‹ La Vénus noireChapitre 7 sur 8 · NOIRE · texte numérisé non relu

NOIRE

reconnaître aussitôt, ou plutôt la deviner. Peut-être, en retour, allait-il être reconnu par '^^'^ ««««f ^^ rètre par ses amis.

MM, Desrioux et de Pommerelle, contemplaient le champ de bataille, avî par leur escorte. Celle-ci, en arrivas la mine avait éclaté et en voyant le fut saisie d'admiration et tentée d'( hommes blancs, devant qui les m vraient. Mais le comte et le docteu faire du culte qu'on voulait leur ren rent Tenthôusiasme des Béloutchis, nèrent de se ranger deux à deux, e

Ce fut un étrange spectacle que c d'hommes, dans leurs costumes étra leurs voyantes, appuyés sur leurs lai

dant gravement^ pas à pas, Vespèee de route aérienne ouverte devant eux.

De leur côté, MM. de Morin, Delange et Périères, suivis de quelques serviteurs et de quelques soldats, se portèrent à 'la rencontre des nouveaux arrivants. Miss Pôles n*avait pu les accompagner ; elle réparait les désordres de sa toilette compromise dans un combat acharné contre trois amazones, dont elle s'était débarrassée grâce à son revolver. La reconnaissance lui faisait un devoir de souhaiter la bienvenue à ses sauveurs, mais la coquetterie lui ordonnait de ne point paraître devant des étrangers, des Européens, des compatriotes peut-être, avec une robe en lambeaux, les bras retroussés jusqu'aux coudes, les cheveux ébouriffés, le teint échauffé et ses lunettes de travers. Comme M. Delange essayait de l'entraîner avec lui : t Non, avait-elle dit, je ne veux pas être vue par ces messieurs en ce moment, je ne me sens pas en beauté. »

Quant à M"^* de Guéran, personne n'avait songé à lui proposer de marcher au-devant de la nouvelle cai*avane. Elle était agenouillée auprès de son mari

-psr^--.;.^ ■•

LA VÉNyS NOIRE. S15

mortellement blessé, presque mourant . Elle avait les yeux fixés sur lui , et paraissait entièrement absor • bée par la contemplation de ce visage qu'elle avait connu si charmant, si jeune, et qu'elle revoyait flétri par la fatigue et la souffrance. ,

Ahl pourquoi l'avoir abandonnée si longtemps? Quelle douleur il lui avait causée ! Â quels dangers de toute espèoe il Tavait exposée! Et, elle venait de le retrouver pour le perdre bientôt, car il ne pouvait survivre à toutes les blessures faites par cette femme !

Mais, pourquoi Walinda s'était-elle donc acharnée ainsi contre lui? Pourquoi, au lieu de se précipiter sur ses ennemis,^ avait-elle choisi, pour lui porter des coups terribles, son prisonnier et son hôte?

Elle élait là, près d'elle, à quelques pas, cette terrible reine, cette Vénus Noire, comme l'appelait If» docteur Delange. Après l'avoir arrachée du corpn qu'elle étreignait, Nassar, aidé de plusieurs Dinkas l'avait dépouillée de ses bracelets et de ses coUien, meurtriers , lui avait attaché les jambes avec des

cordes, lié les bras le long du corps, et l'avait jetée sur le sol.

Si elle était réduite àrimpuissance,Walinda se ren dait compte pourtant de tout ce qui se passait autour d'elle. Étendue sur le dos, entièrement nue, un peu cachée cependant par l'herbe de la prairie, qui s'était écartée pour la recevoir et maintenant se refermait, elle ne perdait pas de vue la victime qu'on lui avait enlevée, la proie qu'on lui avait arrachée ; elle jetait sur le blessé et sur la femme agenouillée près de lui des regards furieux.

Il arriva un moment où M"* de Guéran s'approcha davantage de son mari et serra une de ses mains. Les regards de la reine devinrent aussitôt plus farouches, ses narines se dilatèrent,* ses lèvres s'entr'ouvrirent ; tout son corps, qu'on avait immobilisé, sembla frémir.

Elle faisait en même temps des efforts terribles pour briser ses liens ; elle ne put y parvenir, mais à la suite d'une brusque secousse , elle réussit à se retourner et à se coucher à plat ventre.

Alors, en pliant légèrement les genoux, en s'ap-

puyant tantôt sur une épaule, tantôt sur une autj'^, en traînant sa poitrine dans Therbe, en sur le sol elle rampa jusqu'au groupe f( et M"* de Guéran.

Elle s'arrêtait, dès que l'herbe brui d'elle; elle retenait son souffle pour se vue de ses ennemis.

Lorsqu'elle les eut rejoints, elle repli dont elle avait l'usage, enfouit ses pc dans le sable, et, prenant ainsi un pc elle put redresser, à fleur de terre, so tète. Elle restait immobile, toujours couvant ses ennemis pour ainsi dire, k tr'ouvertes, prête comme une vipère venin.

M"^ de Guéran continuait à ne pas la bée dans ses pensées, elle n'entendait s'apercevait de rien. C'est à peine si e qui s'était passé depuis le moment où était tout à coup apparu... Il tenait une h battait vaillamment, lorsqu'une de ces te • ^ones rayai!; rejoint^ renversé ^tmortell

En même temps, des cris effrayants s'étaient fait entendre, le camp avait été envahi... puis une formidable détonation suivie d'une clameur et d'un grand silence. . . Elle n'essayait pas de se rendre compte de ce qui s'était passé. Que lui importait ! Après tant d'efforts elle n'avait trouvé qu'un être inanimé, un mourant ; elle était abîmée dans sa douleur et aussi dans ses pensées.

Cependant, comme elle n'avait plus d'eau pour rafraîchir les lèvres et le front du blessé, elle se retourna pour en demander. Alors elle aperçut dans l'herbe, tout près d'elle, la reine des Walindis, inondée du sang de M. de Guéran.

Elle ne se détourna pas avec dégoût ; au contraire, elle se surprit à contempler cette femme, qui, depuis si longtemps, retenait son mari prisonnier.

Les traits de la reine, malgré leur expression cinielle, étaient charmants : ses yeux admirables d'énergie ; ses lèvres épaisses , d'un rouge vif et d'une volupté extraordinaire ; ses épaules, la chute de ses reins, tout ce qu'on voyait de ce corps cou-

vert; de poussière et de s^ng, et qui se vautrait dans rherbe, superbe de dessin, splèndide de forme.

Tout en regardant Walinda, elle jetait un coup d'oeil sur M. de Guéran, et d'étranges pensées assombrissaient son . front.

Enfin, elle se leva, et comme le serpent étendu à ses pieds venait de faire un effort pour se rapprocher d'elle, pour la mordre peut-être, sans colère elle le repoussa dédaigneusement du pied. En même temps, Nassar, ne retrouvant plus sa prisonnière à la place où il l'avait laissée, suivait dans Therbe le sillon tracé par son corps, la rejoignait, et, prenant à pleines mains les cordes qui Tentouraient, la sou* levait de terre et la rejetait plus loin.

Ce court incident avait rappelé M"* de Guéran à la réalité ; elle regarda autour d'elle, tout étonnée de ne plus voir ses amis et ses derniers serviteurs. Qu'étaient-ils devenus? Au bout d'un instant, elle les aperçut qui s'avançaient du côté de la montagne. Allaient-ils encore combattre? Que de morts, que dô mourants cependant autour d'eux! N'était -il pas temps d'arrêter ce carnage?... Non, ils ne se'

disposaient pas à combattre; ils agitaient leurs armes en Tair, ils saluaient de la main.

Qui saluaient-ils donc? Elle leva les yeux et aperçut une caravane qui descendait de la montagne par une route nouvelle qu'elle ne se souvenait pas d'avoir vue le matin. *

Âla tète des arrivants s'avançait un homme vêtu à l'européenne, d'une taille moyenne, mais élégante. Ses cheveux un peu longs, magnifiquement éclairés, sa barbe blonde, où le soleil se jouait, avaient des reflets dorés. La visière noire d'un képi de toile grise jetait des ombres sur un front large, un nez droit, des lèvres souriantes et de grands yeux bleus aux longs cils — une tête de Christ, à la fois énergiq[ue et douce.

Il marchait lentement, appuyé sur une lance, le corps rejeté en arrière, et sans paraître prendre garde aux difficultés du chemin. Il ne s'occupait ni du cortège qui le suivait, ni de l'escorte qui venait audevant de lui; on aurait dit qu'il s'avançait directe- ; ment sur M"" de Guéran, sans voir ce qui se passait autour de lui^ le^ yeux fixés sur elle.

^B^^T^vr^'» %

Tout à coup, elle poussa un cri : elle ve reconnaître. Elle l'avait reconnu la premiè place, sans faire un pas, avant ses meilU qui déjà le touchaient presque. C'était lui, c' n l'avait rejointe, il l'avait trouvée dans c dans ce chaos!

D'abord, en le reconnaissant, elle se seul lir, elle crut qu'elle allait tomber. Puis el dressa, ses jambes se roidirent, son corps s en avant, et une force irrésistible l'entra celui qui s'approchait toujours, les yeux elle.

Elle fit deux ou trois pas automatique] brusquement, elle s'airôta. Tout son sang au cœur, remonta aux joues; elle leva 1 porta les mains à son visage pour le cachi retournant, courut s'agenouiller auprès de M ran, prit ses mains, baisa son front, comn implorait un pardon, comme si elle se metta protection de son mari.

MM. Desrioux et de Pommerelle étaient la base du rocher : un mètre de hauteur les

seulement de la plaine; ils se penchèrent en avant et tombèrent dans les bras de leurs amis qui les avaient enfin reconnus.

On se regardait, on se serrait la main , on s'embrassait ; on était trop ému encore pour se demander des explications ou des nouvelles, pour s'étonner, s'inteiToger, se remercier.

Les Beloutchis et les Pagazis de Zanzibar fraternisaient, en même temps, avec les Nubiens, les Soudaniens et les Dinkas. On ne se connaissait pas; jamais les uns n'avaient soupçonné l'existence des autres ; mais on faisait le même métier : on escortait les caravanes, on portait les bagages, on était collègue ; cela suffisait pour justifier les plus chaudes accolades.

Pendant que ces démonstrations pacifiques succédaient dans le camp à la terrible lutte qui venait d'avoir lieu, M. Desrioux quittait ses amis, leur abandonnait M. de Pommerelle, et marchait seul vers M"» de Guéran.

Elle l'entendit venir , se retourna et fit trois pas

I,A VÉNUS ÎSfOiBE,

à sa leacoatre, câlme maintenant, forti et recueillie.

Arrivée près de lui, comme il la regarda voir lui parier, pâle, chancelant et chercl un appui, elle lui tendit les deux mains un instant dans les bennes, franchement, ment, aux yeux de tous.

Cet accueil affectueux lui permit de 6 il dit, au bout d'un instant, d'une voix c et un peu voilée :

— Ma mère n'avait plus besoin de elle s'était éteinte dans mes bras. Alors, vers vous.

— Vous avez bien fail, répondit-elle, rerons ensemble votre chère morte.

Elle garda quelques secondes le sîler reprit :

— Avez-vous reçu avant de partir, lettre, datée de Khartoum, celle où y M. de Guéran?

— Non, fit-il surpris. Que me disiez

— Je vous dii:ais, répondit- elle tout

que d'après mes derniers renseignements, mon mari vivait encore et que j'avais l'espoir de le retrouver.

;; — Ahl fit-il, plus pâle que jamais, et l'avez-vous retrouvé?

— Oui, mais pour le perdre à jamais, si vous ne parvenez pas à le sauver.

— S'il peut être sauvé, murmura- 1 -il, je le sauverai!

M™« de Guéran avait entraîné le docteur Desriuax vers le blessé.

Il se baissa, s'agenouilla dans l'herbe et regai-da longtemps celui qu'on le priait de rendre à la vie. L'homme de science venait de reparaître ; l'homme amoureux n'existait plus.

Lorsqu'il se releva, tous les Européens s'étaient

PSn LA VÉNUS NOIRE.

façais pas devant votre mérite et votre grande situation, je m'effacerais devant vos droits.

— Je vous remercie, mon cher ami, pour tout ce que vous voulez bien me dire d'aimable, fit M. Desrioux- Mais je vous remercie surtout de me laisser me joindre à vous pom^ donner des soins à M. de Guéran. Je viens d'examiner ses blessures et je crois pouvoir dire qu'aucune d'elles n'est grave. J'ajouterais même qu'elles seraient promptement guériesy si le baron se trouvait dans des conditions ordinaires. Mais avant d'avoir été blessé, il était depuis longtemps malade, et des plus affaiblis; vous avez dû le constater comme moi. Les accidents qui viennent de survenir ont développé la fièvre d'une façon excessive; nous devons la combattre énergiquement, car elle brûle le sang du malade et empêcherait la guérison de ses blessures. Je ne connais qu'un moyen d'en triompher : c'est de changer d'air immédiatement.

— Je suis de votre avis, fit le docteur Delange, mais comment ti'ansporter M. de Guéran, aussi vite

qu'il le faudraiti dans un pays plus sali lui*ci^ et sous un nouveau climat?

— Rien n*esl plus facile, répondit M. '.

vous ai ouvert le chemin de la monta nons-le tous, dès aujourd'hui, et, den hauts sommets, grâce à cette brusque fiàyre diminuera, les phénomènes céré peut craindre en ce moment, ne seront p ter.

— Partons alors» et le plus vite poi ne tenons aucunement à rester ici, i tous ces cadavres trop nombreux po songions à les ensevelir. L'air que Ton cette plaine sera mortel dans quelques

— Ajoutez, fit M. Périères en se que nous pouvons être attaqués de n< moment à Tautre. Les Amazones, rêve premièVe stupeur, se reformeront et contre nous pour délivrer leur reine, xl aussi pour un dépait immédiat. £st-c de Morin?

— GerteSé Ces lieux sont malsains

tristes : nous ne sommes pas seulement entourés des cadavres de nos ennemis; plus d'un fidèle serviteur est étendu à nos côtés. Je viens de compter nos morts, pendant que Delange donnait ses soins à quelques blessés, et nous avons perdu trente de nos porteurs, quinze soldats Nubiens et Dinkas, et une vingtaine de soldats Mombouttous,^ parmi ceux que nous avions armés. Je désire donc comme vous fuir, le plus promptement possible cette plaine maudite. Mais notre départ peut-il être immédiat? Nos bestiaux ont été tués, nos provisions sont éparses. Devons-nous, dénués de toutes ressources conmie nous le sommes, nous aventurer, en aussi grand nombre, sur cette montagne?

. — Quelques jours de vivres nous suffiront, répondit M. Desrioux; je crois qu'on peut, enuninstant, réunir les provisions et les partager entre tous nos hommes. Regardez mon escorte, elle a vite trouvé sa pâture, au milieu de votre campement; la voici qui se dédommage à vos dépens des privations endurées depuis plusieurs jours. Quant aux bestiaux, vous ne sauriez les regretter, ils ne pourraient nous

LA VÉNUS NOmE.

suivre sur la monlagne. Dans dix ou douz reste, nous aurons atteint le lac Albert, e trouverons sur sa rive occidentale la cai nous y avons laissée et des vivres grande quantité.

— J'ajouterai à mon tour, fit M. de P( que si nous ne partons pas au plus vite, nous trouver devant le lac Albert vers le bre, ladite caravanje, qui doit nous attendre un mois, aura repris le chemin de la côt bagages et nos caisses les plus précieui

— ' Soit, fit M. de Morin, ne parlons question des provisions. Mais nous avo voirs à remplir avant de songer au dép rer nos morts, par exemple.

— Nassar, d'après mes ordres, fit M. F charge de ce soin. Les Nubiens auront ture; voyez, on la creuse déjà.

— Et Mounza? demanda M. de Mo mort pour nous, ou tout au moins i nous.

— Il est enseveli déjà, répondit M. 1

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sa tombe est digne de son rang. Le rooher eh s'ésroulant a broyé son cadavre et Ta enfoui dans la terre; au lieu d'une pierre tumulaire, c'est une montagae qui montre la place où ses restes i^po-. sent.

— Mais son armée, fit de Morih, c'est nous qui l'avons conduite ici ; avons-nous le droit de l'abandonner?

— Avons-nous davantage le droit, répliqua M. Périères, d'entrcdner cette horde de barbares et d'anthropophages dans une autre partie de l'Afrique, dans des régions qui jouissent d'une apparence de civilisation? Du reste, mon cher, les Mombouttous n'ont qu'une pensée, croyez-le bien, retournw au plus vite chez eux ; ils se refuseraient à nous suivre plus loin.

— C'est possible, mais quand nous ne serons plus là, ils se feront massacrer par les Walindis.

— Ou bien ils massacreront les Walindis, répliqua M. Périères. Regardez-les donc avec la longuevue. Toute l'armée, qui avait pris la fuite à la mort de Mounza, s'est reformée depuis une heure, non pas

LA VÉIS/US N(

pour nous rejoindre, non pas mais pour détruire les village poursuivre les Amazones vaine les manger sans doute, ne ^ avez-vous pas vus déjà opérer Ces gens, mon cher, ne m'in pathie et, permettez-moi de raisonnable d'habitude, vous notre départ des objections qi rieuses.

M. de Morin ne répondit ri( vers M. Périères et lui pàrlan mura:

— Si vous croyez que je sui retrouver dans la même journé

— Ne vous faites donc pas pi ne Tètes, lui répondit sur le mê C'est à vous que le mari en q vrance, et vous regrettez s ait été rendu en aussi fâcheux rioux, allez-vous lui en vou sauvé la vie et de nous ouvrh

rope? Sans lui, mon cher, nous serions, en ce moment, étendus dans rherbe comme ces cadavres, ou bien, ce qui ne vaudrait pas mieux, prisonniers de Walinda.

— Gomment ! comment ! fit Delange en s'approchant, mais je me serais accommodé d'être son prisonnier pendant quelques jours. A propos, qu'est devenue cette belle créature ?

— La voici, fit Périères en montrant la reine toujours couchée dans Therbe.

— Et qu'alloûs-nous faire d'elle, si nous partons aujourd'hui ? Ne lui rendrà-t-on pas la liberté?

— Y songez-vous ? s'écria de Morîn. Nous commettrions une grave imprudence : libre elle ne tarderait pas à réunir les débris épars de son armée et elle viendrait nous attaquer de nouveau. Vous ne remarquez donc pas les regards terribles qu'elle nous lance ?

— Je remarque, fit M. Delange, qu'elle est splendide, tout à fait digne de son surnom, et qu'elle m'intéresse.

M. Périères, sans prêter la moindre attention aux

pai*oles du trop inflammable M. Delange, disait à M. deMorin:

— Gomment nous attaquerait-el aujourd'hui ? Elle ne peut nous si tagne.

^~ Pourquoi pas?

— Quel chemin prendrait-elle?

— Celui que nous allons prends Morin, ce rocher suspendu dans parvenons à le gravir avec e provisions et nos blessés, les An avez pu constater l'agilité, serontpoiu* nous suivre?

— Mais, mon cher, répliqua avez décidément la tête troublée i ne songez pas aux choses les plu notre caravane sera parvenue sur rioux nous est apparu, tous nos h seront leurs lances, en guise d rocher qui est simplement appuy Une violente secousse suffira po hase roulera d^ifs )a plaine, comi

est déjà abîmé, et le chemiti de la montage se re* fermera devant les peuplades de ces contrées.

— C'est vrai, fit de Morin, notre retraite est assurée. Il ne me reste plus qu'à plaider la cause des Mombouttous. Ce sont des sauvages de la pire espèce, des anthropophages, soit ! Mais nous devons leur savoir d'autant plus de gré de ne nous avoir ni molestés, ni mangés. Nous ne pouvons dono, sous le prétexte que Walinda est dans l'impossibilité de nous combattre, laisser nos anciens alliés aux prises avec un ennemi aussi dangereux.

— Comment nous débarrasser d'elle, cependant? dit M. Périères.Etes-vous dans l'intention de la faire fusiller?

— Elle le mérite certainement, et j'y ai songé, mais le courage me manque pour donner cet ordre. Si vous voulez en prendre la responsabilité...

— Jamais. Et vous^ Delange?

— Ma foi non; elle est trop jolie ! Mon ressentiment s'éteint devant sa beauté. Pourquoi ne pas

Br avec nous î On lui rendra sa liberté dans lix jours, lorsque les Mombouttous auront

ser notre campement à cinq ou six cents mèti*es d'altitude.

Le départ ne s'effectua pas aussi facilement qu'on pouvait Tespérer. La caravane de Guéran, pendant que les Européens faisaient des projets^ en formait de son côté : il s'agissait de se reposer jusqu'au soir, et de rejoindre ensuite les Mombouttous, afin de se livrer avec eux, pour célébrer dignement la victoire, à quelque gigantesque orgie. Par exception même et contre toutes leurs habitudes, les nègres songeaient à l'avenir : ils se disaient que leurs chefs allaient s'empresser de leur faire de longs loisirs. N'avait-on pas rétrouvé l'homme blanc à la recherche duquel on marchait depuis si longtemps ? Le but du voyage n'était-il pas atteint et, avant de s'en retourner et de prendre le chemin précédemment

tances plus instinctives que raisonnées ; on leur fil comprendre que l'heure du repos n'était pas encore venue, que les Walindis pouvaient se reformer et les attaquer de nouveau. On leur montra les nombreux cadavres couchés autour d'eux, et on les persuada qu'ils étaient menacés de partager le sort de leurs amis. Mais, lorsqu'ils apprirent qu'au lieu de reprendre la route du Nord et de rentrer chez eux, ils al* laient s'engager dans la montagne et contmuer à marcher vers le Sud, ils poussèrent de nouveaux cris. Quoi ! c'était donc fini ! Ils ne reverraient plus ni le territoire des Dinkas, ni leur chère Nubie, ni leur Nil bîen-aimé! Les Européens arrivés au terme de leur voyage, loin, bien loin, les abandonneraient ; comment reviendraient-ils à Khartoum ?

Ces plaintes méritaient qu'on en tînt compte dans de certaines limites : les porteurs et les soldats s'étaient engagés, il est vrai, à suivre en tous lieux les chefs de la caravane, mais personne ne prévoyait alors qu'on serait entraîné dans des régions si lointaines. Le retour devenait, en effet, difficile pour tous ces gens, si on les entraînait à Zanzibar.

— Pourquoi nous diriger vers ce pointa f rèmter observer M. de Pommerelle. La rout< mgue, nous avons mis plus de six mois à la ourtr. Comment traverser de nouveau le lac A ar nos radeaux? Ils ont pu nous suffire parce e courant nous portail de Test à Fouest, mais q 1 s'agira de remonter ce courant, quels seron moyens dé transport! Devons-nous espérer qt habitants de Magungo, après avoir salué notre d avec leurs flèches, nous envoient leurs embarcÉ potir nous faire passer sur la rive orientale?

— Eli adinettant même, continua le docteur rioux, que nous arrivions â traverser le lac, j doute pour M. de Gu*éran le long voyage s nous serions ensuite condamnés et Tinsalubri fewlames parties du pays.

— Vous avez donc, demanda M. Périôres •e route à nous proposer ?

— Certainement. Lorsque nous aurons i ■e caravane aux bords de TAIbert-Nyanza, r

empêchera de rester sur la rive occident îmonter au nord et de regagner Gondokoro,

aux indications de Baker, de Speke et de Grant. Nous nous trouvons maintenant à deux degrés de îatitude nord, et Gondokoro ou Ismaïlîa est à cinq :!egrés environ; il s'agit de franchir trois degrés, •;• est-à-dire soixante-quinze lieues ; c'est l'affaire de six semaines au plus. Cette voie est évidemment la plus courte.

— Sans doute, répliqua M. de Morin, puisque huit degi*és au moins nous séparent de Zanzibar ; mais, lorsque nous aurons atteint cette île^ nous serons pour ainsi dire arrivés : nous monterons sur un navire et nous ferons voile pour l'Europe.

— A Gondokoro, reprit le docteur Desrioux, nous monterons sur des barques, nous descendrons le Nil et nous ferons voile vers la France d*une façon encore plus directe.

— Cet itinéraire me paraît excellent, conclut M. Périères, et je propose de l'adopter. Il a surtout . un avantage considérable, c'est qu'il nous permettra de vaincre toutes les résistances de nos Nubiens et de nos Dinkas : nous les conduisons en droite ligne ghez eux et nous pouvQii^ ïïlê^^i ^'^^ ^^ manifes-»

tent Te désir, les déposer à leurs portes. Voule? Mme permettre, messieurs, de prendre cet engag ! an nom de tous?

MM. de Morin et Delange donnèrent leur co •tement. Quant à M. de Pommerelle, il ne p

être que ravi de cette détermination :

— Après avoir tant fait, disait-il, que de en Afrique, j*aurais été désolé de n'en cpi'un petit bout et de retourner sur mes pas. déjà triste d'être privé de jeter un coup sur le pays des Mombouttous, des Niams-Niï des Bongos, mais vous me parlerez de ces co:

et j'essayerai de me consoler.

— Je vous consolerai, monsieur, fit miss ] en accompagnant ces mots de son plus gracieu: rire. Je vous parlerai du roi Kadjoro, un bien mant homme, et de son confrère Mounza, dont veux pas dire du mal, sa tombe est trop pi nous.

— . Vous n'oublierez pas votre fameux bain les Bongos, fit en riant le docteur Delange.

— Je n'oublierai rien, monsieur, répliqua

Pôles d'un ton piqué, je dois la vérité à un homme comme M. de Pommerelle.

En prononçant ces mots : M. de Pommerelle, miss Pôles s'épanouissait; on reconnaissait facile* ment que le comte avait fait sur elle une vive impression.

Pendant que ces paroles s'échangeaient, M. Périères développait à Nassar et aux interprètes arabes le plan de voyage qu'on venait d'adopter. Us le comprirent aussitôt et se chargèrent de l'expliquer à la caravane. •

Après avoir compté avec les gens de Khartoum, il fallut entrer en composition avec ceux de Zanzibar. Quand ces derniers connurent le nouvel itinéraire, ils firent éclater des murmui'es : c Qu'ai* laient-ils devenir? Gomment, arrivés à Grondokoro, pourraient-ils regagner la côte et leur pays? » Ds étaient fort peu embarrassés à ce sujet, car ils avaient, pour la plupart, fait ce voyage dont le lac Victoria est le point central, mais ils espéraient, grâce à leurs récriminations, voir augmenter leurs gages. Ils obtinrent ce résultat ? on ne pouvait se

passer de ces cinquante hommes bien armés, destinés à combler les vides que la mort avait faits panni les soldats de Fexpédition de Guéran.

Vers quatre heures de Taprès-midi, les raisonneméats, les menaces, les promesses avaient triomphé des dernières résistances des deux caravanes. On commença aussitôt à s'occuper activement du d^arl : les sacs éventrés furent recousus, les caisses refermées, les armes rassemblées. Puis on réunit les provisions et les bagages indispensables, abandonnant tous les objets qui auraient été d'un transport trop difficile. Chacun s'employait de son mieux, maîtres et serviteurs, hommes et femmes ; M"*» de Guéran, seule, était restée auprès de son mari, tandis que la reine, dont les liens avaient été resserrés, gardait la plus profonde immobilité.

Cependant M. de Morin, en jetant un coup d'œil sur cette armée de travailleurs, finit par s'apercevoir de l'absence de Joseph. Il avait constaté depuis longtemps, en parcourant le champ de bataille, que son fidèle serviteur ne faisait pas partie des morts. Rassuré sur ce point <^^sentiel, il ne s'était plus oc-

cupé de cet être inutile. Mais, en ne le voyant pa& apparaître, il conçut des inquiétudes : Joseph, dès le commencement de l'action, s*était barricadé derrière son bœuf et un nombre illimité de caisses; avait-il donc été enfoui, comme Mounza, sous le rocher? Partagerait-il, avec le souverain des Mombouttous, les honneurs d'une sépulture royale ? Le décès de Joseph ne pouvait certainement pas compromettre le succès de Texpédîtion; niais M. de Morin avait toujours eu ua faible pour son serviteur, il mettait un certain amour-propre à le ramener rue Taitbout dans un parfait état de conservation, et il crut, avant de constater officiellement sa mort, devoir se livi»er à quelques tentatives pour le retrouver vivant. H l'appela d'abord en faisant suivi'e son nom des épithètes les plus dures : « Propre à rien, paresseux, lâche ! » Joseph ne répondant pas à cet ap* pel, M. de Morin devint plus tendre : « Joseph, mon petit Joseph, mon bon Joseph, criait-il, venez donc, n'ayez pas peur, les amazones sont parties! » La douceur n'eut aucun succès ; le valet de chambre parisien restait invisible. Son maître eut alors l'idée

d'arbre, s'enroulèrent sur lui. Pendant plusieurs heures, le malheureux fut le silencieux témoin des jeux et des amours de ces reptiles. Us se tordaient, s'enlaçaient, se mordillaient sans scrupules, sans délicatesse, sans pudeur autour de lui et devant lui. Un naturaliste eût certainement profité de la circonstance pour étudier les mœurs de ces animaux; Joseph, persuade que son dernier jour était arrivé, se bornait à se repentir de ses fautes et à flaire des actes de contrition.

Enfin la musique produisit son effet : les deux premiers serpents se déroulèrent l'un après l'autre et quittèrent leur perchoir, tandis que le troisième prenait un point d'appui avec sa queue sur un rocher et, sans quitter sa victime, l'entraînait au dehors. On accourut au secours de Joseph, dès qu'on aperçut sa tête épouvantée, ses yeux hagards, ses cheveux que la frayeur dressait en forme de <^ète, et comme les pythons sont parfaitement inoffensifs, on les obligea sans peine à prendre la fuite. Décidément les animaux avaient une prédilection marquée pour le serviteur de M. de Morin. Tour à toui' les

abeilles, les iouiTuis, les sangsues, les termilei toutes sortes, les serpents s'étaient épanouis toute liberté sur son corps, pour lui laisser de c mants souvenirs de voyage.

A cinq heures, les deux caravanes réunies fi] prêtes à se mettre en route. ^

L'ascension du rocher, jeté comme un trait d'u entre la plaine et la montagne, était des plus fat pour les hommes valides de Texpédition, ] elle devenait périlleuse lorsqu'il s'agissait de pc les blessés. On triompha cependant de tous les stades grâce aux cordes dont s'était munie la c vane Desrioux; on les réunit l'une à Vb et Fon fit ainsi une sorte de rampe, attachée sol ment sur le plateau par les premiers arrivés et c cendant jusqu'à la plaine, tout le long du pon granit. A l'aide de ce point d'appui, M. de Gu put* être transporté dans un hamac suspendu à perches.

Quant à la reine Walinda, sur l'ordre de M.

^nge, qui répondait de sa personne, on lui déln jambes, et quatre Nubiens, chargés de la surve

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étroitement, la firent marcher devant eux. Contre l'attente générale, elle ne leur opposa aucune résistance, gravit le rocher pas à pas, sans se retourner, sans se plaindre, comme si elle quittait volontairement ses Etats. Arrivée sur le plateau^ elle ne jeta même pas un coup d'œil sur le pays dont elle était, le matin encore, la souveraine ; elle ne paraissait avoir de regards que pour son ancien prisonnier et pour M°* de Guéran, qui marchait à côté de lui.

La caravane s'engagea peu à peu dans le long défilé parcouru la veille par MM. Desrioux et de Pommerelle. Les Béloutchis, qui connaissaient la route, formaient l'avant-garde ; les blessés venaient ensuite, escortés par les docteurs Desrioux et Delange prêts à leur porter secours, et suivis des femmes et des porteurs. Les Nubiens et les Dinkas, commandés par Nassar et les interprètes arabes, fermaient la marche.

Avant de se mettre dans les rangs, les Européens tinrent compte de [la recommandation de M. Périères: des soldats armés de lances en guise de leviers, soulevèrent la partie du rocher appuyée

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contre la montagne, lui imprimèrent une violente secousse et firent rouler dans la plaine ce bloc de pierre.

Les Amazones, du reste, ne paraissaient pas se disposer à poursuivre les Européens et à délivrer leur reine; elles ne songeaient qu'à fuir les Moioboutlous, devenus depuis quelques heures les maîtres du pays. Ceux-ci abusaient d'une victoire qu'ils n'avaient pas remportée ; ils mettaient le feu à tous les villages, à toutes les huttes, dansaient et gambadaient autour de ces feux de joie et portaient le plus gaiement du monde le deuil de leur roi.

Les Européens, après avoir jeté un regard attristé sur ce champ de carnage et dit un dernier adieu à ces vastes régions qu'ils venaient de parcourir, suivirent la caravane. M. de Ponmierelle marchait aux côtés de ses deux amis, de Morin et Périères; il pouvait enfin leur donner — car jusqu'alors on n'avait pas eu le temps de se reconnaître — quelques nouvelles parisiennes. Elles étaient déjà vieilles de huit mois, puisque le comte et le docteur avaient quitté la France au mois de mars précédent, mais

elles n'eu furent pas moins lien accueillies par ces messieurs» exilés depuis le mois d'octobre 1872. M. de Pommerelle leur disait aussi comment, en lisant leurs lettres, en les suivant sur la carte, en essayant de vivre de leur vie, il avait senti naître en lui le goût des expéditions lointaines. Il leur parlait de ses déceptions, de sa rupture, de ses regrets, du parti qu'il avait pris d'oublier ses dangereuses amours, et de combattre sa vieille passion. . . séd^[itaire avec sa nouvelle pabsion... ambulante. Ces confidences furent interrompues par miss Pôles qui avait quitté son rang, s'était laissée dépasser par la caravane et rejoignait le comte de Ponmaerelle, cet homme de great attraction^ comme elle venait de l'avouer au docteur Delange*

Livrés à eux-mêmes, MM» de Morin et Périères allumèrent d'excellents cigares dont ils étaient depuis si longtemps privés, et que venait de leur offrir M. de Pommerelle; puis, après s'être un instant délectés en' silence, ils se regardèrent et le peintre dit àrfaomme de lettres :

— Eh bien, nous l'avons retrouvé I

twfiû^^^:

— Oui, nous Tavons retrouvé, répondit M.

riôres. Avouons, du reste, que nous avons fait, puis un an, tout ce qu'il fallait pour cela.

— Avec un désintéressement chevaleres ajouta M. de Morin, et digne d'être signalé dai Morale en action.

— Nous y figurerons peut-être un jour, cher c'est une consolation. Mais nous en avons autre.

— Laquelle?

— C'est que nous aurions pu le retrouver va bien portant, superbe de santé; ce qui eûl agréable pour lui, je n*en disconviens pas, mais disgracieux pour nous. Il est, au contraire, en i piteux état, et, franchement, notre jalousie n\ encore lieu d'éclater.

— Notre supplice est retardé, voilà tout, fit server M. de Morin. On nous a dit que sesbless n'avaient aucune gravité et que la fièvre le qu rait sur ces sommets élevés. Dans quelques j peut-être...

— Dans quelques jours, mon cher, achev

Périères^le mari sera sans doute guéri, maislafemme ne le sera pas.

— Que voulez-vous dire?

— C'est bien simple : aujourd'hui, M"** de Guéran ne voit en son mari (}u*un blessé, un malade, presque un mourant qu'elle a mission de rappeler à la vie. Lorsqu'il sera rétabli, le mari reparaîtra, et la sœur de charité, redevenue épouse, aura des comptes sévères à lui demander. Elle a bien voulu oublier les torts de M. de Guéran tant qu'elle l'a cru mort ou prisonnier; elle se les rappellera, au jour de la résurrection et de la guérison. Elle ne peut pas se dissimuler qu'il l'a très cavalièrement abandonnée, au bout de deux ans de mariage, pour courir le monde, et elle se trouve déjà un peu ridicule, n'en doutez pas, de s'être donné tant de mal, d'avoir affronté tant de dangers pour rentrer en possession d'un mari fantaisiste et volage. C'était un devoir qu'elle remplissait alors ; elle ne voyait que l'héroïsme de son action. Le devoir rempli, l'héroïsme s'évanouit; les petits côtés de la question apparaissent.

Si encore on Pavait retrouvé prisonnier que terrible monarque africain, réduit à W et plus ou moins enchaîné , elle se tiehdi satisfaite. Mais elle le surprend au milieu d' plade de femmes fort attrayantes, ou du m originales, vous en conviendrez. L'une d'el reine, par droit de naissance et par droit d( paraît Taimer jusqu'au crime : de peur qu' échappe, elle se jette sur lui, le déchire, ne le tue pas c'est qu'on lui arrache sa proi( Guéran s'est aperçue de tous ces... petite cher ami. Elle est très-fine, rien ne lui i elle a deviné ce qu'elle n'a pas vu et elh comme nous, que le baron, pour en être inspirer une passion si... sanguinaire, a dû côté, avoir autrefois quelques moments sion.

Elle ne lui en fait pas un crime, soit I assez intelligente pour comprendre les diffi( la situation, les nécessités de l'esclavage ; i lui en voudra longtemps, toujours, peuts'être mis dans cette situation. Rieii ne le

quitter Paris et à s'exposer à de telles aventures. € Il ne fallait pas qu'il y aille! » dirait-elle, si elle connaissait cette expression vulgaire.

Nous devons aussi, mon cher, faire la part de l'amour-propre féminin, en général, et de la déliça<* tesse particulière à M"'* de Guéran. Elle ne peut être ^ès flattée de succéder à [une naturelle de TÂfirique équatoriale. Croyez bien que le souvenir de cette sauvagesse la poursuivra le reste de sa vie et lui fera l'effet d'une douche d'eau froide. La reine Walinda est belle pour nous, elle Test surtout pour l'inflammable docteur Delange, mais elle n'existe pas, à Tétat de femme, pour M"** de Guéran. C'est une créature quelconque, un bel aniodal de l'espèce simiesque^ oublié dans le classement des naturalistes | la baronne éprouvera toujours une répulsion physique auprès de l'homme qui, pendant six mois, aura vécu dans le repaire de cette bête semiféroce,

Je termine ce trop long discours, mon cher ami, par ces derniers mots : pour cause de santé, M. de Guéran n'est pas à craindre en ce moment, et il

ne sera jamais redoutable poar cause de désillusion.

— Il n'en est pas moins le mari, 1 M. de Morin, on Ta retrouvé, il vit^ e que nous voulions épouser, nous échappe

— La femme nous reste.

— Ohl oh! Que dites- vous làî Et respectueux que vous aviez pour M™ de culte...

— La résurrection de M. de Guéran natiirel d'affaiblir ces sentiments. On ni aimer une femme en puissance de mari (3 façon qu'une veuve ou qu'une jeune tille.

— Pour parler ainsi, mon cher Périèw . Morin en regardant son ami, il faut que

moins calme que vous ne le paraisse que je laissais exhaler aujourd'hui ma m meur, vous restiez tranquille et souriant n'en souffriez pas moins, avouez-le.

— Eh bien ! oui, je l'avoue, s'écria A; . je subis les mômes impressions que vous

et je suis jaloux, non pas du mari, ramâî

ce matin dans la plaine, mais du rival, qui nous est tombé tout à coup de la jnontagne. Il va bénéficier des dispositions d'esprit et de cœur oii se trouve la baronne, et que je viens d'expliquer. Il bénéficiera de notre rivalité à tous deux, de nos qualités à peu près égales qui ont permis à M™* de Guéran de res^ ter jusqu'ici indécise et flottante, de la cour que nous lui avons faite et qui, sans la toucher, Ta mise en bonne disposition d'être attendrie... par un autre.

Enfin il bénéficiera, croyez-le bien, de sa bruyante irruption parmi nous. L'imagination des femmes, et je parle des plus réservées, est toujours frappée par cette mise en scène grandiose, ces coups de tonnerre, ces apparitions féeriques, surtout lorsqu'ils se pro- . duisent involontairement, lorsque celui qui marche au milieu des feux de bengale ne les a pas allumés consciemment, lorsqu'il est aussi modeste que bruyant et lumineux. Car je rends justice à Desrioux, il n'a pas dépendu de lui d'arriver ici en che • min de fer, son sac de voyage et son parapluie à la lïipin; s'il 8f fait sautçr lf| montagne, c'est qu'il i^'a-»

vait pas d'm&truments pour la creuser; s'il nous est apparu dans un nuage» avec des ailes, c'est que le hasard, ce grand metteur en scène, s'était plu, ce jour-là, à régler un tableau de féerie. M°»«de Guéran n'en a pas moins été très émue par ce fracas et cette apothéose; nous avons nous-mêmes subi une impression admirative. Bref, cher ami» pour me résumer : depuis plus d'un an nous tirons les marrons du feu; c'est Desrioux qui les mangera.

— Conmie vous dites tout cela gaiement!

— Je ris pour ne pas pleurer.

— Et vous acceptez la situation?

— Parbleu ! comme vous l'accepterez vous-même. Que pouvons-nous faire? Montrer de la jalousie, ce serait maladrt^it et inutile. Chercher querelle à Desrioux? Avons-nous osé nous chercher querelle l'un à l'autre? Non; nous avons reculé devant une mjustice, une mauvaise action; nous reculerons encore cette fois. Puis, comme je vous le disais tantôt, grâce à son coup de théâtre, Desrioux nous a sauvé la vie ; on n'égorge pas son sauveteur. Tout bien réfléchi, cher ami, nous n'avons plus.

voyez-vous, qu'une chose à faire : retourner au plus tôt à Paris et nous cgnsoler eomme nous le pourrons. . . et si nous le pouvons.

Au moment où ces derniers mots s'échangeaient entre les deux jeunes gens, la caravane sortait du défilé qu'elle avait jusqu'alors suivi. Après unô journée traversée par tant d'incidents, le moment était venu de prendre quelques heures de repos. On parvint à dresser des tentes pour les Européens sur un plateau de peu d'étendue, tandis que les gens de Khartomn et de Zanzibar se réfugiaient dans les anfractuosités de la montagne ou bien s'étendaient sur le roc, se pressaient les uns contre les autres pour combattre le froid ; les thermomètres mar-*quaient encore dix-huit degrés centigrades, mais les !^ naturels de l'Afrique centrale et australe grelottent au-dessous de vingt degrés. Cet abaissement de la température était au contraire bienfaisant pour M. de Guéran; le docteur Desrioux, avant de quitter son malade, constata que la fièvre avait sensiblement diminué.

Bientôt tout le camp reposa : seule la Vénus noire,

^içf^/v^jïf^"; ^.> • '

les yeux grands ouverts, regardait fixe où elle avait vu transporter son anciei

xxxin

Le cinquième jour de marche , la C£ gnit le plateau élevé où pour la premi apparu au docteur Desrioux le territoii

Cette longue ascension, entrecoupée rapides, avait été des plus pénibles et ( gereuses ; on dut souvent yenir au sec teiu's, dont les fardeaux embarmssaie les soutenir, les hisser à l'aide de ( débarrasser de leurs charges. Plusi( provisions, plusieurs objets précieux ai furent abandonnés dans la montagne dans Tabîme-

MM. Desiioux et de Pommerelle se i

LA VÉNUS NOIRB.

ils essayaient de reconnaître la route déjà parcourue, évitaient les chemins qui leur avaient paru trop dangereux, on découvraient de nouveaux, rassuraient, encourageaient chacun.

Miss Pôles mwchait le plus souvent à leurs côtés; si la mer lui était odieuse, elle adorait la montagne, et, comme la plupart des Anglaises, elle pouvait passer pour une ascensionniste remarquable. C'était plaisir de la voir gravir, souvent sans nécessité, un pic élevé , y planter sa lance, en prendre possession au nom de la Grande-Bretagne et lui donner immédiatement un nom anglais. Elle imitait en cela ses compatriotes, qui s'empressent de baptiser toutes les montagnes, tous les lacs qu'ils découvrent, lorsqu'il serait beaucoup plus pratique de conserver les désignations en usage dans le pays. Les Français, les Allemands et les Américains paraissent décidés à combattre cette fâcheuse manie, et les lacs Victoria, Albert, Alexandra, les chutes appelées Murchison, en souvenir du président de la Société de géographie de Londres, reprendront bientôt, sur toutes les cartes, leurs désignations primitives : M'woutan, Ouké-

réouéy Akenyiara. C'est moins euphon mais c'est plus ratiomiel.

Un jour, pendant que la caravane fi sur un sommet élevé, avant d'entrep cente du flanc oriental de la montagn( rejoignit M. Delange.

— Mon cher , lui dit-il , en ma quai deux caravanes réunies, puisque I Pommerelle ont bien voulu mettre se leurs soldats et leurs porteurs, je prendi'e, dans l'intérêt commun, ui portante.

— De quoi s'agit-il, cher ami? Ce trigue.

— Il s'agit de mettre en liberté u à laquelle vous paraissez porter un g

— La reine Walinda? En effet, je ] dide et elle m'intéresse vivement, ai artistique.

— Seulement au point de vue ai*tisl M. de Morin en souriant.

— Oui, mon cher, seulement, poui

lifs : d*abord Walinda se montrçint insensible ^ mes soinsy je dirai même à mes e^ttentions les plus délicates, je suis ot)liçé de ne voir en elle qu'un ol^et d*art. Ensuite, d'après vos ordres,,^ elle est toujours ficelée conrnie un colis ; s^, pendant le ioj^r^ on lui laisse la liberté de ses pieds pour qu'elle puisse nous suivre, le soir venu, on les emprisonne de nouveau, et je vous avoue que j['ai trop de délicatesse au cœur pour faire la cour à une femme ainsi en^^ maillotée et privée de son libre arbitre.

— Eh bien ! on va, suivant vos propres expressions, la déficeler, la désemmailloter, lui passer autour du cou un sac renfermant des provisions, et lui donner la clef des champs. Il nous a fallu cinq jours pour venir ici, il lui en faudra trois pour atteindre le point d'où nous sommes partis, et, pendant cette semaine de répit, nos anciens alliés les Mombouttous ont eu tout le temps de fuir rUlindi. La reine ne pourra plus les exterminer; nous les aurons soustraits , conune c'était notre devoir, à ses représailles.

— Croyez-vous, fit M. Delange, qu'il soit né-

LA VÉNUS MpIRE. m

ccssairo de tant nous prçsser? Ne pournous • uous pia3 gax*der encpr^ quelque/it ÎQUr^ XkOiJUGt pdsaa< nière ?

— Ce serait inhumain; la reine aura déjà bien assez de peine à se reconnaître dans ce labyrinthe de montagnes sans que nous venions en augmenter encore la longueur.

— Commeût pourra-t-elle jamais en sortir ? Le rocher qui n,ous. a servi d^ trait d'union entre la plaine et la montagne a été^ par no3 soins, précipité dans Vabîme? Une hauteur de treQte métref la sépare de soii royaume.

— D'abord, cher ami, répondit M. de Morin, ces trente mètres peuvent se réduire à vingt, vu que le rocher, étendu maintenant sur le sol^ a certainemenl dix mètres d'épaisseur. Ensuite, comme je prévayais cette difficulté, i*ai eu UaUention délicate de laisser sur le plateau la corde qui nous avait servi de rampe. Walinda saura bien la dérouler, et elle est assez agile pour s*y cramponner et descendre chez elle; Vous voilà donc rassuré sur le sort de cette intéressaute personne*

— A peu près, mais vous vous préoccupez de son retour dans ses États beaucoup plus qu'elle ne s'en préoccupe elle-même. Elle ne désire pas nous quitter.

— C'est possible, mais je désire qu'elle nous quitte.

— Pourquoi, je vous prie ?

— Elle me paraît des plus dangereuses au milieu de notre caravane : elle n'a pu accepter avec résignation sa défaite^ suivie de sa ruine^ et elle doit comploter contre nous quelque chose de terrible.

— Elle ne peut rien faire, attachée, surveillée comme elle l'est?

— A la longue, tous les liens se rompent, tous les gardiens s'endorment, et je me méfie un peu, si vous voulez le savoir, d'un gardien-chef comme vous. Une prisonnière habile et jolie^ oh! il faudrait qu'elle fût jolie, s'emparerait sans grande difficulté de votre trousseau de clefs, et vous n'y verriez que du feu.

— Croyez-vous?

— J'en suis persuadé, mais si cette raison ne

VOUS suffît pas, j'en ai une autre à votre n'avons pas le droit d'infliger plus M"* de Guéran la vue d'une femme q des souvenirs pénibles.

— Oh! quant à cela, cher ami, fit 1 lange. M"** de Guéran ne saurait se ne s'est jamais trouvée en présence ( nière ; si elle l'a vue, c'est qu'elle l'a bi une caravane forte de cent cinquan marchant à la suite les unes des des circuits continuels, un de ses facilement se soustraire aux regard dirai pas que la reine a eu cette délies l'ai eue pour elle : plusieurs Nubienî ordres, l'ont toujours entourée et ten gnée possible de la baronne.

— SoitI mon cher Delange, conclu j'ai eu mauvaise grâce à vous parlei et je m*en excuse ; mais les autres moi ai donnés, pour justifier la mise en lib de notre prisonnière, sont, je crois.

me suffisent et <l0iv^iit vons suffire aussi; Je voies prie donc d'en tenir oomple. !

— Mon «^^énéral, fit Delange en portant ïûîlîtairement sa main à son front, vous serez obéi pai* ftioi, Seulement, je ne vous réponds pas que vous le soyez par Walinda ; elle est tjapabte de n^ pas vouloir nous quitta.

^ Par amour pour Sôn geôlieîf? fil M. de Moriti en souriant.

— Hélas! non; le geôlier n^y est pour rîon; il s'agit d'un ancien prisonnier.

— C'est une raison de plus pour nous débarrasser immédiatement de cette femme : si vous étiez parvenu à lui faire oublier le passé, nous aurions pu voyager avec elle sans le moindre danger; si elle se souvient, elle est des plus redoutables.

— Vous ne me laissez pas le temps d'elîacer les anciens souvenirs.

— Oh ! mon cher ami, ce n'est pas le temps qui vous a manqué : on triomphe en cinq jours d'une sauvagesse, ou bien l'on ne triomphe jamais. Allons,

wjç^^xr^-y.^;-:^ '

LA VÉNUS NÔmte. 867

c'est cfoiivenu ; je vous quitté, pour ordonner le départ et je c'ômj^te sur vous.

— Comptez sur môî, puîsqu^il ié faut, répondit le doctéiir Delange en soupirant.

Dès que M. de Moï^îtt ftit parti, M. Delàttg^ se fit amener te reine et' oMottïtti de i^UpB^ ^lés lîWfe.

Les hommes de l'escorte s'attendaient â là ^Vù manifester sa joie; il n'en fut rien. Elle jetait au contraire, autour d'elle, des re^rds inquiétai

— Elle croit sans doute qu'on va la tuerj dit Nassar que M. Delange venait de faire appelais

— Essayez de lui expliquer, répliqua le docteur, «qu'elle est libre, au contraire^ et qu'elle peut !*etoui'ner dans son royaume.

Walinda comprit-elle l'inteiiNpèteî On ae Iput le Sjavoir. Elle s'était accroupie sur un rocher, et, silencieuse, immobile, au lieu de jet^ un coup d'oeil sur le territoire de TUlindi, qui apparaissait au loin et qu'on lui montrait du (ioigt, elle suivait des yeux la caravane, en marche depuis un instant et s'enroulant comme un serpent autour de la montagne.

M. belange ne se sentit pas le courage de pro-

ses LA VÉNUS NOIRE.

longer cette situation. Il jeta un dernier regard sur la splendide créature qu'il croyait ne jamais plus revoir^ puis se retourna brusquement et rejoignit, avec ses hommes, l'arrière-garde de la caravane.

Au bout d'une heure, lorsqu'il fut arrivé dans un vallon dominé par le plateau qu'il venait de quitter, il se retourna.

Walinda, éclairée par les feux du soleil couchant, était enccMre à la même place sur le rocher. Il prit ime longue- vue et l'examina longtemps; sa tête était toujours tournée du côté de la caravane, mais on ne distinguait plus sur elle ni la couverture qu'on lui avait laissée pour la préserver du froid, ni le sac de provisions attaché à son cou. Elle avait précipité dans l'abîme ces présents des Européens.

— Veut-elle se laisser mourir de froid et de faim? se demanda M. Delange.

Pris de tristesse, il dépassa l'arrière-garde et rejoignit ses amis. MM. de Morin et Périères continuaient à se faire des confidences, miss Pôles soupirait aux côtés de M. de Pommerelle, et M. de

, porté dans son han ne et le docteur De

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iyxsoleûconé^^ le rocher. B F

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