‹ La Vénus de GordesChapitre 8 sur 15 · FIN · texte numérisé non relu

FIN

La salle des ventes qui sert de rendez- vous définitif aux plus vieux livres devient souvent un théâtre agité de mille passions. Telle était, l'an passé, par une triste soirée, une des salles les plus sombres de la rue des Bons-Enfants. Le catalogue, assez vulgaire, avait attiré peu d'acheteurs; messieurs les bouquinistes du quai Voltaire étaient en majorité. Tout se vendit à juste prix; pas une de ces misérables épaves ne fut adjugée au-dessus de sa valeur; seulement, le dernier livre qui monta paisiblement à la somme de trente- six francs excita dans l'heureux adjudicataire un si vif transport de joie et d'orgueil, que toute l'assistance en fut frappée. Il est vrai que l'acheteur était un beau jeune homme, aux regards intelligents^ aux mains bien lavées, très bien vêtu, et plus semblable à quelque gentilhomme en bonne fortune qu'à un habitué de la salle des Bons-Enfants. Pendant que l'aboyeur, plus poli que d'habitude, époussetait ce vieux tome en vélin sali, et que le jeune homme s'acquittait entre les mains du comraissaire-priseur, les curieux eurent assez de temps pour s'assurer que ces feuillets échappés à tous les vents de l'orage et de l'oubli représentaient un manuscrit en langue espagnole, d'une belle et ferme écriture, l'écriture cursive des diplomates d'autrefois. Quand sa découverte fut bien et dûment enveloppée, et qu'il la sentit dans le fond de sa poche, notre amateur se dirigea vers la porte, ou-

bliant de saluer les bouquinistes des deux sexes... Mais il était écrit que cette soirée abonderait en surprises, et l'étonnement fut à son comble, quand on vit entrer un autre amateur eu grand habit de cérémonie, où brillaient trois belles décorations en or, appuyées d'un crachat fleurdelisé. Jamais pareille créature, en si grand appareil, n'avait fait une si belle apparition dans cette salle aux murailles croulantes qui n'avait jamais rien vu de plus jeune et de plus beau dans ses meilleurs jours que Charles Nodier, Pixérécourt, Chateaugiron, M.

Cigogne, Armand Berlin, M. de Sacy, Evidemment, le nouveau venu était en proie à une immense inquiétude, et voyant que la séance était levée : — Hélas, s'écria-t-il, j'arrive trop tard ! Heureusement, que parmi vous, messieurs, je vais retrouver l'acquéreur d'un manuscrit qui n'a d'intérêt que pour moi. En supposant qu'il ait été payé un louis d'or, j'en offre à l'instant vingt-cinq, non point que je sois bien féru de ces papiers si longtemps égarés, mais j'étais chargé de les acheter : j'avais prorais d'être exact, et si l'acquéreur du testament politique d'Antonio Perez n'a pas pitié de moi, je serai bien malmené par mon ambassadeur.

A ces mots, ce fut dans la salle entière la confusion des confusions. Chacun s'empressait de déclarer que le livre appartenait à un jeune homme inconnu qui sortait à l'instant même, et que son cheval avait emporté

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on ne sait de quel côté. Pas un des assistants ne connaissait le jeune homme, et c'était tout au plus si M. le commissaire-priseur, fort abattu par cet incident, se souvenait de l'avoir rencontré chez M. Potier, le libraire, à moins que ce ne fût chez Léon Techener.

L'Espagne avait grandement raison de s'inquiéter de ce triste et très habile traité «ur l'art de gouverner les hommes. Le jeune secrétaire d'ambassade, à qui le gouvernement de la Reine avait confié cette importante mission, aura mérité une vive réprim'ande. Il s'agissait de faire disparaître, au moins pour longtemps, un autre Traité du prince, écrit par un Machiavel espagnol, et voici que ce livre inconnu, que l'on pourrait appeler le bréviaire des rois despotes, eet publié, chez nous, l'honnête patrie et mère adoptive du Télémaque, par un Espagnol révolté, énergique esprit, âme vaillante, aimant l'Espagne en poète, en philosophe, en politique. Son nom est écrit en toutes lettres sur cette traduction faite avec un soin sans égal, le texte étant publié en regard du texte français Nous

avons nommé le docteur Guardia.

L'auteur de ce traité du gouvernement espagnol au temps de Philippe II et de son faible successeur Philippe III, n'est rien moins que ce fameux Antonio Perez, que M. Mignet a mis naguère eu si grande et si vive lumière. II avait appris, à l'école même de Tacite, le vrai style et li véhémence de rhistoire. Or, Tacite était en proîonde horreur à la cour de Philippe IL II conserva quatre ans de suite, dans son cabinet, l'admirable traduction des Histoires et des Annales, par Alamos de Barrientos, et son premier soin, quand il eut bien étudié cette éternelle condamnation de la tyrannie et des tyrans, fut de mettre au cachot le traducteur de Tacite. Ah ! s'il avait tenu dans les cachots de l'inquisition l'homme éloquent entre tous qui devait frapper, sans cesse et sans fin, par la haine, par l'ironie et le mépris des âmes justes, Tibère et Néron, Narcisse et Séjan, Philippe II, le bourreau des Flandres eût fait monter sur ses échafauds l'historien et ses histoires. En lisant ce grand livre, il eut comme une révélation de la malédiction à venir. Voilà,

se disait-il, mon châtiment ! Voilà ce qui m'attend, moi et mes pareils, quand nous ne serons plus les arbitres du monde.

Il mourut, heureusement pour Don Alamos qui, dans la confusion d'un nouveau règne, retrouva touf ensemble sa traduction de Tacite et la liberté. Antonio Perez avait été le camarade et l'ami du traducteur de Tacite.'Il l'entraîua dans son exil, et plus d'une fois il se servit des lumières et de l'éloquence de cet homme élevé à une si grande école. Un peu plus tard, lorsque Antonio Perez, accusé par le souverain luimême, fut chargé de fers, pas un des amis de sa fortune et de son pouvoir ne lui vint en aide; il ne trouva pour partager sa disgrâce, que le disciple de Tacite, Alamos de Barrientos, le stoïcien. Mais, sitôt qu'il eut compris qu'Antonio Perez était un traître, espion du roi Henri IV à la cour d'Elisabeth, espion d'Elisabeth à la cour de France, il rompit cette amitié suspecte. Il voulait bien être un ami fidèle et dévoué, il eût rougi d'être un complice. On ne voit pas qu'Antonio Perez ait éprouvé une grande honte de cet abandon mérité. C'était un grand esprit, un grand politique, embrassant d'un coup d'œil les conséquences des choses humaines, mais ce grand politique était un lâche. Il excellait à donner un bon conseil, il n'était pas capable de donner un bon exemple.

Antonio Perez est un des étonneraents de l'histoire. Il y a dans ces histoires de la fin du seizième siècle des choses qui nous dérangent et qui nous troublent : la lettre amicale écrite à Philippe II par le comte d'Egmont, qui va monter sur l'échafaud du duc d'Albe, et ce passage du testament de M. le duc de Montmorency, décapité à Toulouse par l'ordre exprès du cardinal de Richelieu. Dans son testament, M. le duc de Montmorency laisse à Richelieu le plus beau tableau de sa galerie. Ainsi, dans la dernière nuit de sa vie, on vit le duc de Biron, dans son cachot de la Bastille, sourire en songe à je ne sais quel enchantement qui le berçait sous la hache de l'exécuteur. Comment donc étaient faites ces âmes étranges qui pardonnaient si facilement et si volontiers leur propre supplice à leurs bourreaux ?

Antonio Perez écrivant du fond de sa

prison des conseils pleins de j-rudence au successenr de Philippe II, ne m'étonne guère. Il accomplit, tout simplement, un acte qui lui peut ouvrir les portes de sa prison. Quoi d'étonnant que le conseiller •de Philippe II se soit trouvé prêt à toutes les bassesses ? quel maître horrible il avait servi ! Philippe II est un fantôme. Il passe ■entre le meurtre et la débauche impitoyable. Il ne dit son secret à personne, il faut qu'Antonio le devine, et le serve à sa façon, le fer ! le poison ! l'embûche ! il suffit ciue l'ombre et le mystère aient leur part dans ces assassinats politiques. C'étaient des temps bien misérables, c'est-à-dire absolus. Antonio Perez le confident, lorsqu'il tombe en disgrâce, a perdu, non pas la confiance, mais l'amitié de son maître. On le chasse, et cependant on le laisse au gouvernement des affaires. II a tenté, qui le •croirait ? de plaire à la maîtresse du roi , que dis-je? il est accepté par cette princesse •d'Eboli, la même dont les grâces et la beauté sérieuse ont fasciné le grand poète Schiller : Par le dieu des miracle'i, cette

femme est belle ! c'est le cri du poète

Antonio Perez quand il ée fut assuré que son doux maître avait deviné ce mystère amoureux, soudain il prit la fuite, emportant des secrets si terribles, qu'ils finissent toujours par dévorer ceux qui les portent. Il se crut délivré de son ennemi à la mort de Pliilippe II, remplacé par Philippe III, un €nfant, mais cet enfant, sans fiel et sans rancune, en eut au moins contre le confident et le rival de son père. Ou ne voit pas qu'il soit tombé dans le piège que lui tendait le favori disgracié quand, sous prétexte d'instruire et d'éclairer le nouveau règne, il livrait au mépris de son propre fils le terrible Philippe II. Pas une misère n'est oubliée en cet état de l'Espagne en 1598. Le mal sous toutes les formes, l'injustice inactive et sans limites, le tribunal de la foi persécutant avec une violence égale à son avarice les nouveaux chrétiens descendants des juifs et des Maures; les bûchers pleins de malheureux et dévorant les plus bea«x livres. Dans le Pays Bas, le duc d'Albe, un bourreau digne de son maître, répandait le sang humain comme on répandrait l'eau des fontaines. Les turcs maîtres

de la Méditerranée et ravageant les côtes de la Sicile; les galères espagnoles chargées des revenus de la couronne, arrêtées dans les eaux de Gênes ou de Barcelone. C'est l'heure où le grand poète Cervantes, soldat à Lépante, déplorait en si beau langage, à la façon de Don Juan, son capitaine, la ruine et le déshonneur des flottes espagnoles. Les campagnes sont désertées par les paysans qui vont chercher la fortune en Italie et la liberté aux Pays Bas. Les couvents envahissent la terre à demi cultivée; on ne connaît plus que les biens de mainmorte. Hélas! pour peu qu'un homme ait quelque ind ustrie ou quelque génie, on le traite en hérétique. Eu ce moment funeste l'Espagne est réduite au quart de ses habitants et ne produit plus assez de blé pour les nourrir. Tout fait silence autour de ce roi malheureux et pauvre, en dépensant un million deux cent mille deux cents ducats chaque année. Et chaque année le trésor public restait sans ressources. Ne dirait-on pas que l'illustre auteur du Télêmaque, à l'aspect de tous ces ravages, causés par l'autorité aosolue et le caprice d'un seul, écrivait cette page éloquente qui fit bondir le roi Louis XIV au milieu des splendeurs de Versailles ?

« Souvenez-vous que les pays où la domination du souverain est plus absolue, sont ceux où les souverains sont moins puissants. Ils prennent, ils ruinent tout, ils possèdent seuls tout l'Etat; mais aussi tout l'Etat languit, les campagnes sont en friche et presque désertes. Les villes diminuent chaque jour. Le commerce tarit. Le roi qui ne peut être roi tout seul et qui ne l'est que par ses peuples, s'anéantit lui-même peu à peu par l'anéantissement insensible des peuples dont il tire ses richesses et sa puissance. Son Etat s'épuise d'argent et d'hommes.

Cette dernière perte est la plus grande et la plus irréparable; son pouvoir absolu fait autant d'esclaves qu'il a de sujets. On le flatte, on fait semblant de l'adorer, on tremble au moindre de ses regards. Mais attendez la moindre révolution. Cette puissance monstrueuse poussée jusqu'à un excès trop violent, ne saurait durer. Elle n'a aucune ressource dans les cœurs des peuples; elle a lassé et irrité tous les corps de l'Etat, elle

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contraint tous les membres de ce corps de soupirer avec une égale ardeur après un pareil changement. Au premier coup qu'on lui porte, l'idole se renverse et est foulée aux pieds. Le mépris, la haine, la. crainte, le ressentiment, la défiance, eu un mot toutes les passions se réunissent contre une autorité si odieuse. Le roi, qui, dans sa vaiue prospérité ne trouvait pas un seul homme qui osât lui dire la vérité, ne trouvera dans son malheur aucun homme qui daigne ni l'excuser, ni le défendre contre ses ennemis. »

Cependant ce vaste empire sous lequel le soleil ne se couchait jamais, tombait dans un immense désordre. On n'entendait dans l'Escurial plein de songes et de mensonges, que le bruit des colonies croulantes, La Catalogne se révolte, et le Portugal ressaissit soudain son indépendance. Il était une province obéissant aux caprices des courtisans du roi d'Espagne, il redevient un vrai royaume; il est resté un royaume. Et, s'il vous plaît, nous reumrqueroiis à ce propos l'intelligence historique de l'auteur de OU Blas. Nous croyons lire un roman futile, et voici que nous entnjus dans la grande histoire. Ecoutez le récit de Lesage en parlant de la révolution du Portugal Luimême , Antonio Ferez n'eût pas mieux dit.

« Peu de jours après le retour du Roi, il se répandit à Madrid une fâcheuse nouvelle : on apprit que les Portugais, regardant la révolté des Catalans comme une belle occasion que la fortune leur offrait de secouer le joug espagnol, s'en étaient saisis; qu'ils avaient prit les armes et choisi pour leur roi le duc de Bragance, qu'ils étaient dans la résolution de le maintenir sur le trône et qu'ils comptaient bien de n'en pas avoir le démenti, l'Espagne ayant alors sur les bras des ennemis en Allemagne, en Italie, en Flandre et en Catalogne. Ils ne pouvaient effectivement trouver une conjoncture plus favorable pour s'affranchir d'une domioation qu'ils détestaient.

L'Espagne obéissait en ce moment au fameux ministre Olivarès. Il était assez semblable à ce duc de Choiseul que nous verrons bientôt précipiter, en se jouant, la monarchie française dans sa ruine. Avec un

bon mo^, ces imprévoyants de la décadence avaient souvent dominé la plus triste situation. — « Sire, disait le duc d'Olivarès. à Philippe III, réjouissez-vous, V. M. vient de gagner une confiscation de 12 millions sur le duc de Bragance. » A ces mots, Olivarès espérait au moins un sourire, il ne rencontra qu'un air sérieux qui lui fit pressentir sa disgrâce. Et maintenant, si vous^ vouiez savoir à quel point l'auteur de GilBlas avait poussé le sentiment et le ressentiment de l'histoire, il vous suffira de vous souvenir en quels termes il a raconté les derniersmoments de grandeur du comte duc d'Olivarès, remplacé par son fils. — Prenez, disait-il, le ministère, et que tout périsse en vos mains.

L'histoire de la disgrâce des grands n"a pas toujours rencontré ces accents tristes et solennels. Admirons aussi ( Antonio Ferez, l'a bien dit dans sou livre ) avec quel sangfroid l'auteur de Gil Blas explique aux lecteurs par quelle suite de concussions, lesplus grands seigneurs de l'Espagne attentaient à la majesté de l'empire, et comment le premier ministre lui-même en était réduit, pour vivre et pour faire honneur à ses engagements, aux expédients les plus déshonorants II avait fait de la monarchie un immense encan, où les honneurs les plus rares, les faveurs les plus hautes, les grâces les plus contraires à la justice, appartenaient au plus ofirant enchérisseur.

« J'éprouvai la vérité du proverbe qui dit que l'appétit vient en mangeant; mais outre que je me sentais plus avide à mesure que je devenais plus riche, j'avais obtenu de Son Excellence si facilement les quatre grâces dont je viens de parler, que je ne balançai point à lui en demander une cinquième. C'était le gouvernement de la ville de Vera, sur la côte de Grenade, pour un chevalier de Calatrava qui m'en offrait mille pistoles. Le ministre se prit à rire en me voyant si âpre à la curée. Vive Dieu ! ami Gil Blas^ me dit-il, comme vous y allez ! Vous aimez furieusement à obliger votre prochain.

Ecoutez, lorsqu'il ne sera question que de bagatelles, je n'y regarderai pas de si près;, mais quand vous voudrez des gouvernements ou d'autres choses considérables, vous vous contenterez, s'il vous plaît, de la

moitié du profit; vous me tiendrez compte de l'autre. Ycus ne sauriez vous imaginer, continua-t-il, la dépense que je suis obligé de faire, ni combien de ressources il me faut pour soutenir la dignité de mon poste; car, malgré le désintéressement dont je me pare aux yeux du monde, je vous avoue que je ne suis point assez imprudent pour vouloir déranger mes affaires domestiques. Réglezvous sur cela. »

(( Sire, disait Antonio Ferez à ce roi mal disposé à l'entendre, c'est l'argent qui fait notre force eb notre ruine. Il nous soutient en nous donnant des habitudes vicieuses. Nous en sommes là, que si par malheur l'argent venait à manquer à l'Espagne, elle tomberait au dernier rang des nations. « Savez-vous un plus triste aveu, je vous prie, et qui soit déshonorant pour un peuple ? il disait aussi : qu'il fallait compter les hommes les plus infimes comme autant d'éléments de désordre. On voit qu'il a peur de l'émeute. Il redoute aussi les peuples vaincus: Ce sont des ennemis cachés; ils ne savent pas obéir. Il faut les ménager: « Car si l'on condamnait tous les délinquants, on n'aurait bientôt plus de sujets à gouverner. » C'est ainsi que cet ancien ministre entrevoit toute l'Espagne. Il y compte à peine un honnête homme, un sujet fidèle. Il sait que ûes flots de sang ne valent point pour la paix d'une cité des flots de clémence, et nous ne croyons pas que le terrible Philippe Il , avec son duc d'Albe et son grand inquisiteur, ait été jugé d'une façon plus formidable. En général, ce thème est triste. On entrevoit à chaque page une lueur d'incendie; on entend des tortures cachées dans ces silences; on devine des régicides sous ces respects.

Il indique certains remèdes qui font peur; il a des espérances qui font sourire. Après la flotte immense, emportée au loin par l'orage, et V Armada vaincue, Antonio Ferez revient sur l'Angleterre, et qui le croirait ? il ne trouve rien de mieux que ce rêve insensé : /e Wocm.s- continental. — Sire, dit-il encore à ce roi fainéant qui ne l'écoute guère, ignorez-vous ce qu'on a fait de la Bourgogne et des provinces environnantes, et de six mille villages éjiuisés dans ce pays

do la fécondité ? Ces malheureu9es provinces ne songent qu'à changer de maître; elles ne sauraient être plus à plaindre et dans une plus vaste ruine. Elles sont voisines de la France, 6t se tournent vers le roi de ce Royaume-Uni, tout d'une pièce. Ignorezvous que nous sommes détestés par la république de Venise, par la cité de Gênes et tous les potentats de la Péninsule ? Venise ne se cache guère de son ambition de délivrer toute l'Italie. Il faut aussi compter sur le mauvais vouloir des princes de Parme et de Savoie, et sur les conjurations de Florence, qui fut si longtemps le berceau de toutes les conspirations. Et si protonde est la menace autour de l'Fspagne, que le souverain pontife lui-même est un danger pour le pays de l'inquisition.

« Comme prêtre, il entend jouer un rôle intermédiaire et ne s'attacher à aucun parti. Mais il peu écouter la voix de la patrie, dont les sympathies pour la France ne se sont jamais démenties, et obéir au désir de satisfaire les vieilles prétentions de Rome, en rétablissant sa grandeur, ou se conduire d'après le principe des neutres, qui ne songent qu'à s'imposer comme arbitres. Il me semble, d'après tout cela, qu'au moment décisif, on ne pourrait compter sûrement sur son appui. ))

Quel beau langage ! on n'a pas retrouvé son pareil depuis la découverte récente des archives de Simancas. A chaque ligne on reconnaît le disciple ému de Tacite, et l'on comprend parfaitement l'inquiétude et la haine de Philippe II pour ce suprême invocateur des crimes et des hontes de la Rome impériale : — « Sire, dit encore Antonio Ferez, nous avons eu tort d'intervenir, et de ne pas laisser le roi Henri IV et son royaume à l'abandon des guerres civiles. On ne verra toute la force du nouveau roi que le jour où il sera tout à fait le maître et l'ami de son peuple qui commence à l'adopter, tant son esprit est pacifique, et tarit il comprend qu'au milieu du tumulte des armes, les lois sont à peu près sans force, et la relig'on sans respect. »

Ce sont là d'admirables conseils. Pas un de nous ne saurait être indifférent à cette haine de la guerre et de la violence, à cet amour de la paix et de la justice. On voii-

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drait citer aussi tout le passage admirable sur le rôle des divers ambassadeurs; sur la nécessité de donner au plus jeune un plus ancien, caché dans l'ombre, qui le calme et le conseille. En ce moment ou croirait lire un de ces grands rapport tout remplis de l'expression plus haute de la politique, et du sang-froid de ces hôtes venus de si loin, par lesquels les ambassadeurs de Venise, avant de prendre un rangdécisil dans l'administration de la république, expliquaient leur ambassade et préparaient les récompenses de leur retour.

Quant au détail du gouvernement espagnol, nous ne voudrions point terminer cette intéressante dissertation sans reconnaître, à la louange de la poésie, une intelligence égale à l'intelligence du roman.

L'art dramatique est un à point de l'histoire, et le plus éloquent detous. Si l'auteur de Gil Blas a pressenti toutes les plaintes formulées par Antonio Ferez dans ce livre exhumé par le docteur Guardia avec tant de patience et de talent, nous devons reconnaître aussi que l'illustre auteur de Ruy-Blas a mis en scène avec un talent sans égal les scènes les plus réelleset les plus vivantes indiquées ùa,ns V Art de gouaerner. Dans cette double conjoncture, on dirait volontiers que l'auteur de Ruy-Blas est un voyant, que l'auteur de Gil-Blasest un écho :

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