L.\ VERDURE DOnf.li
Les bouleaux du malin sous quoi lu te recueilles
Balancenl leur fraîcheur et leur blanc flot de feuilles
Déferle en bruissant aux rives de l'élé.
De jaunes niouclicrons nagent dans la clarté.
Un rayon de soleil pique ta jambe nue.
Une fouine d'un saut traverse l'avenue.
Une guêpe a touclic ces genévriers veris.
Aux Marcou du fulur laisserai-je trois vers?
Un jour les écoliers penchés sur leurs pupitre»
En écoulant vibrer les mouches sur les vitres
Trouveront -ils au fond des collèges n.oisis
Une page de moi dans leurs Morceaux choisis
El verront-ils trembler à l'entour de la chaire
Ce feuillage d'argent sur la verle fougère
El ce bleu liseron qui s'enioule à ta main?
Pourquoi rêver ainsi qu'au soleil de demain
Ta gloire s'ouvrira comme une douce ombrelle
El que ta voix pareille à celle tourterelle
Uoucoulera longtemps ta peine et ton amour?
Journaux, parlerez-vous de mes livres et pour
Derème écrirez- vous une nécrologie
Quand l'aile du destin soufilera sa bougie?
Qu'importe? N'ai-je pas cette aube que je bois,
Ce matin bourdonnant, ces feuilles et ce bois
Et toi qui dans tes bras endors toute amertume?
Qu'un autre pour l'honneur d'une palme posthume
Ferme ses contrevents sur les jardins fleuris
Et meure dans son encre et dans ses manuscrits 1
Mais moi qui. sais jouer des cithares diverses
Et goûter le soleil, la lune et les averses,
Les roses de cristal sur es prés endormis.
Je chante pour moi-même et pour quelques amis,
Kt j'écoute sifïler l'air tiède dans ses flûtes
En levant vers l'azur ma pipe et ses volutes
Et sans, me soucier sous ces arbres touffus
Que dans quatre mille ans on sache que je ftis.
Li la lune déjà comme un jaune escargot A quitté la colline et glisse au ciel d'automne.
Carco, passez-moi la gourde, Que ce vin d'irouléguy Me fasse le cœur moins lourd Et l'àme moins alanguie.
Qu'ai-je besoin de pensées Qui décliirent mon bonbonr?
Pour pleurer les jours passes C'est encor de trop bonne lieure.
Mais plutôt sur mon épaule Voyez ce grand oiseau vert Comme il va prendre son vol Quand je viderai mon verre.
Vous, vous buvez à la gourde, Le visage vers l'azur, El l'air murmure alentour El balance la verdure.
Ah! qu'un autre geigne et pleure; Nous, dans l'ombre et le soleil, Nous rôvons à la couleur De la ramure vermeille.
Ainsi, sans nous mettre en pemo Ni de demain ni d'hier, Nous buvons avec ce vin L'allégresse et la lumière.
LXK
A Henri Martineau.
Je vais songer à la jpune fille que j'ai Peinte naguère au (orne II de VAbrégé De mes Amours et dont la grâce était fleurie. Cet abrégé n'est pas encore en librairie Mais elle est dans mon cœur comme une rose dans Un livre. Je souris, mais j'ai serré les dents Avec un tel sanglot que j'ai fendu ma pipe L'autre hiver. La douleur elle-même se fripe Et plus rien ne demeure au fond de nous que des Fleurs mortes. C'est enfin l'heure que j'allendais Du calme intérieur et de l'ombre assagie; Et je puis maintenant allumer ma bougie Pour feuilleter l'herbier poudreux du souvenir. Mais j'entends les chevaux de l'aurore hennir! Ah! laisse le passé, bois mort et feuilles sèches. Le soleil sur les toits lance de rouges flèches; Détourne tes regards des vierges d'autrefois; Leur visage pâlit comme la lune et vois Bondir en secouant leur sauvage crinière Les quatre étalons blancs cabrés dans la lumière.
... Mais V Oiseau qui narrjue le péril Avalera leurs plombs comme des grains de mil.
LA Y£RD(JRE OOAËE 115
Je crayonne ton nom sur la peau d'un tambour Au corps de garde. Où est le jour? où est le jour Où tu tendis tes mains vers mes lèvres? La pluie Battait les vitres. Dans ma mémoire éblouie Tu refleuris, bouquet de roses qui trempais Dans l'ombre et parfumais l'oubli des canapés. Sur toi mon souvenir est la caresse douce D'un clair de lune sur les collines. Soir d'où co Bonheur m'est venu ! Soir rare dont je rêve en Larmes, où j'ai compris ton visage fervent Qu'atténuait déjà le charme des automnes. J'avais un air mélancolique et des gants jaunca.
Tes bras ont une courbe adorable et malgré que
Ton cœur n'ait que dédain pour la grammaire grecque
De Burnouf et le dialogue d'Ampelis
Et de Chrysis, tu m'es plus chère que ces lys
Bleus et verts qui s'ouvraient sous les feuilles des frênes,
Lautre automne. Mais le collier que tu égrènes,
Ta chevelure qui ruisselle et la tiédeur
De ta gorge et tes mains pures comme l'odeur
Des roses disent la vanité de mon livre
Et qu'il vaut mieux ce soir où ta grâce m'enivre
Dans les bras regarder à travers le rideau
La lune comme un œuf dansant sur le jet d'eau.
Et naguère aux midis de résine imprégnés.
Après les bois de pins torrides, je baignais
Mes mains dans tes cheveux comme dans une eau pure,
0 toi que mon amour ce soir caresse et pare.
Tu trempais en riant des roses dans du sucre
Et tu mordais dans leur fraîcheur à blanche nacre
Et quand tu me tendais tes lèvres, j'y goûtais
Les roses dont l'arôme embaume les étés.
118 LA VERDURE UORÉn
Le décor somptueux et lourd d elofle rouge Où parfois de chaleur une rose s'écroule, L'eau tiède des bouquets que boit l'ombre torride Et toi voluptueuse et nue et ton sourire Et ton bras où miroite une chaîne d'ivoire Et d'or. Ah! dans le lin immaculé d'un voile Goûter la neige et l'aube aux flûtes argentine» Et la nuit pure et les étoiles maritimes!...
Et mâchant ma douleur comme un fruit trop amer.
LA VERDURE DORÉB 121
Bien qu'avec passion à mes bras tu te livres, Je sais que tout est vain, l'amour comme les livres; Les étoiles se faneront dans le foin bleu Et rien ne vaut le soir ma pipe au coin du feu Qui me caresse et m'oflVe un trouble paysage. Et pourtant je reviens toujours à ton visage Encore que je sache au monde qu'il n'est rien Qui puisse consoler un cœur comme le mien.
C'est le feuillage noir des platanes que perce Une flèche de lune et la sonore averse Des nocturnes. 0 nuit musicale! J'attends... Et j'attendais que tes bras ivres de printemps Vinssent avec fraîcheur se nouer à mes tempes. Aujourd'hui quelle main rallumera les lampes Et l'espoir, me rendra les blancs oiseaux enfuis Et jonchera de fleurs les routes que je suis?
Puisque tout est pareil aux feuillages labiles.
C'est vainement que sur mes flûtes malhabiles
Je chante les jongleurs, ta grâce et nos doigts joints.
Le monde et ta beauté n'en passeront pas moins.
C'est vrai. Mais par le rythme où mon rêve s'applique
Nous entendrons passer l'univers en musique.
Prends ton manteau. Suspends les plaintes éternelles
Et buvons la splendeur des heures automnales,
Car la pourpre des bois environne le zèbre
Qui rue et trotte et mord le feuillage et se cabre.
C'est le nouvel octobre et la sente où je marche
Je la foulais naguère en brandissant la torche
Quand je voulais au sort attacher des entraves
Et nouer à l'azur les roses de mes rêves.
Et nous nous oublierons et que notre cœur saigne
En regardant glisser la souplesse d'un cygne
Et nous contemplerons, dédaigneux des clepsydres,
Les paons de cuivre bleu dans le bronze des cèdres.
S'attaquant à la nature IjB poète la pétrit Pour m faire l'œuvre où dura Le triomphe de l'esprit.
LA VERDURE DORÉE i2'j
A Léon Vérone.
Non, ce n'est pas cela que lu avais rêve Et le soir quand tu vas t'attabler au café Pour lire le Divan, la Phalange ou les Marges Tu songes aux voiliers qui glissent sur les larges Atlantiques, en plein azur, vers les îlots Candides, nénuphars que balancent les flots. Les buveurs braillent. Tu es seul. Tu lis. Tu coupes Les pages. Tu es seul dans le bruit des soucoupes; Etcesgens dont le cœur ne reflète aucun ciel Ignorent Gaudion, Royère et Duhamel.
Tu es seul et sous tes sourires tu sanglotes, Rose triste au milieu d'un bouquet d'échalotes.
128 IwV VERDURE DORÉE
A Francis Carco.
Un visage, une phrase, un mede, ce fruit d'if Jaune, j'ai tout aimé d'un amour maladif. Car en tout je trouvais la marque du mystère Universel; et sous les branches, solitaire Dans l'herbe et la chaleur que de fois j'ai compté Les anneaux éclatants des guêpes de l'été. L'ombre émouvante est dans les choses minuscules Et je me tais pour écouter aux crépuscules Le grillon dont la voix déferle comme un flot Et renaît et se brise ; et dans l'œil d'un mulot, Ainsi que dans la mer où se perdent les voiles, Se reflète l'azur, la lune et les étoiles.
A George Gaudion.
Au bord de la prairie humide où tu gazouilles,
Aurore, j ai cueilli les jaunâtres groseilles
El le long du chemin, sur les ronces, les mûres
Vertes et je songeais à ses lèvres amôres
Et qu'elle souriait quand je baisais ses larmes.
Les vaches qui sonnaient sortaient des blanches fermes
Et dans les prés fauchés pâturaient l'herbe rase.
Elle n'est pas venue et j'ai pris une rose
Pour la faire sécher dans cette anthologie
Grecque que je traduis le soir à la bougie.
130 LA Verdure doréb
A Pnul Mieille.
L'ombre élève un parfum de tilleul et de lïaise.
Métonymie, antonomase, catachrèse,
Et c'est sur vos secrets quej me penche. Elle est
Sous la tonnelle, une tuli})e au bracelet.
Et mord un brin de buis plein de sèves amères.
Et je la vois sourire aux marges des grammaires.
La double passion de l'amour et des livres,
Les poèmes et les beaux yeux dont tu m'enivres^
Jules Laforgue et tes mains blanches, Mallarmé
Et la pâleur de ton visage accoutumé,
François Villon, Laurent Tailhade, Paul Verlaine
Et vous, Jammes, berger vêtu de rude lame
Qui tirez des sanglots d'une flûte de buis...
0 poètes, c'est vous que dans l'ombre où je suis
J'évoque en regardant tandis qu'elle sommeille
Ses cheveux dénoués sous la lampe vermeille
132 LA VERDURE DORÉB
Vers la croisée et vers les roses du plafond,
Souffle au bout de tes doigts les bulles de savon
Et souris tendrement à mon rêve crédule.
La lune de cristal flotte comme une bulle
Aux cieux tendres et verts; les constellations
Éternelles, nos cri?, nos pleurs, nos passions
Se vont faner comme de blanches marguerites.
Et toi, ma pure amie et claire, qui abrites
Les bleus ramiers de mon amour, tu souriras
A quelque autre baiser qui brûlera tes bras
Et lu ne seras plus qu'un tumulte de fête.
L'eau glace tes bras nus dans la blanche cuvette.
Souffle des bulles qui reflètent l'Univers.
Mais vois! plus rien ne flotte aux cieux tendres et verts;
La lune de cristal sur un toit s'est brisée;
Baisse les yeux : le pré scintille de rosée.
LA VEriDURE DORÉS 133
LXXW
Je dirai pour rinstruction des biographes Que t«^n corsage avait quarante-deux agrafes, Que dans tes bras toute la nuit j'étais indu-. Que c'était le bon temps, que je ne quittais p!us Ta chambre qu'embaumait un pot d'héliotrope. Duhamel animait son héroïque Anthrope, Pellerin habitait Pontcharra et Carco 49, quai de Bourbon, Paris. Jusqu'au Matin, je caressais tes jambes et ta gorge. Tu lisais Chantecler et le Maître de Forge; Tu ignorais Laforgue estimant qu'avec art Écrivaient seulement Botrel et Jean Aicard. Mais au bord du Viaur embelli de ses rêves. Frêne, pâle et barbu, méditait sur les Sèves, Et Deubel, revêtu des velours cramoisis, Pat)liant au Beffroi ses Poèmes choisis, Déchaînait dans les airs le tumulte des cuivres.
Et jaimais beaucoup moins tes lèvres que mes livres.
Le soleil a plongé dans le soir d'écarlote Comme une abeille en or dans un coquelicot.
LWXVI
Que de fois j'ai souri pour te cacher mes larmes! Que de fois j'ai noué des roses sur mes armes Pour te dissimuler que j'allais au combat ! Fallait-il que mon fiacre à jamais s'embourbât Et se perdît dans les ornières de la vie? Comment faut-il encor ce soir que je sourie Lorsque j'entends crouler le monde autour de moi Et quand l'espoir suprême où j'avais mis ma foi Je le vois s'efleuiller comme une primevère? Garçon, apportez-moi du fiel dans un grand verre.
133 LA VERDURE DORIJE
Lorsque tu étais vierge (Le fus-tu? Le fus-tu?/ Nous dînions à ï Auberge Du Caniche Poilu.
C'était une bicoque Sous un vieux châtaignier; Tonnelle pour églogue, Livoii' et poulailler.
Buis sec à la muraille El rosiers aux carreaux...
A travers une paille Tu suçais des sirops.
Guinguette au loit de chaume.
Mur d'ocre éclaboussé...
Un grand liseron jaune Fleurit sur le passé.
LA VERDURE DOrtÉE 139