‹ La verdure dorée: poèmes. Préf. de Philippe HucChapitre 4 sur 11 · FRANCIS CARGO · texte numérisé non relu

FRANCIS CARGO

Quels vents impétueux, ô puissante Sagesse! De l'île du Bonheur me repoussent sans cesse?

Vois toi-même au plaisir succéder les langueurs, Et les ronces déjà croître parmi les fleurs.

HELVETIUS.

Allez et que l'amour vous serve de cornaa.

LA VEIIDIIIE DOnEB

Allez et que l'amour vous seiTS de cornac, Doux éléphants de mes pensées.

0 poète, tu n'as qu' A suivre allègrement leurs croupes balancées. Cependant que l'espoir te tresse un blanc hamac.

Tu as voulu guider ton troupeau yers les cimes. Vers le glacier que nul vivant n'avait foulé; Les éléphants tremblaient sur le bord des abîmes, Où, tandis qu'ils tondaient un maigre serpolet, Tu prenais des poses sublimes.

V'a! Redescends avec tes monstres affamés Vers la douceur des terres grasses.

C'est le vallon que îu aimais, La maison aux volets fermés,

La flûte au bord du fleuve et les vieilles terrasses.

Voici la plaine herbeuse où tu reposeras Dans le hamac consolateur des infortunes; L'air nocturne caressera tes membres las, Et les bleus éléphants brouteront des lilas, Sous la clarté tiède des lunes.

LA VERDURE DOUEE

A. Lucien Corpechot.

Quelle bataille se livre Sous les constellalions?

Fatigué de mon cœur ivre Et du cri des passions,

Lassé de lutter, de mordre Et de vaincre, j'aspirais, Dans l'apaisement de l'ordre, A des songes mesurés.

Sage et pur, oubliant celle, Dont la chevelure ainsi Qu'une eau vivante ruisselle Sur ma joie et mon souci,

Onde magnifique et noire Où le poète noierait Sa passion de la gloire.

Son espoir et son regret.

Je voulais sous le feuillage De ce fabuieuy. été Écraser sur chaque page L'ombre chaude et la clarté.

Le trèfle rouge qui brûle, L'air qui dort, le bruit des eaux Aux rameaux du crépuscule Le tumulte des oiseaux,

Dans les ténèbres fleuries La lune, fruit d'un beau soir L'herbe humide des prairies Et l'azur sonore. — Espoir,

S'attaquant à la nature Le poète la pétrit Pour en faire l'œuvre où duro Le triomphe de l'esprit.

Mais quoi ! langoureuse celle, Dont la chevelure ainsi Qu'une eau vivante ruisselle Sur ma joie et mon souci,

Découvre sa gorge blanche Et féconde en voluptés.

Sourit et vers moi se penche Dans l'ombre où je méditais.

Qu'est-ce? Le monde chavire Comme un jeu de vains décors; Elle est belle et je respire [/odeur lourde de son corps.

Vignes blanches de rosée, Peupliers jaunes et verts, Sa main sur mes yeux posée ^le dérobe l'univers.

La VERDUR DOREE

A Pol Neveus.

Pélops, par l'épaule d'ivoire Qui tous les maux guérit,

M'arracheras-tu de l'esprit La face de la Gloire?

Chaque aube annonce une victoire Que l'autre aube flétrit.

IMlis heureux celui qui n'écrit Et ne pense qu'à boire.

Il est aux bois tièdes et verts De jeunes femmes, et tes vers N'ont que toi pour les lire.

Et le vent dans un [jeuplier Quand i! chante fait oublier Les cordes de la lyre.

LA VERDURE OOIICS

A Miche/ Fuy.

Que mes poèmes soient étranges El qu'on les raille et leur auteur.

Cela m'est peu, car les louanges Ne sont pas chères à mon cœur,

Hors celles de quelques poètes Au CŒnr fervent, au regard pur, Et qui nagent, blanches mouettes.

Dans 'es ténèbres et l'azur.

Ma vie en silence s'écoule, C'est pour peu d'hommes que j'écris.

Car si je chantais pour la foule.

Je pousserais bien d'autres cris.

De deux poings défiant les astres.

Je clamerais à grand fracas Et ferais crouler les pilastres Et les balustres sur mes pas.

Ou plaignant ma longue misère, En des tumultes mesura.

D'une voix qu'on dirait sincère, .

Apollon, je t'invoquerais.

LA VEltDURE DOREE

Je pourrais dater une slance, Doux exotisme, de Turin, De Heidelberg ou de Constance, Sans avoir jamais pris le train.

Et je plairais aux demoiselles.

Ayant mis à mon violon, Non des cordes, mais des ficelles Pour des romances de salon.

Et peut-être dans mon vieil âge Pourrais-je voir sur mon perron Un laurier bercer son feuillage.

Mais à quoi bon? Mais à quoi bon?

La gloire éclôt, jaunit, se fripe Et s'effeuille de l'aube au soir.

Et j'aime mieux fumer ma pipe Que renifler son encensoir.

Elle apparaît riant sons sa petite ombrelle

LAVEnnUREDORKE 13

Comme j'allais, couvert de la poussière du voyage.

Heurtant aux pierres mes sandales, Vous étiez au balcon que les glycines auloninalcs

Enguirlandent de leur feuillage.

Et vous étiez si calme parmi l'ombre,

Votre visage était si pur

En ce crépuscule d'octonre,

Que je sentais sur mon épaule

Se nouer un manteau d'azur, Et que, dans ma poitnne, en secouant des étincelles.

Mon cœur ivre battait des ailes.

14 LA VEnOUBE DORÉE

Le Passé maugréait et frappait à la porte. Je me taisais. D m'appela d'une voix forte; Mais je continuai de songer à tes yeux; ' Et j'entendais crier le vieillard furieux, Grelottant dans la nuit sous sa mante à ramages.

Il est entré portant un vieux livre d'images.

Laure, dans la maison à l'ombre des sureaux.

Songeuse, tu brodais derrière les carreaux,

Et, sr j'apercevais un livre à ta fenêtre,

Je sonnais à la grille et tu voyais paraître.

Au jardin envahi d'herbe et de serpolet.

Celui qui dans les soirs longuement te parlait

Et déroulait son rêve ainsi qu'un paysage...

Laure, où sont tes cheveux, tes mains et ton visage?.

Vous qui pleuriez, mélancolique, au soir tombant; Toi qui sur ton épaule attachais un ruban Mauve; toi qui jouais Manon et l'ouverture De Tannhàuser; toi qui riais dans ta voiture... 0 passé, plein de fleurs et de chardonnerets I Rires! Passé léger! Passé tendre! Regrets !

Là verdvke dorée io

Mésanges, accourez, mes lointaines pensées! 0 souvenirs, rameaux flétris, brandies cassées...

Oui, j'aurais dû, ce soir, te dire tout cela,

T'avouer les penchants où mon c^ur s'écoula

Et te montrer au loin ces figures d'argile,

Et nous aurions pleuré de sentir si fragile

Notre amour qui s'éveille et frissonne au soleil

D'automne, notre amour incassable et pareil

Aux beaux jouets de notre enfance. Mais qu'importe,

Si l'espérance encore ouvre la vieille porte?

Elle parle; sa voix illumine tes yeux;

Son regard verse en nous la lumière des cieux.

Sous le manteau de pourpre et la cuirasse triple,

Cheveux au vent, partons pour le vaste périple.

Les merles se sont tus devant l'astre éclatant ;

Et le navire aux voiles blanches nous attend

Au port, prêt à cingler vers les îles lointaines

Où le bonheur fleurit aux rives des fontaines.

Je ne sais quelle main nous pousse. Nous rirons

Des rafales soufflant dans leurs rauques clairons;

Et, comme ivres, car l'Univers nous est complice.

Les flots noirs et cabrés nous seront un délice.

Ainsi nous voguerons sur l'eau cruelle ou sur L'eau calme, sous tes coups, tonnerre, ou sous l'azur, Sous la lune indulgente ou dans l'ombre sauvage. Et plus tard n'ayant vu briller aucun rivage.

16 LA VERDURE DORKR

Revenus, mais encor, les doigts ensanglantes. Rêvant que sur la mer âpre des voluptés Il est pourtant après les tempêtes quelque île Où boire le bonheur d'une âme enfin tranquille, Fourbus, endoloris, meurtris, nous changerons La voile blanche ou nous prendrons les avirons, Sur l'eau vaine luttant, mangeant notre colère, Pauvres rameurs perdus sur la vieille galère.

L\ VERDURE DOREB

va

J'exprimais autrefois d'une façon morose Mon désespoir et ma tristesse à l'eau de rose. Mon poème était plein de larmes, de douleurs, De cris, et je riais en décrivant mes pleurs. Plus artificiel qu'un pâtre de pendule, Je ciselais, avec un sourire incrédule, Des agrafes et des boutons de corozo.

Mais l'Amour a paru soufflant dans un roseau...

18 LA VERDURE DOHÉE

Droite, dans la candeur des voiles, à l'orée Du bonheur, les yeux clairs, radieuse et laurée D'un feuillage éternel et qui bruit au vent Des plaines, tu souris aux roses du levant; Kt le matin qui chante aux branches de la berge Inonde de clarté ton visage de vierge.

D'allégresse vibrant de la nuque au talon. Sur le c^ar attelé d'un quadruple étalon. Et dans mon cœur brisant la dernière relique. Je suis parti vers ta beauté mélancolique. Mes chevaux bondissaient dans la lumière ! Vois, 0 miracle! j'oublie, au rythme de ta voix, La meute des lions qui grognait sur ma trace Et la nuit. Et j'enlève en riant ma cuirasse Puisque le soleil flambe et puisque tu jaillis Comme une source fraîche à l'ombre des taiJ!i«.

20 LA VEKDURE DORÉE

Mon espérance était tombée Sur le dos, comme un scarabée.

L'om.brelle aux doigts le lendemain Tu vins rêver sur le chemin.

Tu retournas l'insecte frêle Avec la pointe de l'ombrelle.

Et soudain l'insecte, au delà Des soleils calmes, s'envola 1

Mon espérance était tombée

Sur le dos, comme un scarabée...

LA VERDURE bORÉB 2:1'

Le vent perce la porte et souffle sur le feu

Et je tremble qu'un jour nous puissions dire . t Feu

Notre amour. . . » Tu souris, heureuse et raissurée ;

Notre tendresse est forte et brave la durée.

Et cependant... Non, non, le charme est trop puissant

Qui lie à ta beauté mon cœur adolescent

Pour que jamais le rompe ou le temps ou l'orage.

Vivons paisiblement sous ce tranquille ombrage

Sans redouter qu'un jour le ciel soit obscurci,

Car l'amour éternel...

Et c'est toujours ainsi.

S2 LA YEHDUHE DOHF.C

Tu parus. Mais les doigts posés sur le loquet, Tu t'arrêtas avec un air interloqué.

Puis devant les papiers qui encombraient la table, Tu dis. : < Cette maison devient inhabitable ! » Et ton sautoir frémit dans ses cent trois maillons. Voici bientôt deux mois que nous nous chamaillons, Voici deux raoïs bien tôt que je t'ai rencontrée Et que je sais ton goût nain pour l'eau sucrée. Les pommes vertes, les promenades, les sous- Bois en octobre et les romans à quatre sous. Tu grondes, mais je sens, dans nos pires querelles, Quand bondissent les mots comme des sauterelles. Que tu n'es que tendresse et qu'au fond tu souris En ton cœur plus léger qu'une dent de souiis.

0 golfe calme, où le bonheur élail ancré.

LA VERDURE DORBB

Le temps est achevé des cris et des tempêtes; Aimons-nous aujourd'hui sans tambours ni trompettes; Et les étalons blancs qui piaffent dans la cour Nous les mettrons à l'écurie. 0 mon amour, Suis-moi ; nous mènerons le troupeau noir des chèvres. Les mots ambitieux déserteront nos lèvres ; Nous raillerons la gloire et nous nous étendrons, Le soir, pour bavarder, sous les rhododendrons.

Celui qui partira loin de la ville, qu'il le Veuille ou non, pleurera ton visage tranquille, Ta grâce et la beauté de tes cheveux flottants. Et les roses et les guirlandes du printemps Qui fleurirent ton front de leur délicatesse Se faneront devant ses yeux et sa tristesse. Mais au bord de la nuit calme, sur le chemin Il songera qu'un soir tu lui donnas ta main, Qu'il a baisé tes doigts dans l'ombre coutumière D'un automne, et son cœur sera plein de lumière.

LA VERDol\E DORKB 27

Quand lu m'auras quitté (ne lève pas les bras),

Quand tu m'auras quitté, car tu me quitteras,

.le n'irai plus chercher d'oeillets chez la fleuriste.

Je demeurerai seul avec mon rêve triste.

Et je dirai : « Voilà la chambre où tu. te plus,

Kt voici le miroir qui ne te verra plus,

La lable d'acajou, le canapé, le pouf, le

Tabouret où le soir tu posais ta pantoulle.

0 golfe calme, où le bonheur était! ancré !.. . »

Et quelquefois amèrement je sourirai,

En feuilletant mon vieux Racine aux coins de cuivre,

Des pantins que tu fis dans les marges du livre.

J'avais toujours rêvé d'éternelles amours. Les nôtres ont duré trois mois et quatre jours. C'est beaucoup. J'aurais pu ne jamais te connaître. Ainsi tournons la page et fermons la fenêtre Ouverte sur la plaine immense du bonheur. Ce soir, nous passerons chez le camionneur.

Pourquoi chausser ici le tragique cothurne Et blasphémer l'azur d'une bouche nocturne? Quittons-nous sans soupirs, sans larmes, sans discours. Terre! Nous achevons un voyage au long cours. Débarquons! Tu t'en vas. Je m'en vais. 11 faut rire Et ne prendre pas l'air de goujons mis à frire.

Et, tout bas, je sanglote en te parlant ainsi. Et tu baisses la tête et tu pleures aussi.

LA VEHDUKE DORÉE 2'.)

0 vous qui par le bout du nez me conduisîtes,

Je vous rencontrerai parfois dans les visites.

Nous nous ferons un grand salut; puis vous direz :

« Le temps est beau. » Je répondrai : « Les soirs som

Que ces phrases, Seigneur, seront intéressantes ! [frais. »

Mais le passé battra des ailes dans les sentes

Où nos rêves fuiront sous le soir odorant...

Et tous deux nous prendrons un air indi fièrent.

Je sèmerai dans mon oreille vne tulipe.

Vieille arquebuse entre les vieilles arquebuses, Pour me tenter encor c'est en vain que tu t'uses. Amour! Mes chiens sont morts et mon rêve lointain Et n'étant plus de ceux qui partent au malin Et foulent en chantant la luzerne^qui plie, Je suspendrai ta rouille à quelque panoplie. Que ceux-là seulement te viennent décrocher De qui Fespoir est plus solide qu'un rocher Qu'ils partent! Les chemins sont blancs de tubéreuses. L'Oiseau jette à l'azur ses n<^tes langoureuses. Qu'ils partent ! Mais l'Oisean qui nargue le péril Avalera leurs plombs comme des grains de mi!

34 LÀ VERDL'RK DORÉS

Lsi maisoa où je l'ai connue Abrite un cuistre chauve et gras.

Où est la courbe de ses bras?

Où est sa gorge dure et nue?

Bon cuistre (hic, hœc. hoc; hujus, hujus, nujus), parle-moi d'elle, Que ta voix comme une cliandelle Éclairs les plaisirs que j'eus.

Je viendrai dans l'étroite chambre> Et les souvenirs sur les murs ''^ront pareils à des fruits mûrs Sur les espaliers de septembre.

Cuistre adorable (hic, hœc, hoc).

SDn amant fleure-t-il le musc, le Corylopsis? Tend-il le muscle Du mollet comme un jeune coq?

Voici le store et les persiennes.

Le soir elle s'endormait là.

J^a tendresse donnait le la Sous les gravures anciennes.

LA VETRDURE DORÎIE 3o

Cuistre, je t'aime avec éclat Car le cuir de ton crâne chauve Reflète l'ombre de l'alcôve Où l'amour aux dieux m'égala.

Une feuille de l'hiver blême

Tombe sur la table où j'écris;

Et je raille malgré les cris

Que j'entends au fond de moi-même.

Que ne puis-je être allègre et doux Comme un lièvre sur une touffe, A l'heure où le chagrin m'étouffe Et me fait ployer les genoux !

Ils disent que la vie est belle.

Je meurs, tu meurs et nous mourons.

De listerons, parons nos fronts.

Ouvrez l'amour comme une ombrelle

Ah ! ferme ces yeux obstinés Si rien au monde n'est durable Et mets la lampe sous la table Car l'encrier te rit au nez.

Entre la vie et moi tirant un voile épais, J'enfermerai mon cœur et conquerrai la paix Je sèmerai d'ans mon oreille une tulipe; Et quand j'aurai fumé mes cheveux dans ma pipe, Pour marquer la retraite où je m'ensevelis, Sur mon crâne rasé je ferai peindre un Ijs.

LA VERDURE DOREB 37

Débouchons l'encrier et, du litre à la table, J'écrirai, pour lui plaire, un livre lamentable Où, le cœur écrasé sous plusieurs univers^ Je veux agoniser durant deux mille vers. 0 prodige! Ma plume au fond des écritoires Harponnera des adjectifs lacrymatoires Et vibrants comme les anguilles des fossés. Et de petits mouchoirs seront dûment fixés Dans les marges de ces poèmes pathétiques. Un volume in-18 dans les bonnes boutiques...

LA VERDURE DOREB

A quoi bon te chercher, gloire, vieille étiquette I

Et quel rêve ai-je mis aux vers de ma plaquette?

L'î douloureux poème où s'exalte mon front.

Au bouquiniste ceux que j'aime le vendront.

Devant la meute des grattoirs, vol de bécasses.

Demain s'eiïaceront les mots des dédicaces;

Et si, dans le pays aimable où nous tombons,

Mon livre encor ne sert de cornet à bonbons,

Du moins pourra-t-on voir l'amour que nous sentîmes,

En étalage, au prix de quarante centimes.

fMure, où sont tes cneveux, tes mains et ton visage?..

Foi qui passes, foulant la neige de la nie, Vois sur ma porte deux lions et une grue Qu'un vieillard catalan dans la pierre a sculptes. Médite, et que ton rêve amoureux des clartés Neuves, pour picorer la grappe des étoiles, Ouvrant ses ailes d'or comme de grandes voiles, Plane, le col tendu, dans un ciel enchanté Et raille les lions de la réalité.

Quand on n'a plus ni sou, ni bûche, ni fagot. Quand on a le cœur froid comme un vieil escargot, Hélas! et pas un brin de tabac pour trois pipes, On évoque un jardin torride où des tulipes Fastueuses dans la fournaise des juillets S'épanouissent; et les yeux émer\'eillés, L'on rêve. Mais alors doucement tu murmures, Ma lampe, et songeant au verger des figues mûres, Aux corbeilles de fruits lourds sur le guéridon. Le cœur sen va comme un navire à l'abandon.

Si tu as bu le vin suprême des idées.

Pour toi le ciel est noir et ies vierges ridées.

Et, les contrevents clos aux splendeurs des élés.

Tu t'exaltes devant tes livres annotés ;

Les pages dans le soir vibrent comme des ailes

Et rencrier jette des gerbes d'étincelles.

Ainsi le front courbé sous la lampe tu lis,

Drapant ton rêve dans l'orgueil aux larges plis,

Jusqu'à l'heure où, poussant la porte d'un doigt frêle.

Elle apparaît, riant sous sa petite ombrelle.

Elle disait : Le bonheur vient on ne sait d'où.

Bats le briquet contre la mèche d'amadou

Et fume lentement et regarde les bûches

Kouges. Les heures sont douces comme des cruches

Et tu les bois au bord torride des chemins.

L'amour est chaud comme une pipe au creux des mains

Et rien ne vaut pour la tristesse familière

La paisible maison qu'environne un lierre.

Il neige. Mets, ce soir, tes pieds sur les chenets.

Reste. Le feu jaillit des gerbes de genêts.

Reste-là, caressant une large tulipe.

Ton rêve s'éteindra s'il neige dans ta pipe.

î.o^ astres, nous les cup.illerons Là-bas au ras des mers loiniaines.

Par les matins d'hiver quand je lisais les lettres. Des roses de juillet fleurissaient aux fenêtres De mon rêve. Bravant le givre, le verglas, Les averses, le vent du Nord sonneur de glas. Je murmurais tes mots en suivant les ruelles Tortueuses... Soudain les rafales cruelles S'apaisaient; le soleil inondait les maisons; Je m'avançais sous de divines frondaisons, Et je voyais sourire au fond du paysage La grâce et la candeur de ton jeune visage.

J'ai laissé de mon cœur tout.le long du chemin Comme les brebis de leur laine,

Et j'espérais toujours qu'un tiède lendemain M'ouvrirait une herbeuse plaine.

Et toujours sous mes pas l'ortie et les galets;

Car c'est en vain que tu annonces, Après l'orage, Espoir, les matins étoiles,

Et la luzerne après les ronces.

Mais tu le sais, bélier fourbu, qu'il faut marcher Vers un but secret et suprême.

Toi qui raillais la fin, la route et le berger, Et le destin comme toi-même.

Les jours sont plats comme des soles Et la rouille a couvert mon cœur; Mais lu parais et tu consoles Mon amertume, ô remorqueur!

Amour, nous sommes les chaloupes Vides sar le flot des hivers, Et nous rêvons de Guadeloupes Où rugissent des lions verts.

Là-bas, vibrent des promontoires Sous le cri de tigres ailés; Et dans des champs de roses noires S'étirent des chats violets.

Des oiseaux sont couverts de feuilles; Des plumes poussent dans les prés...

Emmène-nous, toi qui recueilles L'espoir des rêves déchirés.

Amour, jette-nous tes amarres; Vois nos larmes, entends nos cris.

Les soirs dorment comme des mares Autour des cœurs endoloris.

Quelque rose qve tu cueille9 Une nuit la fanera.

LA VEdDURE DORER V3

Ce sera la maison blanche avec un arbuste

En fleurs sur le perron, et quand d'un geste brusque

Tu ouvriras les volets jaunes, le jardin

Mêlera, pour fêler ton rire et le matin,

L'odeur des seringats au parfum des framboises,

Et les paons fastueux crieront sur les ardoises.

54 LA VERDUr.E DORÉE

Dans l'odeur des œillets, du fenouil et du buis. Sur le vallon qui dort à la fraîcheur du puits, Ce sera, sous le toit rouge que l'aube mouille, La maison blanche comme un ventre de grenouille.

LA VEROUnE DOaÉE K>

XXXIF

Ce soir d'octobre est lourd comme ta lourde chevelure. Et jamais plus mes yeux ne te verront; Je n'entendrai plus ta voilure S'arrêter au bas du perron .

Tu .n'apparaîtras plus ainsi qu'une aube printanièro Dans cette chambre où tu pleuras; El jamais plus dans la lumière Ne s'ouvrira la courbe heureuse de tes bras. La tempête a brisé la lampe familière Qu'on ne rallumera jamais; Sur tes épaules le temps verse sa poussière, El tes yeux sont fermés.

Aux soirs mornes, devant la table d'un café, Cependant que s'attriste un air ébouriffé Que chanle avec aigreur une excentrique étiquo Auprès d'un violon enduit de cosmétique Dont le sourire amer dure depuis des ans, Je regarde flotter sur les crânes luisants Des vieux habitués qui rêvent, la fuméô De ma pipe où sourit une figure aimée.

LA VERDURE DORIi:?

Si je dois ne jamais oublier les sentiers,

Les hêtres, les ravins bordés de noiseti(}rs,

F^es bruyères, les digitales diaphanes,

Les touffes de chardon que broutèrent nos ânes

Tandis que nous montions vers l'azur; si je dois,

Songeant avec tristesse aux bagues de tes doigts,

Entendre dans la nuit brillante de rosc'e

{^n souvenir battre de l'aile à la croisée,

C'est que, magicienne aux gestes de clarté,

Jai vu dans la tiédeur de cet arrière-été,

Se mirer les genêts et la forêt pâlie

Dans tes yeux de douceur et de mélancolie.

aS LA VEKDLRE DORÉE

Des mois ont fui ; mais ma pensée N'est encor qu'un trouble frisson ; Non, la corde n'est pas cassée, Et c'est toujours le même son.

Seul et morose en vain j'ergote, Mon cœur toujours d'elle est empli; Ainsi ma vieille redingote Garde un immuable faux pli.

LA VERDURE DORÉIi 59

Mon désespoir vers toi grave et silencieux S'élève comme un lis d'automne vers les cieux; Et devant notre rêve aux lentes agonies Mon cœur est j)]ein ce soir de larmes infinies. Bonheur frêle, jasiTiins, églantines, lilas, Les minutes en fleurs se flétrirent, hélas! Et je sens, aujourd'hui que l'espoir me délaisse, S'enrouler tendrement sur mon âme qu'il blesse Et qu'il enserre en la douleur de ses replis, Ton souvenir ainsi qu'un blanc volubilis.

Je revis doucement d'anciennes pensées,

Et leur frêle pâleur d'estampes effacées,

Ravivant les douleurs graves du souvenir,

Fait encore mon rêve à ton rêve s'unir.

Tendres comme des fleurs, légers comme des plumes.

Voici passer tous les plaisirs que nous élûmes;

Et mon cœur pénétré de leur triste parfum

Pleure les jours enfuis et le charme défunt.

Ah ! que l'heure de joie et de bonheur renaisse,

Dans la lumière, aux bleus décors de ma jeunesse.

Où je dansais... Amour, et l'azur du matin

Accueillait les oiseaux des songes ! — Le jardin

Dans le silence étend ses désertes allées.

Et la rouille s'attaque aux vasques ciselées,

Hélas! — Et j'appartiens au passé ladieux,

A ces jours, à ces nuits qu'éclairaient tes beaux yeux,

Où mon cœur ignorant des tristesses moroses

Était doux et léger comme un parfum de roses.

LA VERDURE DORÉE Cl

Daiis la froideur de l'aube hivernale, il bruine Sur les païais branlants et les murs en ruine; L'église où s'unissaient les myrrhes et les chants Croule; sur les degrés pousse l'herbe des champs; Et les toits éventrés par les quartiers de roche S'effondrent; le lierre aux gargouilles s'accrociie.

Dans la ville déserte, aux lueurs des flambeaux, Je pénètre et fouillant les caves, les tombeaux, De l'aube au crépuscule et du soir à l'aurore, Kperdu, je me mêle au passé que j'adore, Et voici des miroirs, des perles, des colliers, Des anneaux précieux à tes doigts familiers, Et des lis trépassés dont tu respiras l'âme. Et mon cœur de tristesse et de douleur se pâme En évoquant, parmi ces décombres, tes yeux!

Ah! laisse-moi verser des pleurs silencieux.

Pafmi la brume et la tristesse du matin, Languissamment les fleurs s'efïeuillent au jardin, Exhalant la douceur de leur âme embaumée; Et nos rêves aussi s'effeuillent, bien-aimée. La maison est déserte et nul ne s'assied plus Sous la tonnelle; les deux bancs sont vermoulus; Ef, pareille à l'oubli, l'herbe envahit l'allce. Ton souvenir emplit mon âme désolée, Et tristement je songe au soir où tu lias Parmi les cheveux noirs de blancs camélias.

LA VERDtUt: UURllC C3

Maintenant que tes yeux sont clos et que ta voix

Ne murmurera plus les phrases d'autrefois ;

Puisque je l'ai perdue, hélas! et que la vie

Est pareille au jardin solitaire, j'envie

Le guerrier embrasé d'une tragique ardeur,

Qui, vêtu d'or, le glaive au poing, dans la splendeur,

Blasphémant et dressé, farouche, sur la selle,

Au milieu du tumulte et du sang qui ruisselle.

S'élance, frappe et meurt, froué de mille dards,

Dans les plis triomphaux des rouges étendards I

6^ LA VEUOURE DOREE

Le jardin bourdonnait de soleil et d'essors,

Quand lu pris ton chapeau de paille à larges bords,

Fleuri de liserons, fleuri de violettes;

Et les roses fumaient, vivantes cassolettes.

Exhalant vers le ciel éblouissant et bleu

Leur parfum plus subtil qu'une aiguille de feu.

J'écoute encor ta voix et je regarde encore

Tes yeux illuminés aux fastes de l'aurore.

Le sable humide et les grands lis que tu cueillais,

5t les massifs bordés de sauges et d'oeillets...

Heures parmi la joie et l'amour égrenées, Volubilis défunts et jacinthes fanées...

xt:ii

Maintenant que la neige a blanchi la maison, Promène ta douleur et vois à l'horizon, Au-dessus des cyprès funèbres et des tombes, Tes rêves s'effacer comme un vol de colombes.

"66 LA VERDURE DOIilCE

XLIJI

Souffle ta lampe! La matin A frissonné sur les collines; Et, morose, le cœur lointain, Dans la pénombre tu t'inclines.

Ouvre ta porte! Le verger N est qu'une verdure légère.

Dans la lumière où l'air léger Sent l'herbe humide et la fougcro.

Et d'un esprit calme et plus pur, Loin des douleurs que tu cisèles, Regarde tourner dans l'azur Les colombes aux blanches ailes 1

Ce n'est pas encore ce soir Que l'on décroche les étouea.

LAVKRDURLDOREU 69

XIJV

Le vent hurle, et dans sa monstrueuse colère Jusqu'au lugubre ciel soulève les flots noirs. Pas un astre. Ma vie aux amples désespoirs Erre sans gouvernail, lamentable galère.

Tu parais: l'ouragan suspend son large cri: Tu parles, et la voix douce et lente l'apaise. Et la mer en chantant caresse la falaise, Et mon rêve au soleil est un vaisseau lieu ri.

La porle du jardin donne sur la ruelle

Et c'est là qu'un beau soir elle est apparue, elle

De qui l'amour est clair, comme l'aube et l'azur.

Elle m'allend. Le cliat s'étire sur le mur.

Elle m'attend. C'est le village après le steppe.

Son sourire est léîrer comme une aile de guêpe.

Elle m'attend sous la tonnelle de roseaux.

Mon cœur est une cage où chantent mille oiseaux.

Elle m'altcnd, elle regarde la pendule.

J'arriverai dans la tiédeur du crépuscule,

Et quand je la verrai me tendre les deux mains.

Les roses de juillet pleuvront sur les chemins.

LA VERDURE DORÉE Tl

Quoi ! pourrais-je envier Pisistrate vêtu des royales étoffes, Ou le berger Ronsard, couronné de laurier, Conduisant le troupeau sublime de ses strophes!

Quoi ! pourrais-je songer A la gloire d'Achille ou de Platon le Sage, Lorsque je puis sous la tonnelle du verger Sourire à la beauté de ton jeune visage I

T2 LA VERDLRE DOnÉB

XLYIl

Cirouelle, tu peux crier sur les ardoises,

Grincer comme une dent sur d'acides framboises I

Hiver, tu peux lancer aux vitres tes grêlons

Qui bourdonnent comme une averse de frelons,

Qu'importe! Hiver, brandis tes trompettes de cuivre

Et déchaîne tes chiens sur la route de givre

Et les chevaux des ouragans! Je m'en bats l'œil!

Je m'en bats l'œil! Je lis des vers dans mon fauteuil!

Beauté des jours! Beauté des livres et des lèvres!

A mon coupé, j'attellerai cent douze lièvres.

Sous l'azur plus vibrant qu'une aile de perdrix,

Et j'irai vers les bois que mon rêve a fleuris!

LA VERDURE DORÉB 73

Regarde le jardin abandonné, le banc, Et la tonnelle où tu pleuras au soir tombant, La grange, le balcon rouge, le massif plein de Grives, le gravier bleu sous les marronniers d'Inde. Quand tu partis et que ton rire s'envola. J'eus le cœur gros comme un vokune de Zola; Mais te voilai — L'air est léger comme un sourire; Ma tristesse fond devant toi comme une ciie Sur la lampe. Rentrons. La porte grince et les Volets. Veux-tu, soyons deux oiseaux envolés! Nos regrels sont partis au grand trot des carrioles Cahotantes et nous ferons des cabrioles Dans l'azur. Le fauteuil est là, dans l'ombre. J'ai Déboutonné tes ganis et, bruyant connne un geai Des bois, je ne dirai que des mots d'allégresse. Vous pleurez? Tu souris? Est-ce de bonheur? Est-ce?

Dans le calme, la barque se balance Comme un vers que je dis.

Dors, mon amour, aux vagues de silence Des golfes attiédis.

Pour toi, j'ai déserté l'ombre des grèves,

Le lac et les roseaux ; Tes larges yeux ont reflété mes rêves,

La mer et les oiseaux.

J'ai mis ma vie au chaton de ta bague Sous la lune d'un soir.

Dors, mon amour, il n'est pas une vague Aux nappes de res[)oir.

N'écoule pas sifïler sur toutes choses Les merles que j'entends;

Et que pour toi les heures soient des roses Sur la tige du temps.

.deux inconnus; baisers nouveaux; vieilles guitares...

Fumcrai-je au soir de ma vie Une pipe en bois de laurier?

Nous voilà vieux, ma pauvre amie, J'ai eu vingt ans en février.

Nous avons vu bien des feuillages, Des lacs, des golfes, la clarté Du songe, et de tous nos voyages, Hélas! qu'avons-nous rapporté?

Et tout cela n'est pas peu triste ,

Mais dans l'ombre où nous nous plaignons.

Enfin l'ironie oculiste

Ouvre boutique de lorgnons.

Des liîivnîs dansent aux pelouses, Et dans ma chambre mon espoir.

Maintenant j'attends que tu couses Une rose à ton juj)()n noir.

Et que le rire ensevelisse, Sous des guirlandes de clarté, Notre rêve, ce vieil Ulysse Que les sirènes ont tenté.

78 LA vêrdl're dorée

Dénouons les rubans mauves que lu voulus Fixer à nos propos et ne soupire plus D'une voix de douleur et de larmes trempée. La bouche soit cousue et la langue coupée Aux pleureurs! Nous devons rire. Tu l'oubliais. Et pour l'amour, par qui tes songes sont liés Comme les blanches tubéreuses que tu aimes, Sur tes ongles étroits j'écrirai des poèmes Suaves comme la courbe de ta jambe ou ' La clarté de ta gorge et creux comme un bambou. Un tambour plein chanterait-il? Et la tendresse Chante, divinement vide, dans ta caresse. Ne me regarde pas avec ces yeux. C'est vrai, Pardon. Tu n'aimes pas qu'on raille. Je serai Triste, si tu le veux, et grave, et pas plus tard que Demain je te lirai les œuvres de Pluiarque.

LU

Ah ! jeter les filets crevés, les hameçons, Les livres Devenir un de ces bons garçons Sans tristesse, railleurs des barbons à catarrhe, Qui le soir lancent des cliansons sur leur guitare Et dont 1 ame aux exploits amoureux se complaît. Moduleurs de couplets, leur bonheur est complet S'ils voient rimer austère et stère, Estelle et stèle. Mais sentir que la vie est l'épaisse dentelle Sous laquelle palpite un visage inconnu...

Un liseron s'enroule autour de ton bras nu.

80 LA VERDURE DORÉB

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