversèrent rapidement pour gagner la campagne.

Ils longèrent quelque temps la [)etlte rivière de l'Eygoulier, arrivèrent dans un champ et s'arrêtèrent pour se consulter.

Au bagne, on leur avait indiqué une maison dans laquelle, en se. faisant reconnaître, il leur serait possible de se procurer quelques secours. Mais la crainte d'être trahis, les empêcha de s'y rendre; d'ailleurs, ils avaient trouvé de l'argent dans les poches des vêtements volés par eux, et cette

somme pouvait suffire à leurs premiers besoins.

— Gagnons les bois d'OUioules, dit Pradeilles. Là seulement, nous serons en sûreté.

Quelques instants après, comme ils passaient derrière le fort Lamalgue, qui domine la ville, ils entendirent gronder le canon.

— On connaît notre fuite, dit Furbice.

— Oui, répondit son complice, et nous n'avons qu'à hâter le pas.

Il faut avoir vécu parmi les populations qui avoisinent Toulon pour se rendre compte de la terreur causée par l'évasion d'un forçat.

La nouvelle se répète de village en village. Les cultivateurs arment leur fusil de chasse. Le soir, ils ferment les portes de leur maison plus soigneusement que de coutume. Sans cesse en garde contre une surprise, ils reçoivent de fort mauvaise grâce les mendiants et les voyageurs. Chacun redoute le forçat fugitif, comme ou redoute un chien enragé. Et, cependant, le malheureux, qui a eu tant de peine à conquérir sa liberté, n'a qu'un seul but en ce moment : se cacher. Il est loin de songer à attaquer et à surprendre. Il cherche les routes les plus désertes; il a tout à redouter des pays habités. Plus tard, seulement, il se hasardera à y faire une apparition, lorsque la faim le chassera des solitudes qui lui ont d'abord servi de refuge.

Au lever du jour, c'est-à-dire dix heures après leur fuite , Furbice et Pradeilles étaient engagés dans les bois d'OUioules.

A partir de Toulon, on trouve, sur ua parcours de plusieurs iieues, des forêts de chênes lièges et de pins. Celles d'OUioules, plantées au milieu des rochers, au sein d'une nature sauvage, offrent aux individus qui en connaissent les détours, plus d'au asile sûr. Pendant quinze jours les deux évadés vécurent là, comme des bêtes fauves, couchant à la belle étoile, se cachant le jour et se glissant quelquefois, la nuit, jusqu'aux abords des petits villages jetés sur la lisière du bois, pour y dérober des

poules ou des œufs, donl ils se nourrissaient.

Contrairement à ce qui arrive en général, ils purent échapper à toutes les poursuites. Il y eut deux battues dans les bois; mais on les poursuivait sans avoir la certitude de leur présence sur ce point, et on négligea de visiter une grotte où ils s'étaient réfugiés.

Quand ce dernier danger fut passé, ils se communiquèrent leurs intentions. Pradeilles voulait se rendre à Paris, la ville du monde où on se cache le plus sûrement, et où son beau-trère, qui habitait la L'ozère, devait lui faire passer des secours et des papiers. Quant à Furbice, son plan était également arrêté. La Camargue lui oflrait un sûr refuge.

Au bout de quinze jours, les deux forçats étaient méconnaissables. Leurs cheveux et leur barbe avaient suffisamment poussé pour assurer leur incognito, et un matin, ils se séparèrent.

Pradeilles se dirigea vers Paris.

Furbice prit la route de Marseille. De là, il pouvait facilement gagner la ville d'Arles et entrer en Camargue.

Maintenant, nous ne saurions mieux prouver l'authenticité de ce récit qu'en empruntant aux journaux du temps, comme nous l'avons fait déjà, des détails positifs sur les aventures de Pradeillles. Bien que ce triste personnage n'ait eu que par contre-coup une place dans notre histoire, le lecteur s'intéressera, nous le croyons, au court résumé des événements auxquels il fut mêlé.

Le 6 octobre 1864, la cour d'assises de la Seine eut à juger un malfaiteur do la pire espèce. L'acte d'aecusation dressé contre cet individu est ainsi conçu :

« Le 2 août 1 864, l'accusé, porteur d'un livret délivré à Marvejols, au nom de Jean Pierre Daudé, se présenta à la préfecture de police pour en demander un autre en échange. Un individu de ce nom avait été condamné par défaut, le 29 mars 1864, par le tribunal correctionnel de la Seine, à deux

années d'emprisonnement, à la suite d'un vol d'une somme de 600 fr.

» Prévenu de ce fait, le chef de la police de sûreté chargea l'inspecteur Brisset Je lui amener l'accusé. Celui-ci déféra sans difficulté à l'invitation de l'inspecteur et monta avec lui les deux étages qui les séparaient du bureau où ils étaient appelés. Mais, arrivé à la porte, sur laquelle il put lire : « Service de sûreté, » il se retourna brusquement et prit la fuite en descendant rapidement l'escalier.

w L'inspecteur s'élança à sa poursuite, et l'ayant atteint entre le second et premier étage, il le saisissait à l'épaule, lorsque l'accusé, lui faisant face vivement, éleva la main à la hauteur de la tête, et déchargea un pistolet de poche dont il était armé. La balle, heureusement, passa à côté de la tête de j'agent, et alla s'aplatir contre le plafond de l'escalier.

» Arrêté aussitôt, l'accusé continua de se donner le nom de Jean Pierre Daudé, et soutint qu'il avait agi sous l'influence de l'ivresse, sans calculer les conséquences que pouvait avoir l'usage qu'il avait fait du pistolet dont il s'était d'ailleurs muni sans but, et en ignorant même s'il était chargé.

» Mais bientôt ces allégations tombèrent d'elles-mêmes.

» Quelques soupçons, en effet, firent soumettre l'accusé à l'examen des gardiens de la maison d'arrêt militaire, et là, on apprit qu'il n'était autre que le nommé Pradeilles, ancien soldat au 3« régiment de voltigeurs de la garde, qui, condamné le 11 décembre 1862, par le conseil de guerre, aux travaux forcés k perpétuité, pour tentative d'assassinat et de vol sur un chemin public, s'était évadé le 21 avril 1863, du bagne de Toulon.

» Ainsi reconnu, Pradeilles n'a pu nier son identité; il a, de plus avoué être l'auteur du vol pour lequel il a été condamné par défaut sous le nom de Daudé. En même temps, la procédure établissait que ce nom est celui de son beau-frère, fermier à Marvejols, par l'intermédiaire do qui il a pu, sans doute, après son évasion du bagne, se procurer les papiers propres à dissimuler son individualité.

SEMAINE LITTÉKAIRE.

)) En outre du pistolet, qu'il ne quittait ] pas, et «4u'il portait évidemment dans le but 1 d'en faire, en cas d'arrestation, un mauvais usage, on a trouvé sur lui une boîte de cai'touches à revolver et, à son domicile, des balles et des capsules. »

Après la lecture de l'acte d'accusation, Pradeilles interrogé reconnut l'exactitude des faits relevés contre lui et il fut de nouveau condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Ceci dit, nous nous hâtons de revenir à Furbice.

xxxni

La Camargue, dont tous nos lecteurs ont entendu parler et que si peu connaissent, est une petite île située entre les deux principales branches du Rhône, non loin de son embouchure et un peu au-dessous d'Arles. L'une de ses extrémités baigne dans la mer.

A peine séparée d'une grande ville par un bras étroit du fleuve, la partie supérieure de l'île reiiterme plusieurs élégantes maisons de campagne et des terres parfaitement cultivées. Mais si l'on pénètre dans l'intérieur du pays, on trouve une nature vierge et sauvage, des prairies marécageuses peuplées de taureaux et de cavales, de pauvres hameaux habités par des pêcheurs et jetés comme par hasard sur le bord de la mer.

Rien n'est plus mystérieux et plus pittoresque. 11 y a là de petits déserts couverts d'un sable gris que le vent sec et brûlant de l'été soulevé aux yeux. Puis, tout à coup, ce sont des savanes couvertes de hautes herbes et au milieu desquelles se rencontrent parfois de fraîclies oasis qui offrent, comme en Afrique, un repos bienfaisant au voyageur fatigué.

Au sein de ces solitudes sont répandues quelques fermes, dont les habitants vivent enfouis, ignorés, ignorants, comme s'ils étaient séparés par un monde, de tout centre de civilisation.

Des vents impétueux se disputent l'em-

pire de cette contrée. Le mistral se venge, comme il peut, sur la vaste étendue des terres basses de n'avoir pas de hautes cimes à briser. Il tord la frêle tige des roseaux, couche l'herba qu'il ensevelit sous le sable et boit l'eau des fossés profonds, dans lesquels il laisse cependant assez d'humidité pour permettre aux algues marines d'y pourrir et d'y couver le germe des fièvres. Cependant, quelles que soient ses fureurs, il est encore un bienfait. Quand il souffle, il donne au ciel une inaltérable pureté et permet aux chauds rayons du soleil de féconder le sol.

Mais <iu mistral succède le siroco. C'est pendant les soirs d'été que l'influence pernicieuse de ce vent redouté se fait sentir. Son haleine, quoique écliaufl"ée, répand dans l'air une humidité malsaine qui communique à tous les corps la langueur et l'apathie. Le ciel perd sa limpidité, et vers le couchant, le soleil s'obscurcit soas de sombres nuages formés par les vapeurs des marais.

Telle est la Camargue, et elle restera telle jusqu'au jour où la civilisation et la science auront tracé de grandes voies à travers cette île au sol fertile, mais inculte, comblé les ornières, desséché les marais, fouillé la terre et répandu la vie dans ce désert.

C'est là que Furbice, décidé à se faire oublier, avait cherché un asile.

Un soir, il vint frapper à la porte d'une ferme non loin de la mer.

Son visage et ses vêtements portaient la trace des fatigues qu'il avait subies depuis, sa sortie du bagne. Ses traits étaient altétés, ses joues sans couleur; on eût dit un fantôme.

— Que désirez-vous ? lui demanda le bayl', indiviilu chargé de l'exploitation des fermes et de la direction des travaux.

— Un asile pour la nuit, répondit-il.

Cette demande ne causa aucune surprise. En Camargue, l'hospitalité s'exerce largement, et jamais nul n'a songé ni à la refuser, ni à la violer.

— Entrez, répliqua le bayle, vous mangerez une écaellée de soupe, pais, vous irez dormir dans la grange.

Furbice obéit. C'était l'heure du repas. Il

prit place à la table commune et mangea avec avidité.

Nul ne l'interrogea. Le repas fini, il alla dormir en compagnie des pâtres sur la paille fraîche des étables.

Le lendemain il s'approcha du bayle.

— Ne pouvez-vous me donner de l'ouvrage ? demanda-t-il.

— Que savez-vous faire ?

— On peut m'employer à tout.

— Quel est votre nom ?,

— Marins Franc.

( Nous donnons ici le véritable nom de guerre pris par Furbice, et qui vient de nous être envoyé. )

— Avez-vous des certificats ? reprit le bayle.

— Non; mais je vous servirai honnêtement à l'épreuve, et si je ne vous satisfais point, je partirai.

— Il nous faut un gardeur de taureaux. Mais, peut-être, ne savez-vous pas monter à cheval ?

— Oh ! les chevaux, ça me connaît, répondit l'ancien maquignon avec un sourire.

— Peut-être avez-vous été soldat ? demanda le bayle d'un air fin et discret. Vous avez servi dans la cavalerie ?

Fnrbice ne répondit pas.

— Vous êtes déserteur ?

Même silence.

— Eh bien, vous me convenez, je vous garde. Vous aurez trente écus de gages par an, une veste à la Noël, et un manteau tous les trois ans. Ça vous va-t-il ?

— Ça me va.

Le marché se trouva ainsi conclu.

En attendant mieux, Furbice était assuré de ne pas mourir de faim.

A huit jours de là, il était déjà fait à sa nouvelle existence. Les journées s'écoulaient dans les pâturages, aux bords du Rhône, au milieu des troupeaux de taureaux dont il avait la surveillance.

Monté sur un de ces petits chevaux camargues qui ont emprunté à ceux de la race arabe leur élégance et leur agilité, il parcourait la savane, un trident à la main pour ramener les bêtes égarées et pour les empêcher de fuir. A sa selle étaient accro-

chés un sac de cuir destiné aux provisions et un grand manteau de bure dont il s'enveloppait le soir, lorsque le vent fraîchissait. Le plus souvent, son lit consistait en une botte de paille humide, raaiassée au milieu des champs et jetée à côté de son cheval. Les taureaux broutaient paisiblement autour de lui, émus seulement lorsqu'un troupeau de cavales passait tout à coup au milieu d'eux, semant de grandes taches blanches la masse de leurs robes noires et luisantes.

Parfois, lorsqu'il manquait de tabac ou lorqu'il était las du silence et de la solitude, Fnrbice s'avançait jusqu'à la mer. Il ne tardait pas à rencontrer, le soir, près du rivage, quelques contrebandiers revenant d'une expédition sur Marseille, Toulon ou Saint-Tropez.

On allumait un grand feu à l'abri d'uu rocher, on y préparait le repas du soir; Furbice s'asseyait à côté de ces hommes et partageait leur nourriture. Durant la veillée, ils parlaient longuement des bénéfices de la journée, des diflBcultés du métier, et le maquignon se retrempiiit pour quelques jours dans leur compagnie. En entendant des voix luimaines, il reprenait un peu de courage pour aller afironter de nouveau l'eSroyable tristesse de son isolement.

Certes, en cet endroit et sous ce costume, personne n'aurait reconnu ni l'élégant de Gordes ni l'audacieux compagnon de chaîne de Pradeilles. Il était en sûreté, s'il voulait toujours vivre dans sa solitude. Mais combien était dure sa vie !

Toujours seul, toujours placé en face de lui-même, n'ayant, pour secouer sa tristesse, que les courses folles à travers la savane, ou la compagnie des pêcheurs et des contrebandiers.

Il en éprouvait de terribes colères. 11 pleurait son avenir détruit, ses espérances brisées. Mais ce qu'il regrettait par dessus tout, c'était la fortune.

a J'aurais pu être riche, se disait-il, jouir, goûter aux bonnes choses de la vie et me faire place soleil ! »

Parfois, lorsque ses taureaux passaient le

SEMAINE LITTÉRAIRE

long 'des prairies qui bordent la mer et i qu'il voyait au loin se détacher sur l'hori- j son la blanche voile d'un navire, il lui prenait des envies folles de fuir dans des pays où il serait inconnu, où il pourrait marcher le front haut et tenter la fortune, sans avoir rien à cacher ni à redouter. Mais ces envies ne duraient pas. La longue contemplation de la mer finissait par le troubler. L'abîme l'épouvantait; ses désirs de voyage s'affaiblissaient, et le cœur plein de rage, il obligeait son cheval à se retourner et à l'entraîner au loin.

Deux années s'écoulèrent sans apporter aucun changement dans la situation de Furbice et sans aucun incident digne d'être rapporté.

Bien qu'il fût devenu tout à fait méconnaissable, il tremblait toujours et avait peur d'être découvert. Aussi, tandis que ses camarades demandaient et obtenaient tons les mois un jour de congé, qu'ils allaient passer dans cabarets de Saint-Gilles ou d'Arles, en compagnie de quelque belle fille; tandis que pendant les dimanches d'été ils accompagnaient les taureaux de la manade dans les villages de la Provence et du bas Languedoc, Furbice restait toujours auprès de son troupeau, refusant de partager des plaisirs qui pouvaient mettre la gendarmerie sur ses traces.

A la fin de 1S64, un journal, rapporté de Marseille par un contrebandier, lui tomba dans les mains et il apprit que son ancien compagne de chaîne, Pradeilles, avait été arrêté à Paris et condamné de nouveau aux travaux forcés à perpétuité. Cette nouvelle lui remplit l'âme de terreur. Il se demanda même s'il ne quitterait pas la Camargue. N'avait-il pas dit autrefois à Pradeilles en quels lieux il comptait se cacher, et celuici, qu'on ne manquerait pas d'interroger à son sujet, ne serait-il pas tenté de latrahir r

Cependant, il ne partit pas, soit qu'il eût confiance dans son ancien compagnon de chaîne, soit qu'il obéît au sentiment nouveau qui s'était emparé de lui.

Oui, la solitude et l'isolement avaient porté leurs fruits; le temps avait eu enfin raison, par un côté, de cette âme pervertie;

quelque chose d'humain s'était peu à peu infiltré dans ce cœur gangrené. Furbice, le croirait-on, était, depuis plusieurs mois, pénétré de l'ardent désir d'embrasser sa femme et ses enfants.

Qui pourra expliquer ce phénomène singulier ?

Aspirer au bonheur de presser sur sa poitrine des enfants qu'on semblait à peine aimer; brûler de revoir sa femme qu'on voulait empoisonner.

Peut-être serait-il curieux d'entreprendre une étude à ce sujet et de se livrer à une analyse approfondie. Mais notre cadre ne nous le permet pas. Dans un récit aussi véridique, dans tous ses détails, que celui-ci, nous devons nous borner à signaler les faits qui nous ont été rapportés, et à dire : le phénomène dont nous parlons, quelque étrange qu'il paraisse, s'est produit.

Pendant la dernière année de son séjour en Camargue, cent fois déjà Furbice avait été sur le point de partir tout à coup, d'éviter les villes, de traverser les campagnes et les bois et d'aller, la nuit, frapper à sa maison de Fontblanche.

Brigitte vivait-elle encore ? Ses enfants étaient-ils auprès d'elle ? Qui les nourrissait tous maintenant ? Etaient-ils obligés de mendier leur pain ?

Ces questions, il se les posait sans cesse.

Dans son isolement, il n'avait plus qu'une idée fixe : savoir ce qu'étaient devenus les siens.

Peu à peu l'image de Margaï, belle, enivrante, voluptueuse, s'était évanouie.

Il ne voyait plus que la douce figure de Brigitte.

Il se rappelait son amour pour lui, son inaltérable patience, sa bonté, sa miséricorde infinie.

Elle lui apparaissait lorsqu'elle était venue lui faire ses adieux, le soir de la condamnation qui l'avait frappé.

Il ne s'était échappé de ses lèvres ni reproches, ni plainte; elle lui avait dit :

— Tu vas beaucoup souffrir, j'élèverai tes^ enfants et je prierai pour toi.

Et elle avait pleuré sur son cœur.

Il revoyait aussi son fils aîué, au moment où, dans la salle des assises, il s'était glissé vers lui, et l'avait pressé dans ses petits bras.

Tous ces souvenirs, longtemps oubliés, se redressaient maintenant sans cosse devant lui, et le torturaient. Est-ce à dire que les remords arvaient pénétré dans son âme ? Non, mais la nature avait repris ses droits; u'étant plus dominé par sa passion pour Margaï, calmé et apaisé par l'isolement, Furbice redevenait époux et père.

Une nuit, le désir de retourner à Foutblanche le tourmenta plus impérieusement que jamais, et il s'enfait tout à coup, sans prévenir personne, laissant son troupeau à la garde de Dieu.

XXXIT.

Depuis la condamnation de son mari, Brigitte n'avait pas quitté Gordes. Plus de trois années s'étaient écoulées, et les péripéties du drame sanglant auquel elle survivait, et dont elle était la plus intéressante victime, étaient sans cesse présentes à son esprit, mais elle n'avait pas succombé sous le poids d'une si grande infortune.

Privée de son mari, devenue veuve en quelque sorte, elle avait tiré d'elle-même des trésors d'énergie et elle s'était courageusement mise au travail. Ne fallait-il pat faire vivre les enfants ?

En ces tristes circonstances la sympathie publique était venue à son aide. Autour d'elle, on avait cherché à lui faire gagner honorablement son pain. Les familles les plus aisées du village l'employaient volontiers. L'école s'était ouverte aux deux enfants, et au sein de ses malheurs, Brigitte avait trouvé une tranquillité relative. Ce n'était pas le bonheur qu'elle rêvait autre fois, lorsqu'elle confiait sa destinée à Furbice, mais, c'était l'existence assurée à ceux qu'elle aimait. En ce moment, il ne lui était pas permis de porter plus haut ses ambitions.

Les deux petits êtres grandissaient.

L'un avait neuf ans, l'autre six. Ils étaient vigoureux, intelligents.

L'aîné surtout se taisait remarquer par le précoce développement de son esprit et par la tendresse de son cœur. A l'école, il était toujours le premier pour le travail, la conduite et l'assiduité. A la maison, il prodiguait à sa mère des caresses charmantes entremêlées de ces bonnes petites paroles dont le cœur des entants a seul le secret.

On le trouvait grave et sérieux pour son âge, un peu taciturne, peu empressé à se mêler aux jeux de ses camarades, et tenant toujours un livre à la main lorsqu'il ne jouait pas avec son jeune frère, pour lequel il avait des soins pour ainsi dire paternels, et qu'il couvrait déjà de sa petite protection.

On eût dit que cet enfant avait pressenti ou deviné les malheurs de sa mère, et peutêtre subi quelque douloureux froisseme.nl.

En effet, son enfance n'avait-elle pa.s en quelque sorte particijjé au drame qui le pri- Tait de son père ? Les larmes de sa mère avaient coulé sur ses petites mains, et les baisers dont elle le couvrait, lui avaient communiqué quelque chose de la fièvre maladive qu'elle ressentait elle-même. Au contact des douleurs profondes, les jeunes cerveaux arrivent vite à un degré surprenant de maturité.

Puis il y avait, dans ses plus récents souvenirs, une scène qui avait jeté sur son enfance comme un voile de tristesse.

Le jour où. pour la première fois il dut aller à l'école que les bons offices du curé de Gordes lui avaient fait ouvrir, sa mère le prit dans un coin et lui dit :

— Mon Etienne, quoique tu ne sois encore qu'un enfant, me voilà obligée de te traiter en homme. Ton père ne viendra plus parmi nous. J'aurai seule maintenant le souci de te faire vivre et de faire vivre ton frère. On t'accorde une place sur les bancs de l'école. Il faudra travailler, afin d'être bientôt à mêmejde te suffire. Si je venais à mourir, l'enfant ( c'est ainsi qu'on nommait le plus jeune), n'aurait d'autre soutien que toi.

Etienne n'osa pas demander pourquoi son père n'était plus là, alors que la mort

SEMAINE LITTÊKAIEE.

n'était pas entrée dans la maison. Mais les paroles âe sa mère se gravèrent dans son esprit. Les pleurs de la pauvre femme devinrent pour lui un encouragement éloquent et douloureux.

Une fois, à l'école, il en apprit bien long sur le compte de son père. Il entendit raconter qu'un jour les gendarmes l'avaient emmené loin du paj's, et qu'il demeurerait toute sa vie dans un cachot. Etienne protesta, traita ses camarades de menteurs, les battit et fut surtout battu.

Maisenrapprooliantles pleurs de sa mère des propos de toutes sortes tenus à l'école et au village, il ne tarda pas à comprendre qu'il avait dû se passer, au temps où il était encore un tout petit enfant, de vilaines choses qui pesaient sur lui et sur les siens.

A dater de ce jour, il eut la pudeur de son infortune. On le vit peu à peu cesser déjouer avec les enfants de son âge, sur la place de l'église, et le dimanche sur les promenades. Il conduisait son petit frère dans la campagne, ramassait des cailloux, cueillait des fleurs et dénichait des oiseaux, alîn de le distraire et de lui faire oublier qu'il y avait autour d'eux des garçons de leur âge, avec lesquels ils auraient pu s'amuser.

A une courte distance du hameau de Fontblanche, aux bords d'une petite rivière qu'on appelle le Calavon se trouve un vallon, bordé de collines couvertes de chênes, et au pied desquelles sont des grottes cachées par d'épaisses broussailles.

Eien de plus sauvage que cette retraite où tout est silence, ombre et mystère.

L'abbaye de Sénanque s'élève non loin de là, au milieu des arbres et des rochers. Cette construction romaine est dass un tel état de conservation, que des moines de l'ordre de Citeaux ont pu s'y installer. Leur présence donne seule un peu d'animation à ce coin perdu et en quelque sorte inaccessible.

C'est de ce côté que les enfants de Furbice aimaient à se promener. Etienne marchait avec gravité, surveillant son frère.

qui s'abandonnait sans contrainte à sa joie enfantine.

Ils arrivaient ainsi jusqu'au couvent.

Quelquefois ils entraient dans la belle église abbatiale, et écoutaient, si c'était l'heure de l'office, le chant des moines retirés derrière les grilles du chœur. Le plus souvent, ils étaient vus par quelque frère, qui les conduisait à la cuisine, dans le verger, et alors ils revenaient à Gordes chargés de provisions, de pain et de fruits.

Durant un bel après-midi du mois de septembre, les deux enfants étaient venus comme de coutume dans le vallon de la Sénancole; ils longeaient la rive droite de la rivière, dont le lit était à sec, et cherchaient sous leurs pieds les cailloux ronds et polis.

Tout à coup, un bruit les fit tressaillir. Ils se retournèrent.

Un homme venait de sortir des rochers qui longent la rive gauche, et à la base desquels , ainsi que nous l'avons dit , se trouvent j^lusieurs grottes.

Cet homme était eflTrayant à voir. Ses vêtements tombaient en haillons, ses pieds nus sortaient de ses souliers usés jusqu'à l'empeigne, sa barbe et ses cheveux incultes cachaient à moitié ses joues hâlées par le soleil et amaigries par la misère.

— J'ai peur, dit le plus jeune des enfants en se pressant contre son frère.

Il y avait de quoi.

L'homme venait d'entrer dans le lit de la rivière, en se dirigeant de leur côté.

— Ne crains rien, lui répondit Etienne, qui lui prit la main, et hâta le pas afin de gagner au plus vite le couvent dont on apercevait les murailles noircies à travers les arbres.

Mais, l'homme marchait toujours vers eux, et, comme il allait plus vite, il les eut bientôt atteints.

Aussitôt, ils se rejetèrent instinctivement de l'autre côté de la route.

— N'a3'ez pas peur, dit-il brusqu eraent. Je ne vous veux pas de mal.

Etienne ralentit le pas. En môme temps, il fixait le vlsagre de l'inconnu.

— Ai-je donc bieu l'air si méchant, que je vous effraie autant qu'un loup qui sortirait du bois ? demanda l'homme en mettant À dessein, dans sa voix, une grande expression de douceur.

— Je n'ai pas peur, répondit fièrement Etienne encore un peu tremblant. Mais vous avez bien effrayé le petit.

— Je suis bon pour les enfants, très bon même. Voulez-vous répondre à mes questions ?

— Sans doute, monsieur, puisque vous ne voulez pas nous faire du mal.

Etienne s'arrêta tout à fait, mais il ne qaitta pas la main de son frère et il attendit

L'inconnu parut réfléchir un moment, il regarda avec inquiétude tout autour de lui, à plusieurs reprises, puis il dit à Etienne :

— Voudriez-vous venir de l'autre côté de la rivière? Nous serons plus tranquilles pour causer.

— Il ne passe personne sur la route, répondit vivement Etienne devenu de nouveau soupçonneux. Puis, il ajouta comme par prudence: il n'y a que des moines qui pourraient passer , en rentrant à l'abbaye.

L'homme demeura silencieux et triste. Il jeta sur lui-même un regard inquisiteur. Puis, il ajouta :

— Décidément, je leur fais peur !

Et ils purent voir une larme dans ses yeux.

— Êtes-vous de Gordes ? demanda-t-il tout à coup aux enfants.

— Oui, monsieur, du hameau de Fontblanche.

— De Fontblanche ! s'écria-t-il. Connaissez-vous Brigitte Furbic.e ? La connaissezvous ?

— C'est notre mère !

— Votre mère ! mais alors

Il n'acheva pas.

Debout sur la route, les bras croisés sur sa poitrine, absorbé dans une muette contemplation, il les regardait fixement, et

l'expression de son regar J était telle qu'ils ne songèrent plus à avoir peur.

La contemplation dura plusieurs minutes, ensuite, il ouvrit les bras, tomba à genoux, et, tout à coup attirant vivement les enfants à lui, il les couvrit de baisers et de larmes.

On n'entendait que deux mots sortir de ses lèvres.

— Mes enfants ! mes enfants !

Il passait ses mains calleuses dans leurs blonds cheveux; il palpait leurs membres frêles, il fixait ses yeux sur leurs yeux, et eux, comme s'ils eussent compris qu'un étroit lien les unissait à cet inconnu, se montraient dociles et l'embrassaient lorsqu'il les en priait d'une voix émue et caressante.

— Aimez-vous votre mère ? demanda-t-il lorsque la fièvre dos premiers embrassements se fut un peu calmée.

— Autant qu'elle nous aime, répondit Etienne.

— Vous parle-t-elle quelquefois de votre père ?

— Jamais.

Ses yeux se rempUrent encore de larmes, mais elles furent soudain séchés par ces mots qu'Etienne s'empressa d'ajouter :

— Mais, tous les soirs, elle nous fait prier pour lui.

— Personne ne vous a-t-il parlé de celui pour qui votre mère vous fait prier ?

— Quelquefois.

— Et que vous en a-t-on dit ?

— Beaucoup de choses. Ma mère nous a défendu de les répéter.

Furbice écoutait avec ravissement cette voix enfantine; il eût voulu l'entendre toujours.

Il éprouvait à cette heure une joie infinie. Ses enfants s'étaient présentés à lui d'une manière si imprévue, qu'il goûtait le double bonheur de les avoir revus, et de les avoir revus lorsqu'il croyait être loin d'eux.

Sa fatigue, ses malheurs, les plaies de son corps meurtri par les chemins, tout était oublié.

Depuis deux ans il attendait cette heure

SEMAINE LITTÉRAIRE

avec une impatience ton? les jours accrue.

Il lui semblait que son long supplice était fini.

Lorsque Furbice { chacun l'a reconnu ) eut épuisé toute sa joie, lorsqu'il fut enfin las d'avoir tant serré ses enfants sur sa poitrine, il se rappela qu'il avait plusieurs choses à dire à Etienne.

Il se releva et il allait ren're place sur un tronc d'arbre renversé au bord la route, mais tout à coup il entendit le brnit d'une sonnette.

Un moine venait à eux, marchant à côté d'une charrette attelée d'un seul cheval et chargée de foin, il s'avançait, la tête baissée ayant un fouet pendu à son cou, et dans ses doigts un chapelet dont il comptait longuement les grains.

— Ecoute, dit Furbice en s'adressant à Etienne, je ne dois pas être vu. Il faut que je retourne de l'autre côté de la rivière où il est plus facile de se cacher. J'ai à te parler longuement. Auras-tu encore peur de venir me rejoindre ?

— Oh ! non, répondit l'enfant.

— Alors, suivez-mci.

Furbice sauta dans le lit desséché du Calavon, arriva de l'autre côté et disparut derrière les arbres avant que le moine eût relevé la têle.

Etienne et son frère se tenant par la main, prirent, à leur tour, la même route, mais plus lentement, avec prudence, de peur de tomber. Ils en avaient fait la moitié, lorsqu'ils s'entendirent appeler.

C'était le moine Bernardin qui les regardait avec inquiétude.

— Revenez donc, petits, s'écria le religieux. Vous allez vous rompre les côtes.

— N'ayez pas peur, mon révérend, nous allons dénicher des mésanges.

Ayant ainsi parlé, Etienne reprit sa route. Le bon moine continua la sienne, en levant les épaules et en égrenant son chapelet.

Sur l'autre rive, et derrière les arbres, ils trouvèrent Furbice.

Celui-ci fit quelques pas devant eux et s'arrêta enfin au bord d'un trou creusé sous un rocher.

Dans ce trou, il y avait une botto de paille et sur la botte de paille une couverture.

— Asseyons-nous sur mon lit, dit Furbice qui, après y avoir pris place, attira doucement ses enfants sur ses genoux.

— C'est là votre lit. Il n'est pas beau.

— La maison n'est pas plus belle. Tout le monde ne peut pas habiter des palais.

Et en disant ces mots, Furbice sourit tristement. Puis, de nouveau, il se mit à contempler ses enfants avec amour, ne s'interrompant que pour les serrer contre sa poitrine.

— Parle-moi de ta mère, dit-il tout à coup à son fils.

Alors, Etienne prit la parole et, dans son langage enfantin, il raconta la vie de Brigitte.

Il peignit ses chagrins, ses larmes, son courage. Il parla des incidents quotidiens d'une existence où tout était incident, en raison même de sa monotonie et de sou obscurité.

Furbice écoutait en silence. Le plus jeune de ses enfants avait quitté la place qu'il occupait sur ses genoux et s'amusait à planter des brins de paille dans la terre humide.

Etienne parlait toujours. Mais, de temps en temps, il quittait son père pour aider le petit à remuer une grosse pierre, qui gênait ses plantations. Furbice passa ainsi une heure, la plus douce de sa vie depuis trois ans.

— J'ai faim, dit le petit en revenant vers eux.

Furbice regarda tristement Etienne, puis tirant d'un mauvais sac un morceau de pain noir il l'offrit à l'enfant en lui disant :

— C'est tout ce qui me reste.

— Pourquoi n'êtes-vous pas venu à la maisoB ? demanda mystérieusement Etienne.

— Es-tu raisonnable ? Peut-on te parler comme à un homme ?

— Comme à un homme, répondit-il fièrement.

— Eh bien ! reprit Furbice, je ne suis pas allé à la maison, parce que j'ai craint

d'être vu par des yeux qui ne doivent pas me voir.

— Mais, la nuit ?

— Oui, la nuit, répondit-il avec embarras, j'aurais pu y aller, mais je suis arrivé hier, et j'étais si fatigué, que je me suis endormi jusqu'au matin.

Il ne disait qu'une partie de la vérité.

11 était bien arrivé la veille, mais il n'avait pas donné sa nuit au sommeil.

Venu en deux jours de la Camargue, 11 n'avait pas osé aller directement chez lui. Il s'était arrêté dans le vallon de la Sénancole et, trouvant un asile dans les grottes, il 8'était fait un lit avec une botte de i)aille qu'il avait lestement enlevée sur l'aire du couvent.

Le soir, il s'était dirigé vers Gordes, et pendant une heure, il avait rôdé autour de sa maison, sans oser y entrer.

Il craignait d'affronter l'inconnu.

Brigitte vivait elle encore ?

N'avait-elle pas cherché dans les bras » d'un autre à se consoler de son veuvage ?

Qu'étaient devenus les enfants ?

Allait-il trouver la misère ou l'aisance ?

Sa maison renfermait pour le malheureux un mystère qui lui en défendait l'entrée.

Ses indécisions durèrent longtemps.

Enfin, il se dirigea vers la Bastide-Neuve avec l'espérance d'apercevoir Moulinet auquel 11 pouvait se confier sans crainte. Moulinet était alors bien loin, mais Furbice ne le savait pas.

En approchant de la ferme, il tremblait comme une feuille.

Ignorant ce qu'était devenue Marga'ï, il lui semblait, à chaque instant, dans son trouble, qu'elle allait apparaître à ses yeux.

Par le trou qui lui avait servi autrefois à tuer Pascoul et qui subsistait encore dans la porte de plus en plus vermoulue, il vit Frédéric Borel traverser la c»ur, en donnant des ordres. Il se rejeta brusquement en arrière et tourna autour de la ferme, avec le dessein d'interroger quelque jeune valet pour qui il serait un inconnu.

Mais, tout à coup, il entendit du bruit derrière la grille du jardin.

Il se rejeta instinctivement en arrière. La voix de Frédéric Borel retentit brusquement à ses oreilles.

— Qui va là ?

Fuibice ne répondit pas.

Les chiens aboyèrent.

Heureusement, une obscurité profonde le protégeait.

Pendant quelques instants, il resta dans l'immobilité la plus complète.

Mais, devant cette maison où il avait commis de si grands crimes, il ne put conserver longtemps son sangfroid.

Une sueur glacée le saisit dans le dos. Ses yeux se troublèrent et comme si un éclair eût illuminé toute la campagne, il lui sembla qu'il voyait distinctement la scène du meurtre.

— Ciel ! s'écria-t-il, Pascoul !

Et il s'enfuit comme un fou, sans répondre aux gens qui tout à coup étaient sortis de la ferme et aux yeux desquels il eut bientôt disparu.

Voilà pourquoi, dès la première nuit de son arrivée, il n'était pas allé dans sa maison. Mais il ne pouvait confier ses impressions à Etienne. Maintenant, il savait, grâce à lui, tous les détails qu'il avait voulu connaître. Il pouvait se présenter à Brigitte.

— Ecoute bien, continua-t-il en s'adressant à l'aîné de ses enfants, tu diras à ta mère que celui auquel elle pense ira la voir ce soir.

— Alors, vous êtes mon

— Tais-toi, s'écria Furbice en mettant la main sur la bouche d'Etienne.

Il reprit :

— Surtout, ne dis à personne autre que vous avez rencontré un homme dans les bois de Sénanque, et qu'il vous a longtemps embrassés. Ne le dis pas.

Et pour s'assurer le silence d'Etienne en l'effrayant, il ajouta :

— Si tu parles de moi à âme qui vive, si ce H'est à ta mère, je viendrai la nuit te tirer par les pieds.

— Vous ne m'aimez pas, dit l'enfant, puisque vous voulez me faire peur.

SEMAINE LITTÉEAIRE.

Cette réponse provoqua de nouveau les baisers et les larmes de Furbice. Mais il fallut enfin se séparer. Le maquignon aida les enfants à repasser le lit du Calavon, et après les avoir encore embrassés, il les suivit longtemps des yeux.

Puis, il regagna sa grotte, et se jetant sur son grabat de paille , il essaya de dormir.

Quant à Etienne, lorsqu'il cessa de voir son père, il se mit à marcher rapidement, traînant après lui son frère, qui le suivait avec peine.

Ils arrivèrent rouges et couverts de sueur, à Fontblancbe. Brigitte les voyant revenir ainsi s'élança au-devant d'eux.

— Que vous est-il arrivé ? s'écria t-elle. Etienne se jeta à son cou. Puis se penchant vers son oreille, il lui dit :

— Mère, je l'ai vu.

— Qui ? demanda-t-elle.

— Celui pour qui tu nous fais prier tous les soirs, mon petit frère et moi. Il viendra nous rejoindre ici à la nuit.

A ces mots, Brigitte devint subitement très pâle, elle ferma les yeux et s'appuya contre le mur, afin de ne pas rouler à terre.

La nuit venue, Brigitte coucha ses enfants.

Etienne fit quelques difficultés pour se mettre an lit II prétendait qu'il était assez raisonnable pour être initié aux événements qui allaient s'accomplir dans la maison.

— Il faut dormir, dit la mère avec douceur. Je le veux.

— Mais il va venir.

— Tu le retrouveras à ton réveil.

— Dis-lui, ajouta Etienne, en s'endormaut, qu'il ne fait plus peur au petit.

Bientôt on n'entendit dans la chambre que la respiration paisible des deux enfants.

Alors Brigitte s'approcha d'une petite glace placée près de la croisée, et élevant la lampe au-dessus de sa tête, elle se regarda longuement.

Elle n'avait jamais eu d'autre beauté que l'éclat de ses yeux et la fraîcheur de son

teint. Hélas ! ses traits étaient maintenant flétris, une sorte de pâleur jaunâtre avait envahi son visage, et autour de ses yeux rougis par les larmes, elle put remarquer des rides profondes.

Elle poussa un long soupir, puis elle quitta les vêtements de deuil qu'elle portait depuis plus de trois ans, et chercha parmi ses modestes atours, si longtemps relégués dans au coin, de quoi se parer.

Et pourtant ce n'était pas la joie qui remplissait son âme, mais une terreur dont il faut ici expliquer les causes.

Au temps où son mari vivait à Fontblanche, elle avait perdu l'une après l'autre les plus chères de ses illusions sans cesser de l'aimer. La vie de débauche de ce misérable, sa liaison adultère avec Margaï n'avaient pas eu raison de ce prefond attachement.

Du jour où Furbice devint criminel l'amour s'envola; mais le lien mystérieux qui attache certaines femmes de cœur à l'nomme qui les a rendues mères, ne put se briser.

Malgré ses fautes, malgré ses crimes, Furbice restait pour Brigitte le père de ses enfants.

Certes, elle ne souhaitait pas son retour, elle avait trop souffert par lui. Mais, puisqu'il revenait, elle ne croyait pas avoir le droit de le traiter en étranger.

Elle s'apprêtait à le recevoir dignement, sans reproche et sans faiblesse; mais lui, dans quelles intentions reveuait-il ?

Aurait-il sur les lèvres des paroles de colère ou des paroles d'excuse ?

Ne voudrait-il pas dépouiller sa femme et ses enfants afin de se créer des ressources nouvelles ?

N'était-elle pas autorisée à tout craindre de lui ?

Puis, s'il apparaissait ainsi à Tiioproviste, c'est qu'il s'était enfui du bagne; on devait être alors à sa poursuite.

Ces pensées remplissaient de terreur l'âme de Brigitte. Elle redoutait de nouveaux orages. Ce n'était pas de l'égf^ïsme. Elle ne craignait rien pour elle mais tout pour ses enfants.

A neuf heures, elle entendit frapper deux coups à la porte et elle alla ouvrir en tremblant.

— C'est moi, dii Furbice, qui entra brusquement et referma la porte avec soin.

Elle lui prit la main et l'entraîna rapidement dans la chambre.

Là, entre les berceaux des enfants, à la lueur de la lampe, qui jetait autour d'eux une douce clarté, elle le regarda.

Ce n'était plus le Furbice arrogant et fier qu'elle avait connu. Il revenait humble, confus, abattu; il ne voulait rien, ne demandait rien qu'un peu de tendresse et un peu de pardon.

Il ne parlait pas, mais son attitude embarrassée, le piteux état de son costume, l'altération de ses traits, ses yeux baissés, disaient clairement ce qui se passait en lui.

Brigitte sentit son cœur envahi par une immense pitié. Elle oublia en une seconde tout ce qu'elle avait souffert pour songer aux souffrances gravées sur les traits de Furbice. Elle ne vit plus en lui un coupable, mais un malheureux; elle lui ouvrit ses bras et il s'y précipita comme s'il était affamé de pardon et de tendresse.

Ils gardèrent longtemps le silence, puis Furbice raconta sa vie depuis le jour où le bagne s'était ouvert devant lui, ses tortures, son évasion, son séjour à la Camargue, son départ précipité et son arrivée à Fontblanche.

— J'ai longtemps hésité à revenir, disaitil, je n'osais plus paraître devant toi. Mais sans toi, sans les enfants, ju ne pouvais plus vivre. Loin de vous, je me sentais envahi d'un sombre désespoir qui m'aurait conduit à des fautes nouvelles. Alors, j'ai toat laissé, je suis accouru. Hier, j'ai embrassé mes enfants, aujourd'hui je t'embrasse, et je me sens désespéré.

Il était à genoux devant Brigitte qui le regardait et l'écoutait en silence.

— J'ai été bien coupable, continua-t-il; tu peux m'aider à devenir meillear. J'ai résolu de me créer uae existence nouvelle, une existence honorable, mais il faut que tu la partages avec moi, il faut consentir à l'expatrier ?

Vol. 169. — M. 5.

— M'expatrier ? s'écria Brigitte; et les enfants ?

— Ils viendront avec toi, est-ce que je puis me passer d'eux, maintenant que je les connais !

— Où irons-nous ?

— Les contrebandiers que j'ai connus en Camargue, continua Furbice, m'ont dit que sur les côtes d'Espagne il me serait possible de me créer une position. Là, nous serons inconnus. Je n'aurai ni à redouter les gendarmes, ni à rougir devant qui que ce soit. Je pourrai travailler à mon aise. Me suivras-tu ?

Brigitte ne réponit pas.

— Je réparerai tout le mal que je t'ai fait, reprit Furbice avec chaleur. Je saurai te rendre heureuse. Le malheur m'a corrigé. Aie confiance en moi. Ne refuse pas de me suivre.

Brigitte le regardait toujours sans répondre, se demandant si les protestations qu'elle entendait étaient sincères.

— Je veux te croire, dit-elle enfin, et si je ne devais disposer que de moi, demain nous partirions ensemble. Mais je pense à nos enfants. Je ne puis les condamner aux fatigues et aux aventures. Pars pour l'Espagne, et le jour où tu auras assuré notre vie à tous, écris-moi. Je te jure que je te rejoindrai.

Il réfléchit un instant. Un combat sembla se livrer eu lui. Puis il répondit avec douceur :

— Tu as raison; je partirai seul, demain.

— Demain ? fit-elle.

— Oui. Il le faut.

— Déjà ?

— Je ne saurais sans danger, reprit Furbice, rester ici plus longtemps. Si quelqu'un de nos voisins me reconnaissait, je serais perdu.

— Lorsque tu t'es approché de la Bastide-Neuve, demanda Brigitte, subitement alarmée, es-tu certain de n'avoir pas été vu par Frédéric Borel ?

— Il faisait presque nuit; et, du reste, j'avais eu le soin de mettre mon mouchoir sur mon visage. Je vais me reposer durant vingt-quatre heures, coutinua-t-il, et la nuit

SEMAINE LITTÉRAIRE

prochaine je retournerai en Camargue, d'où il me sera facile de gagner l'Espagne.

— Tu seras prudent et tu m'écriras ?

— Je te le promets.

— Maintenant, il faut songer à prendre du repos.

— Je voudrais manger, dit doucement Furbice.

— Folle que je suis, je n'y songeais pas, s'écria Brigitte.

Elle descendit en courant dans la cuisine, et remonta bientôt avec les restes du souper et une bouteille de vin.

Elle trouva Furbice devant lo berceau où dormait Etienne; il contemplait son fils aîné.

— Mes chers enfants ! murraura-t-il, en revenant s'asseoir devant la table que sa femme avait servie.

Il mangea et but, tandis que Brigitte le regardait avec extase.

Elle était rassurée maintenant; son mari lui était rendu corrigé par l'infortune. Elle ne désespérait plus de retrouver une vie meilleure; elle se voyait avec lui dans un coin perdu du monde, l'aidant à supporter le remords des fautes passées et élevant ses enfants, qui ignoreraient toujours l'infamie de leur père.

Le matin, de bonne heure, Brigitte était sur pied.

— Tu resteras ici tout le jour, dit-elle à son mari. Les enfants te tiendront compagnie. Je ne les enverrai pas à l'école.

En se réveillant, les enfants furent bien surpris de trouver l'homme de l'abbaye, étendu sur un matelas, dans la chambre où ils avaient dormi.

— Viens ici, Etienne, dit Furbice.

L'enfant s'empressa de rejoindre son père

qui le prit à ses côtés.

— Je veux y aller aussi, cria l'autre.

Etienne alla le chercher, et lorsqu'ils furent tous les trois réunis, les baisers succédèrent aux baisers.

— Tu sais donc qui je suis ? dit Furbice à son fils aîné.

— Oh ! oui, je l'ai deviné,

— Mais il ne faudra jamais parler de raoi à personne.

— Vous me l'avez déjà dit, répliqua l'enfant, redevenu sérieux.

Ce fut une adorable journée pour Furbice. Il joua avec les enfants et s'amusa de leur gracieux babil. Brigitte venait à chaque instant les embrasser tous les trois. Depuis longtemps le maquignon n'avait pas été à pareille fête. Au milieu de ces êtres dont il appréciait maintenant la tendresse, il se sentait meilleur. Il perdait le souvenir de ses malheurs et de ses fautes. L'irritation qui en était résultée, disparaissait.

A plusieurs reprises dans l'après-midi, des voisins vinrent frapper à la porte de la maison. Brigitte craignit d'éveiller leurs soupçons en ne leur ouvrant pas ; mais elle trouva un prétexte pour les éloigner. Elle aperçut aussi Frédéric Borel, qui rôdait dans les environs, un lusil de chasse à la main ; elle s'alarma et fit part de ses craintes à Furbice.

— N'a-t-il pas l'habitude de chasser de ce côté '? demanda le maquignon.

— Si, je le vois souvent; hier encore il traversait la luzerne qui est en face de nous, mais aujourd'hui tout m'inquiète.

— Je l'assure qu'il n'a pu apercevoir mon visage.

— Oui, mais il connaît ta démarche. Ou m'a répété le propos suivant qu'il aurait tenu, il y a un mois, dans un cabaret de Gordes : Si jamais Furbice se sauve de Toulon, il reviendra ici, un jour ou l'autre, et je jure bien que je le ferai prendre.

— Le misérable ! s'écria Furbice, je ne lui souhaiterais pas alors de se trouver sur mon passage.

Ses yeux lançaient des éclairs, son visage avait une expression farouche. Ce n'était j plus le mari de Brigitte, le père d'Etienne, \ qui parlait en ce moment ; c'était le rej)ris de justice, le compagnon de Pradeilles, le forçat en rupture de ban.

Il reprit avec plus de calme :

— Du reste, dans ma position, je dois me défier de tout et de tous. Je ne veux pas te perdre encore. J'ai été si heureux aujourd'hui que j'avais songé ta ne partir que demain. Mais je te dirai adieu cette nuit, c'est plus prudent.

Lorsque le jour tomba, Brigitte, comme la veille, coucha les enfants. Puis, tandis

qne son mari, après les avoir embrassés, essayait de prendre un court repos, elle s'occupa des préparatifs du départ.

Elle mit du vin dans la gourde de Furbice, des provisions et du linge dans son sac, et, vers une heure du matin, elle le réveilla.

— C'est l'heure, fit-elle.

En même temps des larmes vinrent mouiller les yeux de la pauvre femme.

— Ne pleure pas, lui dit-il en la serrant contre sa poitrine. Dans quelques semaines, nous serons réunis pour toujours.

Elle essaya de lui glisser un peu d'argent dans la main, en lui disant :

— Tiens, prends cela, je ne suis pas riche, mais tu as une longue l'oute à faire...

Il l'arrêta.

— Non, non, s'écria-t-il, je ne veux pas que ma visite soit pour toi et les enfants •une cause de gêne. J'ai encore quelques ëcus. C'est plus qu'il ne m'en faut pour regagner la Camargue.

Il marcha vers le Ut des enfants, les contempla longtemps, et, sans le? réveiller, il déposa un long baiser sur le front de chacun d'eux.

Pendant ce temps, Brigitte avait ouvert la porte. La nuit était obscure et la campagne plongée dans une solitude profonde.

— Aime-moi, dit Brigitte, et surtout n'oublie pas tes enfants.

— Aie confiance, fit-il.

Ce fut son dernier mot. Il s'arracha aux étreintes de sa femme et s'éloigna rapidement.

Mais il avait à peine fait une dizaine de pas, que plusieurs hommes cachés derrière un mur firent irruption sus la route.

Un coup d'oeil suffit à Furbice pour reconnaître à qui il avait affaire. Six gendarmes l'entouraient. Plus loin, les blouses d'une dizaine de paysans, armés de fourches et de fusils, se détachaient dans l'ombre.

Furbice voulut se jeter de côté, il n'en eut pas le temps, il était enveloppé de toutes parts .

Alors le sous-officier qui commandait aux gendarmes ouvrit son manteau, sous lequel il cachait sa lanterne, et dirigea la lumière sur la figure du maquignon.

— Au nom de la loi, dit-il, je vous arrête. Vous êtes le nommé Furbice, forçat évadé du bagne de Toulon en 1863.

A ces paroles répondit un cri épouvantable.

Brigitte, qui avait tout entendu, venait de tomber sans connaissance sur le seuil de sa porte.

Furbice voulut courir à son secours ; d'un bond, il renversa deux gendarmes et franchit le cercle qui l'enfermait.

Mais aussitôt on s'élança sur lui. Une lutte terrible s'engagea. Le maquignon, dont la colère décuplait les forces, tint ses ennemis plus de dix minutes en échec.

Enfin, on parvint à le terrasser, on lui lia les bras et les jambes, et on l'emporta du côté de Cordes.

Brigitte ne reprit ses sens que plus d'une heure après cette terrible scène. Plusieurs personnes l'entouraient, et parmi elles Frédéric Borel. Comme elle fixait sur lui des yeux égarés, il crut lire un reproche dans son regard.

— Plus tard, dit-il, vous me remercierez de ce que j'ai fait. J'avais reconnu votre mari, lorsqu'il est venu rôder du côté de la Bastide-Neuve, et j'ai cru devoir vous débarrasser, ainsi que le pays, d'un pareil malfaiteur. Mais, soyez sans inquiétude, j'aurai soin de vos enfants et de vousmême.

D'abord, elle ne répondit pas. Puis elle se leva, étendit les bras comme pour saisir un objet qui lui échappait.

— Ah ! mes enfants ! murmura-t-elle.

Et tout à coup elle eut un immense accès de fou-rire. On essaya de la calmer.

— Je veux partir pour l'Espagne, s'écriat-elleen se débattant.

— Ciel ! elle est folle ! dit Borel.

Elle était folle, en effet. Sa pauvre tête déjà si faible, n'avait pu résister à ces dernières émotions. Quelques jours plus tard, elle était admise à l'hospice des aliénés de Saint- Rémy, où elle est encore aujourd'hui.

Au commencement de l'année 1866, Furbice fut réintégré au bagne de Toulon. Il y subit la punition réglementaire infligés à tous les individus évadés et repris ; trente coups de carcette. Il fut ensuite conduit dans les casemates du bagne.

SEMAINE LTTTÉRAIEE.

Lorsqu'i'-se trouva seul, enchaîné comme une bête fauve, il fut pris d'une rage effroyable. 11 se jetait la tête contre les murs ; i^ se roulait sur le sol, il poussait des cris terribles. Après deux ans de liberté, il était retombé dans une position pire que celle qu'il n'avait pu supporter. 11 est difticile d'expliquer comment lui aussi ne devint pas fou.

A ces fureurs succéda une mélancolie noire qui dura plusieurs jours, et qui le conduisit, par la force des choses, à des idées plus calmes. Il en arriva à envisager froidement sa position, et comprit qu'elle était désespérée. Désormais, il était rangé parmi ceux qu'on appelle au bagne les indociles. Il ne devait plus compter sur le bénéfice de sa bonne conduite dans l'avenir pour voir améliorer sa situation.

11 allait se trouver soumis à la plus rigoureuse des surveillances, et être obligé de renoncer à tout espoir de fuite. C'est alors qu'il demanda son transférement à Cay-

enne.

Peut-être savait-il y retrouver Margaï ?

L'existence régulière et tranquille à laquelle Margaï était soumise depuis son arrivée à Saint-Laurent Je Maroni, les soins persévérants et dévoués de Moulinet, les bons avis des religieuses et les exhortations de l'aumônier du pénitencier, avaient provoqué en elle une réaction salutaire.

Elle envisageait l'avenir avec moins de tristesse qu'autrefois; il ne lui paraissait plus impossible de se créer une vie heureuse, dans ce pays où elle retrouvait un soleil encore plus chaud que celai de la Provence, et où tout le monde, autour d'elle, semblait concourir à lui faire oublier la condamnation qui l'avait frappée.

Aussi Moulinet la trouvait-il docile à ses projets. Il la voyait souvent dans les promenades, au parloir du pénitencier, et il était toujours bien accueilli. Avec la nature essentiellement matérielle que nous avons connue à Margaï, sa promptitude à g'éprendre de la forme et à ne tenir aucun compte des qualités morales, il était difficile qu'elle reniât tout d'un coup son passé

et qu'elle ressentît de l'amour pour Moulinet. Mais, mortifiée dans sa chair, calmée et apaisée par la régularité de sa vie, et l'éloignement de toutes les choses qui l'avaient autrefois troublée, elle était plus apte à comprendre certaines délicatesses, et à laisser paiier son cœur au détriment de son imagination et de ses sens, qui seuls l'avaient guidée jusque-là.

De son côté, à force d'aimer et d'affirmer son amour par des sacrifices sans nombre, Moulinet avait revêtu une sorte de prestige sous lequel disparaissaient son âge et son imperfection physique, et Margaï ne pouvait se défendre d'un peu de pitié et de reconnaissance pour cet homme, toujours méconnu, et toujoui s dévoué, qui cherchait encore maintenant à la retirer de sou abjection.

Quant à lui, il goûtait un bonheur sans limites, d'autant plus grand qu'il ne voyait entre ce bonheur et lui-même que sa propre volonté.

Margaï' lui avait dit :

— Je serai votre femme, lorsque vous l'exigerez. Cependant, si vous êtes bon, vous attendrez encore. Le délai que je vous demande donnera une force de plus à mes résolutions et ne servira qu'à vous rendre plus cher à celle pour qui vous avez tant fait.

Ce n'était pas sans difficulté que Moulinet avait obtenu de l'administration supérieure d'épouser Margaï. Les femmes qui consentent à partir île France pour la Guyane française sont destinées aux déportés, et il n'y avait pas d'exemple qu'un colon libre eût cherché parmi elles sa compagne. Mais dans ce pays, où l'autorité militaire a une grande influence, les protectioBS que s'était acquises Moulinet devaient aplanir bien des obstacles.

De môme qu'autrefois il avait pu.conqué-

rir les sympathies de M» X , le célèbre

avocat du Midi, de même il acheva de s'acquérir les bonnes grâces de l'officier supérieur d'infanterie de marine dont nous avons déjà parlé.

Son nouveau protecteur écrivit de Cayenne aux autorités de Saint- Laurent, et par-

vint, grâce à sou influence, à avoir raison des règlements.

Moulinet avait donc obtenu de se marier avec Margaï, mais il dut consentir à vivre de la vie des individus qui l'entouraient, à se contenter de la cabane réglementaii*e et à s'engager à ne jamais rentrer en France, tant que sa femme vivrait.

Il accepta toutes ces conditions sans hésiter. Que lui faisait la France ! La vraie patrie de cet amoureux exalté, de ce fou, n'était-elle pas la contrée habitée par la femme aimée ?

Sur la limite du pénitencier, et non loin du Maroni, se trouvent les terrains concédés aux déportés et les cabanes qu'ils habitent.

Moulinet eut pour demeure une de ces cabanes construites en bois et sur un modèle uniforme. Au rez-de-chaussée, se trouvent les magasins destinés à enfermer les provisions et les outils. Au premier étage, auquel on arrive par un escalier extérieur, il y a deux vastes pièces. Le mobilier est simple, mais il est permis aux concessionnaires de l'augmenter s'ils en ont les moyens.

Avant de quitter la France, Moulinet avait fait part de ses projets à Frédéric Borel, et celui-ci lui avait remis pour Margaï une somme d'argent provenant des fermages de la Bastide-Neuve. Cette somme, Moulinet refusa de l'employer à l'embellissement de son domaine. Il préféra y consacrer le reste de ses économies, et comme il ne les ménageait pas, comme la riche nature qui l'entourait le servait à merveille, il parvint à rendre sa pauvre cabane digne de la Vénus de Gordes.

Ainsi, l'avenir semblait leur sourire à l'un et à l'autre. La vie nouvelle qu'ils s'étaient préparée se présentait sous d'heureux auspices. Après toutes les tempêtes qu'ils avient essuyées, le port s'ouvrait devant eux, et rien ne faisait présager qu'ils n'y pourraient entrer.

Notre récit, sur le point d'être terminé, nous a conduits au dimanche 16 septembre

La veille, Moulinet était allé voir Margaï au parloir du pénitencier.

— Je suis souffrante, lui avait-elle dit ; j'éprouve des douleurs de tête intolérables, et, malgré ce soleil brûlant, j'ai froid dans tout le corps. Aurais-je pris une de ces fièvres auxquelles tous les Européens sont, dit-on, sujets dans ce pays ?

Ces paroles attérèrent Moulinet : la fièvre jaune avait fait d'assez grands ravages la semaine précédente à Cayenne, et on commençait à s'en inquiéter à Saint-Louis et à Saint-Laurent. Mais il se garda bien de donner cette nouvelle à Margaï; il essaya au contraire de la rassurer, et à la fin de sa visite il y était parvenu.

— Venez de bonne heure demain, lui ditelle, c'est mon jour de sortie et nous ferons une longue promenade qui me remettra sans doute.

Malgré cette bonne promesse. Moulinet ne ferma pas les yeux pendant la nuit du samedi au dimanche; il était inquiet et ne pouvait se défendre de songer à cette terrible fièvre jaune, si redoutée sous les Tropiques.

Au matin, il commençait à s'endormir lorsqu'il fut réveillé par le bruit du canon.

Il courut aux informations, et il apprit qu'un transport de l'Etat, VAmazone, était arrivé pendant la nuit. Cinq cent quarante condamnés qui se trouvaient à bord devaient débarquer dans la journée à Saint- Louis et à Saint-Laurent.

Celte nouvelle que le canon venait de confirmer causait une certaine émotion dans la colonie : Sa population se composant en grande partie d'anciens habitants des bagnes ou des prisons de France, ne peut se défendre de prendre un grasi intérêt à l'arrivée de fcms les tonrm* âe déportés. Chacun espère retrouver parmi les nouveaux venus quelqu'ancien collègue, quelque compagnon de chaîne qui le renseignera sur le sort des camarades restés en France.

Moulinet, pour qui le monde commençait et finissait à Saint-Laurent, ne partageait pas l'émotion générale. Il ne s'inquiétait que de savoir si Margaï était mieux portante et si elle pourrait sortir.

SEMAINE LITTÉRAIRE

Dès l'ouverture des portes, il pénétra dans le pénitencier des femmes, et s'adrcssant à une des sœurs qui avaient fait avec lui la traversée de Rochefort à la Guyane et qui semblait avoir pris Margaï sous sa protection :

— Comment va-t-elle, ce matin ? lui demanda-t-il.

— Je viens de la voir, répondit la sœur Marie, elle prétend avoir passé une bonne nuit, mais elle m'a paru agitée, fiévreuse. Je n'aime pas la couleur de son teint depuis deux jours. Si elle sort aujourd'hui, prenez garde à la chaleur qui est accablante.

Moulinet courut au parleir. Il remarqua en eSet une certaine altération dans les traits de Margaï.

— Peut-être feriez-vous mieux de ne'pas sortir, lui dit-il.

— Pourquoi, s'écria-t-elle avec animation ; n'est-ce pas aujourd'hui dimanche ? Je veux profiter de mon jour de liberté; je suis prête, venez.

Il voulut la conduire à la promenade habituelle.

— Non, non, fit-elle, allons du côté du port.

— Mais vous serez en plein soleil.

— Peu importe. Ne suis-je pas habituée au soleil de la Provence. On m'a assuré que le port serait intéressant aujourd'hui. Je veux le voir.

Toute la population de Saint-Laurent semblait s'être donné rendez-vous sur le port.

Les colons libres, les condamnés libérés, les femmes des pénitenciers, des soldats d'infanterie de marine, des matelots formaient différents groupes et attendaient le débarquement des passagers de l'Amazone.

Margaï, que ses forces trahissaient à chaque instant, s'assit à côté de Moulinet, sur des bois de construction. Une cabane en planches, placée derrière eux, les abritait un peu des rayons trop ardents du soleil.

Bientôt on entendit un grand bruit de voix; trois chaloupes pouvant contenir chacune une cinquantaine d'hommes abordaient

au rivage du Maroni. Les condamnés saluaient de leurs chants la terre d'exil.

A peine débarqués, les gendarmes de la marine les firent ranger deux à deux sur une longue file, afin de les conduire aux pénitenciers qui leur étaient d'avance désignés et où ils devaient prendre un peu de repos.

On ne peut se faire une idée de la tristesse qu'inspirait la vue de tous ces hommes, dont les traits altérés, les membres fatigués attestaient les souGfrances d'une longue et pénible traversée. Quelques-uns se soutenaient à peine et étaient forcés de s'appuyer sur les épaules de leurs camarades; d'autres élevaient leurs mains au-dessus de leurs têtes, pour se mettre à l'abri de l'implacable soleil qui les inondait de ses rayons; celui-ci traînait sa jambe endolorie comme s'il était encore aux fers, celui-là, après avoir inutilement cherché dans la foule une figure amie, qu'il espérait y voir, baissait tristement les yeux; enfin ces derniers afiectaient de chanter et de rire, et leur joie faisait mal.

Ce premier convoi, après avoir passé lentement devant Margaï, disparut dans la ville.

— Le spectacle auquel nous assistons est bien triste, hasarda timidement Moulinet; nous ferions mieux d'aller sur la promenade, chercher un peu d'ombrage et de fraîcheur.

— Non, fît-elle, je ne partirai que lorsqu'ils auront tous passé.

D'autres chaloupes venaient d'aborder; une seconde file de condamnés se formait et prenait la même direction que la première.

Tout à coup Moulinet vit Margaï se lever et regarder fixement devant elle.

Au dernier rang de la colonne un homme s'avançait; pâle, maigre, voûté, se traînant plutôt qu'il ne marchait Sa barbe, qui avait démesurément poussé pendant la traversée, était à moitié grise; ses lèvres étaient décolorées et ses yeux éteints; on aurait dit un vieillard.

C'était Furblce.

Voilà ce qu'était devenu en quelques au-

nées cet homme autrefois si fier de ses avantages physiques.

La perte de sa liberté, si difficilement reconquise, la pensée qu'il ne pourrait jamais pins s'évader, le désespoir qui s'était emparé de lui, la vie du bagne, les casemates de Toulon, les fatigues de la traversée, la fièvre et peut-être le remords, avaient eu raison de sa sauté, de sa jeunesse et de sa force.

Il se trouvait dans l'état où le poison avait autrefois mis Pascoul.

— Et c'est lui que j'ai aimé ! dit Margaï sans cesser de regarder Furbice.

Il s'avançait toujours, machinalement, suivant la file, la tête baissée. Un peu plus il aurait passé devant Miirgaï sans la voir.

— Ah ! la belle fille ! s'écria tout à coup le condamné qui marchait à côté de Furbice.

Ces mots le réveillèrent de sou engourdissement.

Par un vieux reste d'habitude, il leva la tête et aperçut son ancienne maîtresse.

Mais ses yeux, à jamais éteints, restèrent sans expression et son sang appauvri ne colora même pas son visage.

Cependant il voulut s'arrêter, mais ceux qui marchaient dernière lui le poussèrent, et sans force pour leur résister, il continua à se traîner en avant.

Margaï le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il eût entièrement disparu, et alors, se tournant vers Moulinet, elle lui dit avec un triste sourire :

— Pour le coup, je suis guérie.

Aucune parole de pitié ne monta de sou

cœur à ses lèvres.

La femme qui n'aime plus est implacable et Margaï ne pouvait plus aimer Furbice. Elle l'avait choisi entre tous à cause de sa jeunesse, de sa vigueur, de ses airs de conquérant et de matamore; maintenant il était usé, affaibli; il marchait l'oreille basse; elle n'avait que faire de cet invalide de l'amour.

Elle pouvait lui avoir autrefois pardonné ses trahisons et sa lâcheté ; elle ne lui pardonnait pas aujourd'hui de n'être plus que l'ombre de lui-même.

Lorsque le cœur n'a été pour rien dans

une liaison, il suffit quelquefois d'un regard pour qu'elle se brise.

A l'heure réglementaire, Margaï se fit reconduire au pénitencier. Le malaise dont elle souffrait depuis la veille semblait s'être dissipé. En quittant Moulinet, elle lui dit :

— Je savais que Furbice allait arriver ici. C'est pourquoi je retardais notre mariage. Maintenant vous n'avez plus rien à craindre de moi et je serai votre femme quand il vous plaira.

Le surlendemain, c'est-à-dire le mardi 18 septembre (il y a trois mois), MouUnet qui s'était occupé, la veille, des préparatifs de son mariage, se présenta vers les trois heures de l'après-midi au pénitencier des femmes et demanda l'autorisation de voir Margaï.

Il attendait au parloir depuis un instant, lorsque la porte s'ouvrit.

Au lieu de Margaï, qu'il croyait voir apparaître, la sœur Marie s'avança vers lui.

— Votre amie ne peut vous rejoindre, lui dit-elle avec émotion, elle est malade.

— Ah! mon Dieu ! qu'a-t-elle ?

— Elle est très malade, dit la sœur sans vouloir s'expliquer. Ou l'a transportée depuis hier à l'infirmerie.

— Alors qu'on m'y conduise. On me permettra bien de la voir.

— Non, c'est impossible. Notre directrice a donné des ordres sévères à cet égard, les personnes de la ville ne peuvent communiquer avec la malade.

—Elle est donc atteinte de quelque maladie contagieuse. La fièvre jaune, peut-être! s'écria-t-il tout à coup eu se rappelant ses inquiétudes de la veille.

La sœur Marie garda le silence.

Alors sans parler, Moulinet traversa le parloir, entra dans la cour du pénitencier, se diriga vers une porte au-dessus de laquelle ou voyait écrit : Bureau de la sœur directrice, ouvrit la porte, se trouva en présence d'une religieuse d'une cinquantaine d'années et, s'agenouihant devant elle, tandis que deux grosses larmes coulaient de ses yeux.

— Ma sœur ! dit-il d'une voix brisée par l'émotion, une femme que j'adore, que j'ai-

SEMAINE LITTÉRAIRE

lais épouser, se meurt dans votre maison. Je vous supplie de me permettre de la voir, et je m'engage à ne pas sortir d'ici tant qu'elle sera malade. Je serai votre infirmier, votre serviteur, votre prisonnnier; je n'aurai aucun contact avec les gens de la ville. De grâce, laissez-vous toucher; je serai si malheureux loin d'elle.

— Venez avec moi, mon fils, dit la sœur en le relevant.

XXXYIII.

Avant d'entrer dans la pièce où reposait Margaï, la sœur directrice dit à Moulinet :

— Armez- vous de courage pour la regarder, et tâchez surtout qu'elle ne s'aperçoive pas de la douleur que vous éprouverez en la trouvant si changée.

Malgré cet avertissement. Moulinet ne put retenir un cri lorsqu'il s'approcha du lit de Margaï.

Cette terrible maladie que nous appelons fièvre jaune et à laquelle on donne aussi le nom de vomito negro ou de typhus fever, avait fait d'affreux ravages sur le visage de la malheureuse femme.

Ses traits si fins s'étaient démesurément gonflés; sur les joues apparaissaient de grandes tâches bleuâtres. On aurait dit que le sang allait sortir de ses yeux autrefois si limpides, et à travers ses lèvres décolorées et desséchées on entrevoyait ses dents déjà jaunies.

— Je n'espérais pas vous voir, dit-elle à Moulinet d'une voix affaiblie.

11 ne put répondre. L'émotion lui serrait ]a gorge.

— Je vous avais demandé hier, repritelle, lorsque je me suis vue tout à coup si malade, et on m'a répondu qu'on ne permettrait à personne de venir jusqu'à moi. Oa craint sans doute que je ne communique mon mal.

Il fit un effort et parvint à dire :

— On ne craint plus rien, puisque me Toilà.

— Ah! c'est que vous avez remué ciel et

terre. Je vous connais Eh bien ! mon

pauvre seul ami, je vais vous quitter.

— Me quitter ! pourquoi ?

— Parce que je vais mourir.

— Tous, mourir ! allons donc ! s'écriat-il.

Il leva les épaules et essaya de rire, mais il fondit en larmes.

— Vous voyez bien, dit-elle, vous me pleurez déjà.

Il fit un brusque mouvement, se pencha sur le lit do Margaï, mit ses deux mains sur ses épaules, et la regardant bien en face, il s'écria :

— Moi ! vous pleurer, si vous mouriez ! Vous plaisantez. Est-ce que j'en aurais le temps? Mais, je mourrais de votre mort, moi, un instant après vous.

— Non, fit-elle, il faudra vous rappeler combien j'étais laide, à mes derniers moments Oui, je dois être affreuse; je

me suis aperçue hier dans un miroir, et je

me suis fait peur i\ujourd'hui je dois

être encore plus horrible. On ne meurt pas d'amour pour une femme si laide.

— Lorsque le cœur est pris, dit doucement Moulinet, on ne fait pas attention à tout cela.

Après avoir réfléchi un instant, elle murmura ;

— Mon cœur n'a donc jamais aimé Furbice. Après tout, c'est possible

Elle ferma ses yeux dont les paupières se gonflaient et qui ne pouvaient plus supporter l'éclat du jour.

Il se fit un long silence.

Assis au pied du lit, l'œil fixe, Moulinet suivait les progrès du mal sur le visage de la mourante.

Les taches bleuâtres qu'il avait déjà remarquées, s'étendaient et se violaçaient peu à peu; de ses yeux et de sa bouche coulaient des gouttes de sang. Au travers de tous les pores de la peau le sang paraissait transpirer.

Il ne songeait pas alors à s'attendrir sur le sort de Margaï et sur le sien, il était pétrifié par le terrible spectacle auquel il assistait. Le corps de Margaï vivante se décomposait, comme se décompose an cadavre.

Tout à coup, la sœur directrice qui, après avoir introduit Moulinet dans l'infirmerie, s'était retirée, revint accompagnée d'un médecin.

Il s'approcha de la malade, examina la face, souleva les couverturos du lit et regarda le corps, puis il dit :

— Allons, la nature et nos remèdes ont triomphé du mal. Je suis content.

— Que faut-il faire ? demanda la sœur.

— Rien, ma sœur, le repos suffira.

Il sortit, et Moulinet, s'élançant derrière lui, s'écria :

— Est-ce que vous pensez ce que vous venez de dire ?

— Non, répondit le docteur, à vous qui êtes un homme, je dois la vérité; elle n'a pas deux heures à vivre.

— Mais on ne guérit donc pas de cette maladie ?

— Si, quelquefois, comme du choléra; mais il s'agit ici d'un cas foudroyant', la science n'y peut rien.

Moulinet revint s'asseoir auprès du lit de Margaï.

— Eh bien, lui dit-elle, vous savez à quoi vous en tenir ? Il a dû vous avouer la vérité

à vous. Je suis perdue Oh ! n'essayez

pas de me donner du courage, c'est inutile; vous en avez plus besoin que moi. Vous m'avez connue toute petite, et vous savez que j'ai toujours été brave; c'était peut-être ma seule qualité, je ne la perdrai pas en ce moment.

Sa respiration devenait pénible, sa voix était rauque, embarrassée. Il ne sortait plus de ses lèvres que des lambeaux de phrase, des paroles sans suite. Cependant on pouvait y démêler un sens. Elle semblait surtout préoccupée de l'idée de se voir défigurée :

— C'est justice, disait-elle, je suis frappée

dans ma beauté, dont j'ai abusé Elle ne

m'a servi qu'à commettre des fautes

des crimes Je suis laide .... je suis horrible C'est bien fait Pascoul est

vengé et Moulinet l'est aussi .... Moulinet

qui m'a tant aimée et que j'ai fait tant

souffrir. Où es-tu, Moulinet ? Es-tu là près

de moi? Oui, je te vois encore ... Ah !

tu n'as pas de chance, pauvre ami !.. • . . . je meurs au moment où j'allais te rendre

heureux Tiens, voici ma main; c'est

tout ce que je puis te donner prendsla, si elle ne tefait pas horreur.

Elle se tut; puis, au bout d'un long instant. Moulinet l'entendit ricaner.

— Et c'est moi qu'on appelait la Vénus de Gordes ! disait-elle; ah ! si l'on me voyait maintenant !

A partir de ce moment, son agonie commença. Cependant on assure que sa raison ne l'abandonna même pas à sa dernière heure. On la vit coller ses lèvres sur le crucifix que lui présentait l'aumônier du pénitencier et, en expirant, elle murmurait encore ces mots :

— Pascoul, vous tous, pardon, pardon.

Lorsqu'elle fut morte. Moulinet, dont les

yeux étaient secs et qui semblait des plus calmes, s'avança vers la sœur Marie :

— Ma sœur, lui demanda-t-il, quand aura lieu l'enterrement ?

— Demain matin, répondit-elle; avec un climat comme le nôtre, on ne peut attendre davantage.

— Où se trouve situé le cimetière de la

ville ?

— Nous n'en avons pas. On transporte les morts jusqu'au fleuve, on les met sur une barque qui descend le courant et à quelques lieues d'ici la mer leur sert de sépulture.

— Je voudrais, dit Moulinet, un cercueil en plomb pour celle qui vient de mourir. Rendez-moi le service de le commander, ma sœur. Voici de l'argent, n'épargnez rien; mais que le cercueil soit en plomb, je vous prie, j'y attache une grande impor-

ttlDCG.

Il passa la nuit à genoux à contempler Margaï, près de qui brûlait un cierge.

Le lendemain, il l'ensevelit lui-même dans le cercueil; il aida à la descendre jusqu'à la chapelle et il entendit la messe sans donner aucune marque d'émotion. Puis il accompagna le corps jusqu'au fleuve, et il voulut monter dans la barque qui contenait tout ce qu'il avait aimé.

A deux lieues de la ville, l'homme qui conduisait la barque cessa de ramer, rangea ses environs et dit :

Il est inutile d'aller plus loin, le fleuve est assez profond, voulez-vous m'aidera jeter le corps ?

— Oui, dit Moulinet.

— Tenez, voici la corde, passez la dans

SEMAINE LITTÉRAIRE

l'anneau qui est de votre côté, et de cette façon le cercueil coulera plus facilement.

Moulinet se baissa et resta un instant agenouillé, sans que le batelier, qui le croyait en prière, prît garde à ce qu'il faisait.

Alors ils poussèrent le cercueil hors de la barque, et le firent glisser sur la corde.

Il toucha l'eau, on le vit descendre et s'enfoncer, puis tout à coup entraîner Moulinet qui avait roulé la corde à ses pieds.

Le pauvre homme, ne voulant pas survi-

vre à Margaï, avait imaginé de mourir comme il avait vécu, enchaîné à ses côtés. A la place du pavé ou du boulet qu'on attache à un cadavre pour qu'il descende au fo nd de l'eau et qu'il y reste. Moulinet s'était mis aux pieds un cercueil en plomb, le cercueil de Margaï qu'il n'allait plus quitter.

Furbice est toujours au pénitencier de Saint Laurent.

Adolphe Belot et Ernest Daudet.

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