sensible à la visite du docteur
ires ne seraient jamais parvenus de flèche qui Tavait frappé, et ffrirait horriblement, si toutefois Bmpoisonné. Aussi se prèta-t-ii
delà meilleure grâce du monde à un nouveau pansement, qui le mit en bonnes dispositions de nous écouter.
Nassar lui lit le récit de l'incident survenu la veille, et résuma les confidences de M. de Guéran. Un fait auquel nous attachions nous-mêmes peu d'importance, frappa d*abord le monarque afiricain.
— Les Domondoûs ont fait du mal à votre père, dit-il. Vous voulez, sans doute, vous venger. Prenez mes deux mille prisonniers, tuez-les sans pitié, je vous les donne.
Nous répondîmes que les hommes blancs ne se vengeaient pas, qu'ils faisaient du bien même à leurs ennemis. Mounza garda pendant un instant le sUence ; malgré de grands efforts, il ne nous comprenait pas.
— Alors, finit-il par dire en s'adressant à Delange, a vous m'avez secouru hier, si vous avez guéri ma blessure, ce n'est point parce que je suis votre ami.
— C'est parce que vous souffriez, répliqua le docteur. J'essaye de guérir tous ceux qui souf&rent.
Le roi fut encore un instant silencieux, puis mur-
é8 JLA VÉNLd NOIRE;.
18 mots qui peuvent se traduire ainsi : Les
\ blancs sont bien étranges I
sorte de révolution lente et progressive se
ans l'esprit de ce barbare. Il était encore oomprendre nos idées et de les pai^tager»
es le frappaient, il essayait de s'en rendre de se les rappeler, de les comparer aux Il vivait avec nous dans un monde nouveau
stinctivement il admirait.
asi, reprit^il au bout d'un instant, vous ne
)as que je vous donne mes prisonniers?
contraire, fit de Morin, mais noua les renia liberté.
est impossible, dit Mounza lorsque cette
ui fut traduite, mes soldats se révolteraient, nous prenons à l'ennemi leur appartient
à moi«
one-^nous alors ta part de butin, âs-je har*'
i, je la donne à ta sœur, dit le roi.
st bien ; merci pour elle. Nous délivrerons
les, les enfants et les blessés.
— 8oi4 ! Dans votre pays, que faites- vous donc des prisonniers? demanda-t-^il au bout d'un instant.
— Nous les gardons quelque temps, répondit de Morin, pour qu'ils ne puissent pas nous nuire. Lorsque la guerre est ternûnée, nous les renvoyons chez eux.
— Et où les gardez- vous?
— Dans nos villes ; les officiers peuvent même en sortir, ils sont libres sur parole.
Nassar ne put traduire cette dernière expression, et nous dûmes employer une périphrase, pour l'expliquer au roi.
— Et cela suffit ? dit Mounza.
— Les blancs ne mentent jamais, répondit imprudemment de Morin.
— Ah ! s'écria le roi. Alors, dites-moi si vous croyez que votre sœur reviendra dans mon royaume et m*épousera*
De Morfn avait commis la faute, il dut la réparer.
— Elle reviendra certainement, fit-il, si nous retrouvons notre père et s'il lui permet de t'épouser,
— Mais lui permettra-t-il ?
'^jf^^KTH^;:?^
Je ne puis pas le savoir et je ne puis pas te me chose qu*on ne sait pas c'est it que nous ne mentions pas.
) se fit.
bMounza, vous voulez vous rendre le tu appelles les Maleggas et qixe s Maoffffous? ^e puis vous y con- 'ai aucune 'bataille à livrer ; le roi allié. Mais si votre père a quitté son
plus loin.
pas m'éloigner autant de mon pays.
conquérir notre sœur?
ais sûr de la conquérir , ât-il, je
)yaume !
)as besoin de traduire cette phrase,
les tant il y eut d'expression dans le
l^este et dans la voix de Mounza
que le roi des Mombouttdus ferait ié de sa prochaine arrivée et que ait sa marche vers le Sud. Quant
ils devaient être dirigés immédia-
tement sur le district de Degberra ; mais i serait défendu, sous peine de mort, aux soldats chargés de leur garde, de les maltmiter.
— Décidément, disait Delange en revenant avec nous vers notre campement, Mounza se civilise de . plus en plus; Tamom* fait des prodiges. Ne trouvez* vous pas cependant, messieurs, invraisemblable la conduite de ce sauvage ? Lorsque nous raconterons cet épisode de voyage, personne ne voudra nous croire. Je vois d'ici les esprits forts du cercle s'écrier : €, Allons donc ! Vous nous la faites bonne! Au lieu de filer le parfait amour avec M™* de Guéran, et de se mettre à la recherche de son soi-disant père, un monari«ue africain vous eût tout bonnement massacrés ou empoisonnés. Puis, débarrassé des gêneurs^ il aurait enfermé la baronne dans son palais, pour en faire sa maîtresse de gré ou de force. »
— Vous avez raison, mon cher Delange, répondit deMorin, les imbéciles et les ignorants parleront ainsi. Cela prouvera simplement qu'ils né connaissent pas le caractère crédule et naïf du nègre,
.qu'ils ne se repdent p^^ compte surtout du prestige
incroyable que les blancs eteroent sur toutes ces peuplades africaines. Les hommes intelligents se donneront la peine de réfléchir; ils se diront que les plus forts et les plus nombreux n'osent pas toujours s'attaquer aux fêdbles. Ici la couleur de la peau jouit de grands privilèges; en Europe, Féducation, le grade en ont d'aussi grands. Prenez un régiment, enyoyez-le en campagne, isolément, loin de tout contrôle, à l'abri de toutes craintes. Les soldats sont deux mille, les ofllciers au nombre de vingt, et ces vingt hommes, l'épée au fourreau, imposeront leur volonté à cette foule armée de sabres et de fusils. Matériellement, Mounza ne saurait nous craindre ; moralement, sans le savoir, il tremble devant nous.
— Alors, dis-je à de Morin, suivant vous, nous n'aurons jamais à combattre le roi et son armée?
— Oh! je ne dis pas cela! Le jour où nous ne voudrons pas retourner dans ses États, lui abandonner M"~ de Guéran, il peut devenir terrible. L'influence exercée en ce moment sur lui s'effacera devant sa passion : le sauvage reprendra tous ses droits et je ne donnerais pas alors grand'chose de nos trois
LA VÉNUS NOIRE. iOS
existences. Mais, mon cher ami, laissons-nous condor par les événements, comme nous Tavons toujours fait ; si nous avions tout calculé avant de nous mettre en route, Paris aurait encore Thonneur de nous posséder*
Dans raprès-midi, des officiers de Mounza vinrent nous chercher pour nous demander de choisir nos prisonniers. Sans discrétion et sans délicatesse, nous en délivrâmes beaucoup, ou plutôt nous les fîmes délivrer par notre protégé, ThÔte de M. de Guéran. Il choisissait ses amis, et aussitôt on les faisait sortir de l'enceinte. Il acquit ainsi, à peu de frais, une grande réputation dans son pays, et passa bien*^ tôt à l'état de sorcier, ce qui lui faisait une position superbe. La dette du baron était payée.
"* ■ Vl\ -'Â-*?.
lirait que T Afrique, flattée d'être visitée par les (ns, leur ménage chaque jour une surprise î, veut les étonner par la diversité de ses s et de ses mœurs : le sol, et ceux qui le t, changent d'aspect à tout instant, pour que d ne se fatigue jamais, que la curiosité soit j en éveil, l'imagination sans cesse surex-
nous rencontrions un peuple de nains, les aujourd'hui nous sommes en présence, chez îggas , d'hommes de grande taille, avec dc.i ies jambes admirablement proportionnés. Le t découvert, Tceil allongé, la bouche bien faiie, bronzé. Hier, nous combattions contre les loûs, de véritables brutes, lâches et cruels; li, nous sprpmes reçus à bras ouverts par
des gens hospitaliers, braves et presque intelligents.
Les naturels que nous avons visités depuis quelques mois, ne peuvent se décider à cultiver la terre, si peu exigeante cependant et prête à se contenter des moindres avances ; ils coupent la moissou avant qu'elle soit mûre, arrachent les fruits encore verts, se montrent ingrats de toutes les façons envers le paradis où le hasard les a fait naître. S'ils sont las des légumes et des fruits qu'ils n'ont que la peine de récolter, si la manne qui leur tombe du ciel ne leur suf&t plus, s'ils veulent une nourriture plus substantielle, ils vont piller leurs voisins, voler leur bétail, s'engraisser à leurs dépens.
Depuis plusieurs jours, au contraire, nous parcourons un vaste territoire parfaitement cultivé, où rhabitant se suffit à lui-même. Les bœufs formen la richesse du pays, et chaque bourgade en possède une grande quantité. Ils errent dans de vastes pâturages, arrosés par de nombreux ruisseaux courant vers le Kibali, La fraîcheur de l'eau conserve même pendant l'été, à ces prairies les vertes cou« leurs que leur a données la saison des pluies. De
• :'Ayf\i^f^^
3i8 les entourent et les protègent des ï soleil. Si la plaine est trop vaste pour amment abritée par sa bordure forestière, ï épars çà et là Tempêchent de se brûler et isécher. loi c*est un tamarin de quatre- )ds de diamètre et qui forme berceau ; là ) dont le tronc atteint dix-huit mètres de
stiaux qu'on ne laisse pas en liberté sont lans de vastes kraals entourés de palissagardiens les surveillent et allument de )ux pour les protéger des moustiques et 5hes. Nous sommes au milieu d'un peuple irs, aux mœurs douces, mais qui peut êti;e i se défendre contre ses voisins, dont il exie. Aussi des sentinelles veillent-elles sans our des parcs et des villages, le tambour yours prêt à réunir la tribu et à lui faire es armes . Cependant, comme s'ils voulaient qu'ils ne sont ni des envahisseurs ni des urs, qu'ils se bornent à protéger leur sol, neures et leurs familles, les Maleggas n'ont
aucuee arme défensive. Ils remplacent Tare et la flèche par un couteau à longue lame et une terrible massue à tête de fer. <j
Ils sont terribles dans la défense, et lem's voisins le savent si bien qu'ils hésitent à les attaquer. Les Maleggas se montrent du reste de bonne composition avec eux : pour jouir de la paix, pouvoir élever tranquillement leur bétail, ils payent certaines redevances aux tribus dont ils redoutent la force. Quant aux Domondoûs, leurs voisins du Nord, ils ne s'en inquiètent pas : les Mombouttous &e chargeant tous les ans de mettre à la raison cette tribu et d'emmener en esclavage, comme nous Tavons vu faire, tous ses hommes valides.
^^x milieu de cette peuplade^ dépaysée au cœur de l'Afrique, et que Dieu semble avoir donnée comme exemple aux tribus voisines, exemple qui ne leur profite guère, nous devons facilement trouver les renseignements que nous cherchons.
Si le hasard ne nous avait mis entre les mains les notes écrites par M. de Guéran, nous n'aurions rien appris chez les Domondoûs, incapcdbles decom-
408 LA VENUS NOIRB.
ôme nos interprètes et de leur . répoijdre.
ecla connaissance que nous avons acquise es noirs, très-variés /mais ayant toujours certaines analogies, nous arrivons souvent cliquer et à saisir le sens des réponses, laire de tous ces peuples n'est pas conjomme le nôtre : quelques mots simples, xpressions usuelles forment le fond de la t arrive peu à peu à les connaître, et le ïgard remplacent avantageusement, d*un l'autre, les défaillances de la parole, étions n'ont pas toujours été faciles : dans rs districts que nous avons traversés, ée causait un grand émoi. Le roi Kadjoro pressé cependant de faire prévenir ses is n'avaient rien à craindre desMombout- [iza avait, en même temps, établi une disoureuse dans son armée, et pour y paripité du premier coup quelques maraudeurs 3 pillards.
es attentions délicates [de Mounza et les ents de leur roi, les paisibles Maleggas
commençaient par prendre la fuite à rapproche de cette formidable armée tumultueuse et toujours désordonnée. Peu à peu, cependant, lorsque les soldats, après s'être arrêtés, avaient construit leur camp, lorsqu'on les voyait déposer leurs armes et s'étendre paisiblement à l'ombre, les naturels revenaient sur leurs pas, s'approchaient et se dirigeaient généralement de notre côté.
Sans être vêtus d'une façon à peu près complète^ comme les Mombouttous, les Maleggas ont une sorte de caleçon fait de peau de vache qui les rend présentables. Leur tatouage, très-compliqué, composé de lignes courbes et de lignes droites s'enchevêtrant les unes dans les autres, de zigzags et de cercles entrecroisés, complète leur parure. Les femmes, à l'exemple de leurs sœurs des autres tribus, remplacent la robe par quelques plantes adroiteînent disposées, mais elles ne lésinent pas sur l'étoffe, qui est toujours de grande largeur. Sous l'Equateur, la nature fait bonne mesure au feuillage, et les dames maleggas profitent de cette générosité pour donner de i'amplenr a leurs vêtements.
ipes no tardent pas à se former autour a nous regarde avec curiositéi sans trop 6. De notre côté, nous cherchons dans la une ou la femme, qui semble offrh* le anties d'intelligence. Quand on a trouvé le appelle, on lui fait signe de s'avancer. H lit mine de fuir, mais ses compagnons le b il se décide à marcher vers nous, en se pesamment sur ses hanches, n de nous interroge celui qui vient de ns notre cercle. M, de Guéran fait tous la conversation. Ici nous apprenons qu'il dans le village voisin près de quinze araissait malade, fatigué, nous dit-on ; il plutôt qu'il ne marchait. On lui a donné I dans cette cabane qu'on nous montre au est reposé tant qu'il li voulu et, lorsqu'il plus fort, il a repris sa route vers le Sud.
ins ainsi, pas à pas, notre compatriote; ns, pour ainsi dire, ses forces renaître, devenir plus longues. L'hospitalité des lâte sa convalescence : dans les villages
LA VÉNUS NOIRE. * Hl
de la frontière, c'est encore un malade qui chancelle ; dans les bourgades du Centre, c'est un homme plus actif, plus vigoureux. Il marche et ne se traîne plus.
Son portrait ne varie jamais ; il semble gravé dans la mémoire de toute la peuplade. Ceux qui n'ont paà vu Thomme blanc ont entendu parler de lui si souvent, qu'ils le connaissent et peuvent le peindre. Le passage de cet étranger dans le pays a été un véritable événement, dont le souvenir n'est pas encore près de s'éteindre.
On s'accorde à dire qu'il avait une longue barbe blonde et de longs cheveux. Ce dernier détail sur* prend d'abord la baronne, qui a connu son maa*i avec des moustaches et des cheveux courts, mais elle comprend aussitôt que M. de Ouéran, auquel les Domondoûsont enlevé tous ses bagages, s*est trouvé obligé de laisser pousser ce qu'il ne pouvait plus raser, ni tailler. Les voyageurs du centre de l'Afrique, même ceux qui n'ont pas été pillés, comme le baron, ne donnent pas, du reste, de grands soins à leur toilette, et nous sommes privilégiés sousee rap-
port, grâce à Joseph, élevé dès le commencemenl du voyage au rang de barbier de l'expédition. Souvent .môme, au point de vue du teint, les Européens finissent par ressembler aux Africains : les blonds deviennent café au lait, les bruns couleur chocolat ; des coups de soleil écaillent la peau, on est mécon- ] le et on pourrait passer inaperçu sinon parmi
les véritables noirs, du moins chez plusieurs peuplades moins foncées. M. de Guéran paraît avoir sauvé de son désastre les vêtements qu'il portait sur lui ; on nous fait comprendre qu'il était habillé à peu près comme nous. Ce détail semble ravir miss Pôles ; elle ne nous avait pas caché qu'elle craignait de retrouver le baron de Ouéran à Tétat de sauvage, « ce qui serait bien sbockingy » ajoutait-elle.
Les naturels nous indiquent toujours, d'une façon très-précise, la route suivie par l'homme blanc pour se rendre de leur village dans la bourgade voisine ; mais il nous est impossible de savoir de quel côté il s'est dirigé, le jour où il a quitté leur pays, et s'il l'a quitté. Leurs connaissances et leurs renseignements ne dépassent jamais un rayon de cinq ou six «ieues;
LA VÉNUS NOIRE. Il3
les districts du Nord ignorent ce qui se fait dans les districts du Centre et du Sud. Il ne saurait en être autrement dans un pays où les communications sont des plus difficiles et où les journaux font absolument défaut. Nous ne serons fixés, sous ce rapport, qu'auprès du roi qui, d'après divers renseignements, semble avoir donné l'hospitalité au voyageur européen. En attendant, grâce à l'intelligence des Maleggas, nous pouvons dater, en quelque sorte, chaque étape de notre compatriote : il est arrivé, chez eux, au milieu d'octobre, à l'époque où nous quittions nous-mêmes Paris pour nous mettre à sa recherche. Il y a donc juste un an, puisque nous sommes en octobre 1873. Nous pouvons même nous rapprocher encore de lui par la pensée, car il n'est pas douteux qu'il ne soit resté plusieurs mois chez les Maleggas : il aura profité de leur hospitalité pour prendre des forces, se refaire, comme on dit vulgairement, avant de tenter de nouvelles entreprises. Six ou huit mois seulement nous séparent donc de lui, six ou huit mois nous échappent; com-
114 LxV VÉNU8 NOIRE.
emplis? C'est ce que nous ne pouà savoir,
de la résidence royale, le pays de^ is pittoresque, et les villages se s , nombreux. Ils s'élèvent sur 3mblent comme accrochés à leurs leuris. On est tenté d'oublier VA- *oife en Normandie. Des chèvres oUine, des vaches paissent dans la pâtres armés de lances et de mas* ) gardent les troupeaux. De belles } rejetées en arrière, la jambe ner-> irtent sur la tête de grands vases, .
5rs la rivière. Devant les cabanes, 9 vérandah en feuilles de banani^, se : depuis le vieillard à tète grise, :|ui s'essaye à msîrcher. Le soleil
rayons sur ce tableau ; des parité indicible s'échappent des bou- ^uronnés de flôurs, les oiseaux I feuillage. Nous prenons le plus
JuA VKNUS NOIRE. 415
d'atance possible sur Farinée pour jouir de tous ces spectacles avant qu'ils- soient troublés.
Enfin aux roulements de nos tambours répondent dans le lointain d'autres roulements, des cris se font entendre, des hommes courent, des soldats apparaissent. C'est Kadjoro qui vient à la rencontre de son allié Mounza. Malgré la simplicité de ses mœurs, il a trouvé l'occasion de faire un peu de mise en scène; en sa qualité de souverain africain il ne saurait se priver de oe plaisir
cLe souverain des Maleggas avait pris par la main son confrère en royauté, et l'entraînait vers un immense baobab , sous lequel il donnait ses audiences et ridait la justice. Le sol , sur une étendue de vingt mètres carrés environ, était tapissé de peaux de bœuf; des troncs d'arbres recouverts de la dé-
LA VENUS NOIRE. il7
sauvage », affirme miss Pôles, qui déjà, derrière ses lunettes bleues, a fait ses petites remarques et Tient les joindre aux nôtres.
— Prenons garde, me dit de Morin à ForeUle, elle est capable de s^enflammer pour Kadjoro et de faire quelque nouvelle folie.
Je promets à notre ami de la surveiller.
Le roi ne s'ei^t pas encore assis ; il cause avec son hôte et l'interroge sans doute sur notre compte, car il nous regarde souvent, ce qui fait palpiter miss Pôles, déjà persuadée que le nouveau souverain la remarque et l'admire.
' — Comme il est bien mieux que Mounza ! ne cesset-elle de répéter.
Tout à coup fCadjoro, renseigné sans doute à notre siyet par son royal ami, le quitte brusquement, marche de notre côté, nous tend la main à tous trois, s'incline devant nos deux compagnes, comme le ferait un véritable Européen, et, d'un geste, nous invite à le suivre.
— C'est charmant, murmure P^laiige, ce sauvage {I des allui^es de ^rand seigneifr|
it observer que Kadjoro s'est sans ift de M. de Guéran, nous suivons ns bientôt le tapis de fourrure.
s l*enceinte réservée s*esl faite au le des Maleggas. Une vingtaine §s à une distance respectueuse, )umons dans des espèces de conéphant, tandis qu'ils remuent les pied pour agiter des petites sonles à leurs poignets, à leurs getievilles. Derrière ces musiciens ide de nous contempler : chacun )inte des pieds, quelques grands ; même, an mépris de toutes les 3 dos de leurs voisins ; mais per- )T dans l'enceinte réservée au roi me femme n'apparaît à l'horizon ; Dut bannies, chez les Maleggas, 3ns publiques.
Kadjoro, Torchestre fait silence, e sui' les sièges que le roi nous
désigne, et Teutretien, depuis si longtemps désiré, commence.
— Soyez les bienvenus dans mon royaume, nous fait d*abord dire Kadjoro. Vous êtes les amis de mon allié, le roi des Mombouttous; cela me suffit et je n'ai pas besoin de connaître vos projets.
— Ces projets, dit aussitôt de Morin, nous voulons m contraire te les confier. Nous ne devons pas avoir de secrets pour celui qui nous a offert une si généreuse hospitalité, depuis que nous sonunes dans ses Etats.
— Parlez, répond le roi, j'essayerai de vous être utile.
— Nous te croyons; celui qui voit ton visage et entend le son de ta voix, ne peut pas douter de ta franchise.
De Morin venait d'exprimer notre pensée à tous ; on se sentait, à première vue, entraîné vers ce sauvage, bien supérieur à tous ceux que nous avions vus et même au roi des Mombouttous.
— Prenez garde de blesser l'ombrageux Mounza
qu'une cruelle maladie avait altéré, et jetant on coup d'oBil sur M"** de Guéran, jeune, charmante, le teint animé par Témotion qu'elle ressentait en ce moment, il se dit qu*elle pouvait bien être la fille de l'étranger. Sans lui donner le temps, du reste, de prononcer quelques paroles dangereuses poumons, de Morin avait aussitôt repris :
— Nous avons fait un long et périlleux voyage pour nous entretenir avec toi. Nous te supplions de nous dire tout ce que tu sais sur le compte de celui qui fut ton hôte.
— Oui, il a été mon hôte et mon ami, dit d'une voix vibrante le chef des Maleggas.
— Où est-il? demanda vivement de Morin. Serait-il encore dans tes Etats?
— Non, non, répondit avec tristesse le roi. Il m'a quitté depuis longtemps.
Nous partagions tous l'émotion de M"* de Guéran. Quant à notre compagne, elle s'était levée, et, pâle, frémissante, résolue à connaître le plus vite possible son sort, elle adressait elle-même au mo- WNfde africain des quest|Qps que N^s^r traduisait.
Ces qfaestions n'ont peut-être pas été posées dans vr^A^ii «iN je les écris, mais cet entretien, auquel s sommes tous mêlés, sans excepter 3st encore aujourd'hui si présent à ma [ue je suis sûr de ne rien oublier et de oaper, ni sur le sens des demandes, ni sur réponses, faites sans hésitation et avec la re franchise :
i qui fut ton hôte et ton ami existe-t-il ivait' osé demander brusquement M"^ de
e sais pas, répliqua le roi; depuis le jour achi mes frontières, je n'ai plus eu de ses
lelle époque t'a-t-il quitté?
) fit un calcul, donna quelques explications et nous comprîmes que six mois à peine jcoulés depuis le départ de M. de Guéran.
çpiel côté s'est-il dirigé après t'avoir dit
3 le Sud, dans la direction des montagnes.
1 pays a-t-il rencontré en sortant du tien?
— Le Vlindi.
— Est-a grand?
— Oui, il s'étend jusqu'aux montagnes.
— Coiument s'appelle le roi qui le gouverne ?
— Ce n'est pas un roi, c'est une reine, la reine \\^alinda, qui a donné son nom au pays et à ses sujets ; on les appelle les Walindis.
Nassar nous fait observer qu'en Afrique lorsque le nom d'un pays commence par un U, le nom des habitants commence par Wâ.
— Penses-tu que cette reine ait permis à notre père dé continuer sa route? demanda de Morin.
— Non, je ne le pense pas. Elle ne laisse même pas ses voisins, ses alliés, comme nous, pénétrer sur son terrîtoire.
— Cependant, d'après ce que tu dis, notre père semble y avoir pénétré?
— Oui, malgré tous mes conseils ; mais on l'aurn fait aussitôt prisonnier.
— En es-tu certain?
— Il ne peut en être autrement : il n'est pas revenu dans mes États.
i2\ LA VKNUS, NOIRE.
.— Il n'avait pas besoin d'y revenir, s'il a pu franchir les montagnes?
— On ne peut les franchir. Ce sont les frontières de la terre ; elle finit là.
Au lieu de combattre cette erreur, de Morin dit au roi :
— Alors , si notre père existe encore , nous )e trouverons chez les WaÙndis?
— Non, vous ne le trouverez pas; on vous fera prisonniers comme lui, dès votre arrivée dans le pays.
— Nous achèterons le droit de passage , dis^-Je aussitôt.
A peine Nassar eut-il traduit ces mots de son mieux, que le roi lui demanda des explications : H ne pouvait saisir le sens de ma phrase. En effet , dans les contrées, où les marchands d'ivoire et d'esclaves n'ont jamais pénétré, l'idée de prélever an droit de passage n'est pas même venue à l'esprit des indigènes; ils reconnaissent que chacun est libre de traverser les terres incultes, et regai*- (JjepJ, à de rare» exceptions près, comme une f^iv^ur.
La VÉNUS NOIRE. lâO
la yisite d'un étranger. Si, dans les régions arrosées par le Nil et sur le parcours des caravanes, on exige ua teibut, c'est que les marchands d'esclaves, dans la crainte qu'on ne délivre leurs prisonniers, ont pris autrefois Fhabitude d'offrir des présents aux chefs pour obtenir leurs bonnes grâces. Ceux-ci ont ignoré longtemps pour quel motif les étrangers allaient ainsi au-devant de leurs désirs, ils ont fini par s'tti rendre compte et sont devenus d'une rapacité inouïe avec les hommes blancs, qu'ils prennent tous indistinctement pour des négociants de chair humaine.
— La reine des Walindis , reprît Kadjoro , dès qu'il eut compris ce qu'on voulait lui dire, refusera vos présents et ne vous permettra même pas d'ar^ river jusqu'à sa résidence.
— Nous y arriverons de force, dit de Morin.
— On voit bien. que vous ne connaissez pas mes voisins, répliqua le roi ; je suis puissant, je suis fort, et cependant je leur paye un tribut pour qu'ils ne me fassent pas la guerre.
— hëuv armée est donc plus nombreuse que la tienne?
mais les bataillons de femmes qui la eom-^ )uvantent mes soldats.
s*aperçut de notre étonnement et «*eindonner à Nassar les détails suivants : Au ment de son règne, les Walindis avaient p envahi le territoire des Maleggas pour le razzia de bétail. Il s'était vailiamm^Eii ît peut-être allait-il remporter la victoire , troupe nombreuse de femmes, cômmana reine, avait pris part au combat, et mis, jistanls, son armée en fuite^ Ces guerrièil n'avait jamais soupçonné l'existence, mes, belles pour la plupart, d'une force bravoure extraordinaires. Elles ne per- ; leur temps à lancer des flèches, elles talent pas à distance; elles se précipi- 3 baissée, dans la mêlée et y faisaient s ravages avec leurs piques acérées et 5 couteaux. On ne pouvait ni les étreindre, rocher de trop près : leurs fronts, leurs
T.A VKNUS NOIRR 127
COUS, leurs tailles, leurs poignets, leurs jambes audessus du jarret, leurs pieds au-dessus de la cheville , étaient entourés de cercles en fer bardés de lames aiguisées d'un pied de long, qui leur servaient à la fois d'armes offensives et d*armes défensives. Elles poussaient en combattant, disait le roi, des cris terribles; leurs yeux lançaient des éclairs, leurs bouches écumaient; elles ne faisaient jamais ^âpe, dadai^T^^aient les prisonniers, et dès qu'elles avaient blessé un ennemi, elles Tachevaient. Aussi ces femmes inspirent -elles aux Maleggas une terreur invincible, et c'est à cause de cette terreur que Kadjoro avait cru devoir faire d'habiles concessions à ae& voisins, et acheter l'alliance de leur reine , rinvincible et belle Walinda, comme on l'appelle dans le pays.
— Je crois, dit de Morin en se tournant vers nous, que nous avons trouvé au centre de l'Afrique un nouveau royaume de Dahomey.
. — Et moi, je crois, nmrmura Delange à mon oTBiMé, que je vais ôtre bientôt en prôaenoe do ma Vénus noire.
i'I^ LA VÉNUS NOIRE.
les amazones, dont rexistence vient de nous évélée, méritent que nous comptions avec nous ne devons pas cependant laisser soup- • qu'elles nous effrayent, si de Morin a-t-il repris la parole, et, s'adresti roi :
e comprends, lui dit-il, que tes troupes, pour- Bulement de lances et de massues, redoutent e des Walindis et ses guerrières. Mais il ne en être de même pour nous : avec nos nous pouvons tenir l'ennemi à distance et ainsi les luttes corps à corps que tu dis meur-
) connais vos nrmes, répond le roi; votre corn» 3 m*a parlé de leur puissance. Je sais qu'elles , la foudre, mais je sais aussi qu'elles m p0Ur
LA VÉNUS NOIRB. 12B
vent pas toujours la lancer. Il arrive un moment où elles ne valent pas même nos massues que tu sem* blés dédaigner.
M . de Guéran avait évidemment expliqué de son mieux à Kadjoro le mécanisme des armes à feu, et le roi nègre se rendait compte de leur, inutilité, lorsque les munitions venaient à manquer.
— En effet, reprit de Morin en montiant sa carabine, il arrive un moment oix cette arme ne donne plus la mort. Mais elle peut, en quelques instants, disx>erser ou détruire toutes les forces des Walindis. Demande à ton allié combien il nous a fallu de temps pour vaincre les Domondoûs, lorsque nous avons pris part au combat.
Kadjoro secoua la tête. Nous ne l'avions pas con-* vainen ;
— Mes voisins du Sud, fit-il, sont plus terribles que mes voisins du Nord; je ne crains pas. les Domondoûs et je redoute les Walindis. Tu massacreras peut-être la moitié de leur armée; Vautre moitié t'exterminera toi et les tiens. Votre père les savait redoatablos et partageait mes craintes.
— Ce qui ne Ta pas empêché, répliqua de Morin, de se pendre, seul, au milieu d'eux. Nous ne pouvons pas hésiter à faire ce qu'il a fait, lorsqu'il s'ag^it de le délivrer, de le sauver.
Kadjoro, entêté comme tous les nègres, ne céda point.
— Votre compatriote était seul, reprit-il, on ne le craignait pas ; sa vie a peut-être été épargnée. Vous êtes nombreux, vous êtes armés, on vous tuera.
— Eh bien, on nous tuera ! s'écrièrent de Morin et Delange, auxquels je crus devoir me joindre
Au lieu de nous admirer, Kadjoro jeta sur nous un regard de pitié ; la sagesse, la prudence domi* naient chez lui l'enthousiasme. Mais le roi desMombouttous vint à notre secours: si Kadjoro, en sa qualité de nègre, avait ia bosse de l'entêtement, son fvère africain était, de son côté, orgueilleux à l'excès, et de Morin, depuis un instant, faisait tous ses efforts pour surexciter cet orgueil. Mounza prenant à parlie le roi desMaleggas, lui dit que les blancs étaient ses hôtes, ses amis, qu'il ne les abandonnerait pas
et maicherait avec eux contre la peuplade qui retenait leur père prisonnier.
— Tu le feras battre, répondit tranquillement Kadjoro.
Aucune parole ne pouvait mieux servir nos intérêts. Mounza devint furieux, prétendit que son armée était invincible et qu'il le prouverait bien. Si M"* de Guéran ne s'était pas jointe à nous pour le calmer, il eût déclaré, sur l'heure, la gueire au roi des Maleggas, afin de bien établir sa force. Mais, dès lors, nous pouvions compter sur notre puissant allié : il était décidé à se mesurer contre la tribu des Walindis. Peut- être que Tadroit Kadjoro jouait avec lui un jeu semblable au nôtre : il l'irritait contre des voisins incommodes, dangereux, qu'il n'osait attaquer et que Mounza, par orgueil, allait combat- Ire. Quel que fût le résultat de la lutte, le roi des Maleggas devait y gagner : la défaite des Mombouttous les rendrait moins exigeants envers un allié qu'on traitait parfois en vassal ; leur victoire, au contraire, diminuerait la puissance des Walindis et peut-être arriverait-on à ne plus payer de tribut.
Les rois nègres sont, en maintes circonstances, de très-fins politiques, et Kadjoro, plus intelligent que tous ses collègues, devait au besoin se transformer en diplomate et réussir dans l'emploi.
Nous venions, en une hernie, de faire un grand pas : nous savions de la façon la plus précise que, six mois auparavant, le baron de Guéran s'était dirigé vers FUlindi. Nous avions des raisons sérieuses de croire qn'il se trouvait dans ce pays, dont quelques journées de marche seulement nous séparaient. Enfin, Mounza, qui peut-être aurait refusé de pénétrer plus avant dans le Sud, s'était décidé, non plus seulement pour complaire à M"** de Guéran, mais par orgueil de nègre et de souverain, à nous suivre, à tenter avec nous de nouvelles aventures. Nous n'avions plus d'efforts à faire pour l'entraîner au loin ; il s'agissait, au ' contraire, maintenant, de tracer deâ limites à son zèle, de calmer une ardeur qui, mal appliquée, nous serait nuisible.
En effet, si, comme l'affirmait Kadjoro, ses voisins étaient redoutables, l'armée de Mounza, malgré no-
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JUA VÉNUS NOIRE. 133
tre appui, pouvait être battue, massacrée, et nous partagions son sort. Il fallgdt . donc, dans notre intérêt, dans celui de M""* de Guéran, dans Tintérêt de tous, éviter, si nous le pouvions, de nous mettre en hostilité avec la Vénus noire, comme Delange persistait à rappeler.
M"^ de Guéran, dont l'influence sur Mounza était d'autant plus grande qu'elle ne daignait jamais Texercer, se chargea de prêcher au roi la prudence, sans cependant éteindre tout à fait ses idées belliqueuses. Elle lui conseilla d'envoyer à Walinda une sorte d'ambassade chargée de proposer une alliance et de demander une entrevue . Si la reine acceptait, l'armée des Mombouttous pénétrerait pacifiquement sur le t^ritoire voisin, et nous aiderait dans nos tentatives pour délivrer notre compatriote. Si, au contraire, Walinda refusait l'alliance on marcherait contre elle, et les Européens, la conscience tranquille, défendant celte fois leur propre cause, prêteraient leur concours aux Mombouttous.
Une difficulté cependant se présentait : comment les ambassadeurs de Mounza arriveraient-ils jus-
dans un pays toujours en éveil, toumeux, où tous les chefs de districts
de traiter les étrangers en ennemis ?
)us vint en aide : on était à l'époque d'habitude aux Walindis son tribut nous proposa de joindre nos envoyés )s officiers de Mounza se mêleraient à 3s Maleggas, passeraient inaperçus au 5t arriveraient ainsi jusqu'à la résidence
à l'extrémité du royaume, au pied des isait-on. Cette dernière proposition fut ûentôt nous prîmes congé de Kadjoro.
aussi simple que Pavait été l'arrivée; lusique, quelques cris ; ce fut tout, li des Maleggas dédaignât la mise en ,'il ne fût pas en position d'en faire, sa ressemblait en rien à celle du roi des mais elle avait été plus franche et
nous i«ejoignions notre camp, de Morin hé de moi; je lui pris le bras et je
— Vous $tes d'avis, n'est-ce pas, mon cher, qu'il ne dufôt pas d'envoyer dans l'Ulindi les ambassadeurs de Mounza ? Ils vont proposer une alliance et une entrevue fort importantes, je n'en disconviens pas^ mais seulement dans le cas où M. de Guéran serait prisonnier, ce qui est possible, probable même, sans être certain. Il faut, avant tout, nous assurer de la présence de notre compatriote sur le territoire voisin, et charger de cette mission un homme de confiance.
— G*est évident, mon cher, me répondit de Morin et j'ai.... poussé à l'ambassade, afin d'être fixé le plus vite possible à l'égard du baron. Si nous apprenons sa mort, il ne nous restera plus qu'à nous débarrasser de Mounza, et à chercher pour regagner Zanzibar une route plus au Sud, qui nous dis* pensera de passer chez les terribles Walindis. Nous pourrons^ dans ce cas, contourner les Montagnes- Bleues et gagner le lac Victoria par VÔuandOy sans nous occuper du lac Albert. Je serai désolé de ce détour pour Delange qui brûle déjà de voir sa Vénus noire, mais je dois songer, avant tout, à notr6
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bassade <ju'on va leur envoyer, que s'il consent à se métamorphoser entièrement, à passer pour un Malegga ou unMombouttou?Mon Dieu, ce n'est pas bien difOcile : je me chargerais, en une heure^ de I me transformer en sauvage, et ce travestissement serait réussi, je vous assure. Mais la crainte du ridicule, je vous Tai dit, voilà précisément ce qui m'arrête. Je connais les femmes; elles ne peuvent dominer certaines impressions ; M"* de Guéran, lorsqu'elle apprendra que je pars» seul, à la découverte de son mari, s'écriera: c Ah ! ce monsieur de Morin, <iuel charmant homme ! Quel dévouement ! » Mais lorsque je lui apparaîtrai, rasé, avec des plumes d'autruche dans les cheveux, de la cendre sur la figure pour dissimuler mon teint encore trop blano malgré les coups de soleil, tatoué sur toutes les coutures, aux trois quarts vêtu d'un caleçon en peau de vache, les pieds nus, une massue dans une main, un bouclier dans l'autre, elle rira de toutes ses joUes
dents, et je serai à jamais perdu dans son esprit
Et le mari? Voyez-vous le mari, qui refusera de me prendre pour un Européen ! |1 faudra lui dire : c Je
e suis pas un sauvage, comme vous le croyez, je uis un Parisien : M. de Morin, rue Taitbout, à côté e Tortoni. Je cours après vous depuis six mois, en ompagnie de votre femme, que j'aime, je vais la , ejoindre» donnez-moi donc un petit mot pour elle... » ' ^on, mon cher Péridres, non, je n'ose pas, malgré Dut mon dévouement, me rendre grotesque à ce point, t je vous recommande la môme réserve. Cependant i, malgré mes conseils, vous croyez devoir vous (lettre en sauvage, cela vous ira peut-être mieux [u'àmoi, et je vous laisserai faire..,, sans trop de hagrin : l'ami sera désolé, le rival se frottera les nains.
— Que l'ami se rassure, répondis-je, et que le ival ne s'empresse pas de se réjouir; je ne sais pas >luB que vous, mon cher, me mettre au-dessus des iréjugés. Renonçons donc à nous sacrifier, mais herchons quelqu'un qui se sacrifie à notre place et [ue nous puissions travestir.
— Cherchons, fit M. de Morin.
Il réfléchit un instant et s'écria tout à coup : »— J'ai trouvé !