ACTE II, SCÈNE VI
AGATHON
Ainsi donc, Phidias, tu m'en crois incapable?
PHIDIAS
Je te crois un sculpteur partout fort estimable,
Tu connais le métier fort bien, et ton ciseau Peut fouiller une frise, orner un chapiteau ;
Ta main adroite, autour d’un torse de bacchante.
Sait enrouler le pampre et la feuille d’acanthe;
Et bien qu’au trivial tu sois toujours porté,
L’on rencontre chez loi certaine habileté.
Mais ce n’est point de l’art.
AGATHON
Tu dis?..
PU i DI A S.
L’art, c’est la flamme
Qui brûle; c'est le dieu qui bouleverse l’âme,
C’est le don merveilleux de deviner le beau,
C’est ce je ne sais quoi qui pousse le ciseau,
Quand l’âme du sculpteur, d’un démon obsédée,
Parvient à condenser en marbre son idée,
Et que le front brisé du Jupiter nouveau Laisse échapper Pallas de son puissant cerveau.
Je te l’ai déjà dit, ton âme, sybarite,
Dans de pareils travaux se fatiguerait vite.
Et tu ne pourrais pas subir un seul moment Les cruelles douleurs de cet enfantement.
Tu me croyais jaloux ? Écoute ma parole:
De l’art dont je parlais cette œuvre est le symbole.
De ces contours charmants j’aime la pureté,
Et la grandeur s’y mêle à la simplicité.
Ce n’est pas seulement l’idéal de la femme,
Ce que j’admire, moi, dans ce marbre, c’est l'âme.
Un rayon immortel anime sa beauté.
Dans son regard divin brille la majesté,
D’une chaste pudeur sa nudité se pare,
C’est bien une déesse! Aussi je le déclare,
Jamais rien d’aus<i beau ne parut à mes yeux..
Un sculpteur nous est né, remercions les dieux,
Oui, devant la Vénus courbant sa tète nue,
O génie ignoré, Phidias te salue !
(Phidias s’incline devant la slatue. — Praxitèle, ne pouvant plus moddrci' son eatbuusiasme au» derniers mots de Phidias, se précipité vers lui.)
Oh! qu’il est grand et beau ! Phidias! Phidias!
(En apercevant le visage d’Agathon qui le regarde, il va se jeter à ses
pieds . j
Au noin des immortels 11e nie repoussez pas.
aGATH ON, à part.
Le traître ! il écoutait; je crains qu’il ne révéle...
(Haut.)
Que fais-tu donc encor en ces lieux, Praxitèle?
Toi qui soupirais tant après la liberté.
Ton peu d’empressement m’étonne en vérité.
PRAXITÈLE
Maître, c’est vrai, vos mains ont brisé mon entrave, Écuulez-moi, pourtant.
(Phidias et scs amis s'approchent. Agathon s’efforce de détourner leur * attention.)
AGATHON
Ce n’est rien, un esclave Que j’affranchis... je vais être à vous à l’instant.
(Phidias et ses amis s’éloignent et reviennent examiner la statue. Chloé se tient à l’écart. — A Praxitèle.)
Toi, si tu me trahis, songe au sort qui t’attend.
PRAXITÈLE
A mon serment toujours je resterai fidèle;
Je me tairai.
AGATHON
De moi que veux-tu, Praxitèle?
PRAXITÈLE
Vous supplier encor. Laissez-vous attendrir.
Sans ma Chloé d’ici je ne saurais partir.
Maître, rendez-la-moi ; souffrez que la captive Avec moi de Milo puisse revoir la rive,
Là-bas nous bénirons tous deux votre bonté.
agathon.
Quoi 1 ce matin je t’ai rendu la liberté,
Tu n’es pas satisfait? tu demandes encore?
Je me lasse à la fin.
P RAXITÈLE.
Songez que je l’adore, llegardez-la pâlir et trembler devant vous.
Ali ! laissez-vous flécliir j’embrasse vos genoux.