‹ La verdure dorée: poèmes. Préf. de Philippe HucChapitre 8 sur 11 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Oui, je chante la joie ivre et passionnée

Et je noue à ma barbe une rose fanOc

Pour songer nuit et jour qu'il faudra que mon corps

Se dissolve comme elle et quille les décors

Fastueux où le monde épanouit sa force.

Je m'en irai. Je tomberai comme l'écorce

Des platanes, con)me les feuilles, comme les

Roses! Je suis vivant! Ciel, nuages gonflés

D'eau lourde, bois roussis par les torches d'automne.

Vergers où l'or vivant des abeilles bourdonne.

Fruits riches, souvenirs d'un magnifique été.

Moissons, je vous respire avec avidité

Et je mêle ma vie au triomphe des choses,

Éperdu comme les feuilles, comme les roscil

En vain tu mets tes doigts sur mes yeux inquiets Et me caches les prés, les branches et le ciel,

0 doux amour, ô toi qui es

Du féminin au pluriel!

Exiges-tu que d'une voix endolorie

Je dise les brasiers que ton sourire allume,

En un livre de la série

In-16 à 3 fr. le volume ;

Ou que, trempant encor ma plume dans mon cœur, Car déjà ton regard a séché l'encrier,

Je te figure, archer vainqueur,

Coiffé de myrte et de laurier?

Ma plume ne sert plus qu'à débourrer la pipe Que je fume le soir sous les saules moroses

En songeant à l'ombre qui fripe

Les espérances et les roses.

Laisse-moi. Je me plais à voir glisser le vol Sur l'immobile azur des pigeons gris et blancs; A quoi bon nouer à mon col Tes bras perfides et tremblants?

Tu verras en sanglots mainte âme évanouie Baiser les pieds en implorant la servitude; Moi, j'ouvrirai mon parapluie . Pour danser dans la solitude.

L'cscnrgot jaufip c/ bien qui glisse entre tes seim.

LA VBRDL'itE DOREE

llo

Une pie de neige et d'ébône Ou, si l'on veut, de craie et de charbon, Tandis que je songe à ma peine S'envole et vole au vert vallon.

L'eau fredonne sous mes semelles Et je m'endors dans l'herbe du talus.

Voici des jours et des semaines Que pour moi tu ne souris plus.

Tu dois pleurer dans cette ville Comme, la nuit, je pleure loin de loi... Le vent (qui sait?) souffle, et ravive Les girouettes sur le toit

Rouge de cette maisonnette En fleurs où nous nous sommes tant aimés; Mais les roses de la tonnelle Refleuriront-elles jamais

Pour moi qui, près de la rivière Que frôle et griffe un bleu martin-pêchcur, En attendant que l'oubli vienne Avec son calme et sa fraîcheur

Compose un poème inutile En écoutant les blancs et bleus remous De l'eau qui chante sous la digue Et qui caresse les cailloux.

LA VERDURE DORÉE Ail

Puisque dans celte chambre où l'amour triompha Des guirlandes de fleurs meurent sur le sofa Et que ton pauvre cœur jaunit avec les roses, Épargne à ta douleur les visions moroses De tout ce qui se fane et passe comme toi ; Et ta pipe azurant jusqu'aux poutres du toit Enferme ces bouquets au coffre que tu plombes.

Le ciel est gris comme les ailes des palombes ; Et l'air plus frais que les cheveux que tu mordais Balance doucement les plats à barbe des Coiffeurs et les lilas qui pendent aux murailles.

Ton misérable cœur chante les funérailles

Et tu pleures les yeux qui ne te verront plus.

Et pourtant tu dansais sous les saules feuillus,

Les oiseaux gazouillaient dans le parfum des branches

Et toi tu poursuivais dans le hallier de blanches

Filles et tu marquais leur bouche à belles dents

Mais maintenant craintif tu cherches, les pieds dans

La rigole, le vol des cigognes lointaines.

Le bonheur a coulé comme l'eau des fontaines

Et lu n'as plus que des fleurs sèches dans les doigts,

Toi qui V(julais, quand les bourgeons perçaient le bois,

Entasser des moissons de roses dans ta grange.

I^ passé comme un vieux décor déjà s'efîrange.

Mets ton lorgnon ; ferme tes ailes de moineau ;

Et pleure en écoutant ce triste piano

Qui réveille ton cœur plein d'ariettes grêles.

Les beaux jours ont passé comme des tourterelles.

LA VICRDURE DORÉE 149

Laisse. La passion vaut seule que je vive

Et qu'ébloui sous les feuillages de la rive

Je dédie à ra:zur celte coupe où je bois,

Et que pareil à l'eau qui reflète les bois,

Les nuages, la lune et la voûle profonde,

Je ne sois plus qu'un hymne à la gloire du monde

Le soir pique à l'azur des grains de mimosa.

Étoiles. Le collier qu'hier je nouais à

Son col et qui tremblait sur sa irorge endormie

Ne scintillera plus au cou de mon amie.

Je ne baiserai plus que dans njon souvenir

Les roses que naguère elle aimait à cueillir

Pour attacher leur pourpre aux nacres de ses peignes.

Lune au plumage blanc, comme hier tu te baignes

Au lac bleu. Les pigeons roucoulent comme hier.

Seul dans ce tendre soir je porte un cœur amer

Et je sens aux frissons de l'air dans la tonnelle

Sourire autour de moi la nature éternelle.

Univers, bois, coteaux et les sources! Je suis

Ivre! J'écrase les fougères; je poursuis

La troupe sous les buis des vierges elTrayées.

Kclairs roses dans la verdure des feuillées;

Courses dans la fraîcheur et les "branches. Sur leurs

Épaules el leurs bras les goultos et les fleurs

Pleuvent des bas rameaux que leur fuite secoue.

Mais là-bas le ciel est rose comme une joue;

La foret s'éclaircit au bord bleu du torrent.

Herbe drue, aube, oiseaux, feuillage transparent!...

Le lemfs sur nos cheveux verse du sucre en 'poudre.

A Guillaume Apollinaire.

Je veux bourrer ma pipe et fumer en silence A l'ombre des rosiers que l'air liède balance. Les feuilles sur le ciel tremblent avec douceur Et je rêve, couché sous les branches, tresseur De rythmes et de fleurs qui raillent le tonnerre. Car le temps est venu, mon cher Apollinaire, De boire cette paix que goûtent seulement Ceux-là qu'a déchirés un illustre tourment.

156 LA VEHULUE DUIIIÏE

A quoi bon prendre un air tragique si tout nosl Qu'illusion et secouer Ion bracelet, La chevelure éparse, en un gesle terrible? La résignation demeure au fond du crible Quand la vaine espérance a passé dans le vent. Laisse les cris aux gens de théâtre et levant Ton cour dans la clarté d'une lune meilleure, Goûle, comme je fais, la paix intérieure.

Six heures tombent de l'horloge Comme six noix dans un chaudron Déjà le soir triste grelotte Sous un lourd nuage marron.

El'^^ naguère sous le saule A cette heure elle souriait...

Faudra-t-il que je me console De son doux regard inquiet?

Roses chaudes de sa jeunesse, Hélas! j'en ai mal à mourir.

Comme un colibri dans la neige Mon cœur se glace au souvenir.

Et ce soir morose d'automne Dans le vieux jardin qu'elle aima.

Il tombe d'un marronnier jaune Des feuilles sur mon panama

XCVIIf

Mon Dieu, madame, il faut nous consoler Sans faire des gestes tragiques.

Sans déclamer et sans râler Si le sort nous donne des gifles.

C'est un destin encore assez Banal qui nous désole et nous sépare.

Qui m'oiîre ses bonquets glacés Et qui vous fait amère et pâle.

Laissez le sabre à la cloison Et l'aconit à l'officine, Car voyez- vous le fer et le poison C'est bien usé depuis Racine.

Hélas! Pourquoi railler ainsi Nos seules choses éternelles?

Et chavirant au noir souci Je pleure en écrivant ces chansonnettes...

LA VERDURE DORÉE lo9

A Léon Vérane.

Tu me railles, mais j'aime un livre singulier Comme moi-même et qu'un auteur sache lier ^/univers à son rythme et que sa droite unisse Et courbe au même joug l'autruche et la génisse. Et déjà n'ai -je pas en des mètres égaux Chanté ce calme fiacre attelé d'escargots Qui me traînait naguère aux pentes des collines Dans l'herbe et la fraîcheur des roses cristallines? La lumière soufllait dans de suaves cors Et mes huit escargots toutes cornes dehors Dans cette aube que l'air gonflait comme une voile Glissaient avec lenteur vers la dernière étoile.

Garçon, apportez-moi du fiel dans un grand verre.

LA VEUDURE DOBÉE 163

Cette grande chambre et ce lit défait.,. Un rouge-gorge sur la branche se balance. Cela vaut mieux pour lui que d aller au café.

Cette grande chambre et ce lit défait... T'en souviens-tu de ce dimanche?

Une branche de neige entrait par la fenêtre.

Fleurs de pommier dans la tiédeur

Et sur la pompe et sur le cèdre Les moineaux se battaient et roulaient dans les fleurs

Le soleil séchait les flaques de pluie... (.\h! que je m'ennuie!)

Il n'y avait ni vasques ni jet d'eau ; Un pigeon blanc dormait sur le bleu des ardoisos Et quand le chat passait sous les rouges framboises Les feuilles lui versaient des gouttes sur le dos.

Puis la lune apparut en nacre transparente. (C'est une chose assez courante...)

46i LA VERDURE DORÉE

Ce mouchoir sent l'éther comme ta chevelure, Kt ton visage est doux comme la pure lune Oui verse sa blancheur dans la chambre où parmi Les fleurs je sais bercer mon amour endormi. La forOl rousse était comme une peau de nèfle El le soleil du soir caressait ta jeunesse El tu tourbillonnais dans un voile d'azur Si léger qu'on eût dit de la lumière sur Des roses. Ton parfum de ce mouchoir s'exhale. Mais hier je tendais les mains vers ton visage, Quand soudain me lançant une rose dans l'œil Tu t'enfuis à cheval sur un grand écureuil.

LA VERDURE bOR^B 165

Le soleil a doré tes lèvres. Un bourdon

S'éveille et bat les murs. Prends ton sourire et ton

Ombrelle; tu courras sur l'herbe fraîche. L'aube

Est moins claire que ton visage et sur ta robe

Le matin lancera des flèches de clarté.

Tout chante et nous marchons vers ce bois écarté

Où nous vîmes des musaraignes. Une huppe

A crié. Cet ajonc va déchirer ta jupe.

Je t'aime. Je voudrais que tu dises : « Je suis

Heureuse ». Ne ris pas. Les grillons grincent. Suis

Le sentier ; ne mets pas tes pieds dans la rosée.

Une mésange sur les ronces s'est posée.

Elle s'envole. Tu partis naguère. Mais

Ta main cueille le thym et les houx embaumés.

cm

T'en souviens-tu (comme on écrit dans les romances) T'en souviens-tu de ce dimanche des dimanches Où nous avons erré sous les mornes platanes Après l'azur et la poussière et la chaleur?

Souvenirs, souvenirs, venez qu'on vous rélame, C'est moi qui suis le rétameur!

Ah! malgré qu'on veuille sourire, Moi, j'ai des larmes plein le cœur Et je m'en vais à la dérive.

Cette musique au loin et ces bouffées de cuivre, Polka pour deux pistons et grands airs d'opéra La Favorite, l'Africaine, etc....

La môme lune va reluire Et refléter son cristal nacarat

Dans l'eau chaude du fleuve.

Un vent tiède se prit à remuer les feuilles.

Tes mains étaient pleines de larmes.

Les tramways en passant t'éclairaienl le visage.

LA VERDURE DOni-:K 167

Près d'un café pleurait une aigre clarinellc.

Un grand magnolia balançait ses fleurs blanches,

Et la lune pendait aux branches.

Douce lanterne japonaise.

ICS I.A VERDURE DORÉB

A Charles-Henri Hirsch.

Jardin mouillé, chantons encore ce poème. L'averse a secoué la vigne et le troène, Et le soleil, dorant le désastre des roses, Allume aux noisetiers de vives émeraudes. L'air tiède et langoureux qui souffle dans son fifre Chasse vers le coteau les nuages en cuivre. La pelouse scinlille à travers ma fenêtre. En robe blanche et bleue, elle rit sous le cèdre El trempe ses pieds nus dans l'eau de la fontaine; Puis elle ouvre, doux cœur, ses ciseaux à dentelle Et sur le sable vert près des tulipes jaunes, Guette les escargots et leur coupe les cornes,

LA VERDURE UORÉC lt>9

Chambre d'hôtel où flotte une odeur de benzine,

Les échos d'un concert sur la place voisine

Et le parfum amer de tes épaules nues.

Tu rêves dans mes bras de berges inconnues

Où le vent tiède émeut des feuillages de givre,

Dune prairie épaisse où ta chair serait ivre

Et d'eau sous un soleil pâle comme une perle.

Tu dors ; le double flot de ta gorge déferle

Doucement; d'un ruban je caresse ta joue

Et j'écoute là-bas la musique qui joue

Sous les ormes grillés, ô ma belle dormeuse,

Guillaume ïell, le Beau Danube et Samhre et Meuse.

GVI

A Élie Richard.

Triste, à côté du chien et du chat, j'ai chauffé Mes boites dans Taulierge en buvant le café Trouble que m'apportait une vieille servante; Et j'ai pleuré de n'avoir plus l'âme fervente Qui élève un flambeau triomphal dans son poing, Ni cette passion qui ne balance point, Foule d'un pas égal la ronce et les prairies Et des chemins boueux fait des sentes fleuries. Ah! pauvre cœur sans gouvernail, où t'en vas-tu? Tout n'est qu'ombre et mystère et tu prends, éperdu. Les astres à témoin de ta peine exiguë... Petit Socrate, bois ta petite ciguë.

L'odeur des piments frits flolle dans les ruelles.

LA VCRDUI\E 00111:13 173

La chaleur tout le jour a rougi le vignoble

Et j'étais seul avec ces tulipes d'octobre

Dans la chambre où jadis chantèrent mille oiseaux.

Je lève maintenant le store de roseaux ;

Le double volet vert sur la muraille claque.

Le soleil a plongé da,ns le soir d'écarlate

Comme une abeille en or dans un coquelicot;

Et la lune déjà, comme un jaune escargot,

A quitté la colline et glisse au ciel d'automne.

Ce n'est plus vous, vous qui m'aimiez au premier lomc

Hélas ! ce n'est plus vous, cette nuit, qui viendrez

Appuyer sur mes yeux votre visage frais...

Croyez que le mot frais n'est pas là pour les rimes;

J'abandonne ces pirouettes puériles

(Qu'hier encor j'exécutais ivre d'azur

Facile) pour pleurer avec tristesse sur

Les pauvres hommes que nous sommes, si nous sommes

Car il est dans mon cœur, car il est dans ces saules

Un oiseau de cristal que j'écoute gémir

Sous l'ombre bleue, un rossignol, un souvenir...

174 LA VERDUT^E DORÉB

CVIÏI

Nous nous taisons. Le vent balance Les deux saules sur l'abreuvoir; Et je sais malgré ton silence Que ce soir est le dernier soir.

Adieu. Des feuilles tombent. Lune Coutumière. Décor banal.

Tourterelles, crépuscule. Une Étoile, comme un point final.

Tu as la force de sourire Et dans mon cœur je reconnais L'odeur des buis que l'on respiro Dans les jardins abandonnés.

CTX

A Jean Pellerin.

Reste dans ta coquille et dédaigne, escargot,

Cet humide parfum de rose et d'abricot;

Ta solitude sera douce si tu l'ornes

De beaux rêves; il pleut; tu mouillerais tes cornes.

L'averse drue et chaude écrase le gazon,

Et les tonnerres illuminent la maison

Et la muraille où tu te colles sous les toiles

D'araignée; et le vent a soufflé les étoiles

El la lune a roulé dans l'herbe comme un fruit.

Rentre tes cornes; loin des éclairs et du bruit.

Médite sur toi-même et dore les pensées.

L'orage fauche Fherbe et les feuilles froissées;

Il siflle et fait voler les ardoises du toit.

Laisse le monde s'écrouler autour de toi.

ex

Jean Pcllcrin, j'ai revèlii la houppelande

Grise. C'est l'iiôpital. Qu'un rosier enguirlande

Vos tuiles et fleurisse à la neuve saison

Afin que vous viviez parmi les roses! On

Le cherche et le bonheur est sous les branches; elles

Frémissent quand un geai les touche de ses ailes...

Mais où sont les oiseaux et les feuilles? Je n'ai

Que des flacons et un œillet jaune et fané

Dans un verre; et le soir, lorsque les notes grêles

S'envolent des clochers comme des tourterelles,

Je regarde, perdu dans ce lit d'hôpital.

Glisser sur les carreaux la lune de cristal.

LA VERDUaE DUUKIJ

Ce soir de septembre où je suis Solitaire sous le feuillage Calme, j'évoque Ion visage En fumant ma pipe de buis.

Car il n'est plus lien fjiii émeuve Mon cœur lassé de ses décors Que la mémoire de ton corps Rose dans l'eau vcrie du fleuve

Et tes gestes que je revois Lorsque, dansant sous la feuilléo.

Tu jonglais, rieuse et mouillée, Avec une rose et deux noix.

La lune monte, et sur ce bord je Pense à tes bras que j'ai baisés, Et qu'aux soirs bleus tu écrasais Des mûres noires sur ta gorge.

Ainsi je regarde fleurir [>e vieilles roses étoutlées Et je tire d'acres bouffées De ma pipe et du souvenir.

Que le sort maintenant me donne La paix d'un feuillage indulgent.

Ouoi ! vais-je pleurer en songeant Que lu t'es lïétrie à l'automne?

La lune pend, rouge abricot, Aux branches jaunes de la berge Et j'enroule un fil de la Vierge Sur les cornes d'un escargot.

El!c manne, et je j:orte un veston d'alpaga.

Roug'?s coquelicots que le soir amoncelle,

Nuages, vais-je encor donner ma voix à ce.le

Qui sur mon désespoir pose ses escarpins

El dédaigiio mes vers et les ciels que je peins?

Des cvi^nes au lavoir glissent comme des strojjjics;

Le [)aysage dort sous de jaunes étoiTes

Et le ruisseau d'eau froide où je trempe la main

Ueflèle les ormeaux qui bordent le chemin.

Les osiers gris et verts et les feuillages roses.

Je veux la voir pleurer devant ces simples cliuscs.

Palpiter, et goûter la secrète beauté

De ce pré qui bleuit, de ce saule argenté

Oui tremble, de ce soir sur la molle vallée

Où monte au ciel désert une lune exilée.

182 LA TERDURE DORÉE

Pour distraire mon ami le poète Léon Vérune.

Les fraises dans le plat de blanche porcelaine Gardent la fraîche odeur de l'aube sur la plaine, Des branches, de la mousse et des sources glacées Sur la nappe, j'ai mis ton bouquet de pensées Et tandis que, les yeux pensifs, tu te recueilles, Ce soir grave, je vois glisser entre les feuilles La lune comme dans les vieilles élégies. Un souflle tiède et pur caresse les bougies Et berce la glycine et les roses blafardes Et la tonnelle. Prends des fraises. Tu regardes Au Champagne doré le sucre se dissoudre; Le temps sur nos clieveux verse du sucre en poudre Et j'aurai quelque jour de larges mèches blanches. Mais qu'importe! ce suir vere moi si tu te penches, Sans crainte de l'automne et des fouilles rougics, Et si pour mes baisers tu souilles les bougies.

LA VERDURE DORKE 183

Pour goCiter au charme uniquo Qui jaillit de ton baiser, Diogène le Cynique Courrait se faire raser.

S'ils savaient ton regard, ivres Les sages silencieux Verraient s'ouvrir dans leurs livres Des pivoines et des yeux.

Et, mordus de quelles fièvres!

Secouant toge ou veston, Et sautant comme des lièvres, Ils crieraient : Où la voit-on?

Dans leurs veines : escarboucles Liquides et plomb fondu, Tu les verrais pour tes boucles Poussant un cri éperdu,

Tous, contemporains d'Ulyssa Et disciples de Bergson, Se rouler nus, ô délice!

Sur des peaux de hérisson

18 i LA VERDURE DORÉE

Car pour mordre à la grenacio Rouge des désirs ouverts, Ils oublieraient la monade.

Le noumcrie et l'Univers.

Ah! vivons! La page écrite Ne vaut pas les lèvres qu'on IMord! Vers l'amour! Démocritc, Spinoza, Hegel, Bacon,

M. Durkheim, Xénophane, Vers l'amour, vous chanteriez.

Sans archet ni colophane, Violons extasiés !

Ah ! que pèsent hypothèses, Postulats, systèmes, lois?

Ne faut-il que lu te taises Ou que tu joignes ta voix

\u grand tumulte des choses, A l'amour qui fait ployer Les cigognes et les roses, La tulipe et l'épervier?

Viens, et cou Ire moi pressée, Aux brutes fais-moi pareil En écrasant ma pensée Sous la grâce d'un orteiî.

Si je me penche si(7' les yeux, c'est pour m'y voir!

C'est février, le mois des chattes et du givre Dans les ténèbres. Tu reviens. Je vais revivre. C'est toi. Je ne sais plus si j'ai pleuré. C'est toi. Et tous les rossignols gazouillent sous mon toit. C'est toi. Voici un an que lu n'es revenue Dans celte chambre où tu as dansé toute nue En ouvrant ton ombrelle afin de ne pas voir Ton corps souple se refléter dans le miroir. Tu t'en allas. Le soir, j'alignais des distiques Mélancoliques. Souvenirs, vol de moustiques! C'est toi. Je veux chanter ton rire et février. Et piquer un lilas sur le calendrier.

Reste étendue encor sous la chaude verdure El (lors dans le parlum des hêtres et du buis; lii-bas, l'herbe roussit dans la lumière 'dure, Mais sur nous, plein d'oiseaux, feuillage, tu bruis.

Dors, pendant qu'au zénith le soleil rude forge Le cuivre de l'automne et lance les essaims, Tandis que je regarde incliné sur ta gorge LY'scargol jaune et bleu qui glisse entre tes seins.

La lune se répand sur les blanches prairies, Mais je veux dans mes bras ce soir que tu souries Et que d'un cœur gonflé de jeunesse et d'amour Tu goûtes la beauté de l'ombre après le jour, Car nous remémorant l'azur, ô toi qui n'aiinos Que les prés attiédis et les fraîches tonnelles, Dans la lueur lunaire encore nous verrons La lunnère, le cnœur vre aes moucherons, La cage de roseaux suspendue au platane Et l'ombre violette où le paon vert étale Kouge, bleue et dorée une roue en émail, Le bouc apprivoisé sous les branches du mail, \ji neige des brebis et les genêts de soufre. Les feuillages légers et l'air tendre qui soufïle Dans l'herbe d'émeraude et le trèfle incarnat. Angélus. Souvenirs. Cloche et pensionnat. La lune sur le toit glissait sa blanche corne, Sous les tilleuls nouveaux tu sautais à la corde En écoutant gémir de vagues pianrs Dans la cour où déjà se taisaient les moineaux. Tu cousais mes billets aux volants de les robes... Les mésanges de juin s'endorment sur les roses

Et près de toi je songe à tous les rossignols Dont la voix enivrait les jasmins espagnols Aux jardins de jadis dans la nuit odorante Où la lune roulait comme une rouge orange.

CXVIlî

Puisque je suis assis sous ce pin vert et sombre Qui domine au soleil les tumultes marins, 0 Muse, apporte-moi les syllabes de l'ombre Pour rimer au premier de ces alexandrins.

Je sais que tout est vain ; je sais (]ue tout est grave Et je sais que mes vers tu ne les entendras, Amie aux beaux cheveux qui rêves dans mes bras, Cependant que le bleu s'argente sur la rive.

Pour toi ne faudrait-il chanter comme certains Les sérénades à Grenade, les œillades Et les baignades sans noyade des naïades, L'échelle au clair de lune et l'amour au printemps?

Mais tu dors ; langoureuse et lasse tu reposes, Les cheveux caressés par le vent de la mer ; Mais tu dors et ta main laisse glisser des roses Sur le sable stérile et dans mon cœur amer.

Et la dernièm abeille aux troènes hounloinie.

ex X

Tu n'aimes pas les vers, car tu es belle et dis

Qu'il faut saisir le temps sous des ongles hardis

Et tenaces, le déchirer, rouge grenade.

Le mâcher et jeter l'écorce vaine. Une ode,

Son ampleur magnifique et son rythme pareil

Aux respirations des flots sous le soleil,

Sa splendeur, son tumulte et ses terppêtes sourdes

Qu'importent, et tout l'art, puisqu'il faut que tu mordes

Ivre et pour en jouir la vie à pleines dents!

« Les poètes, dis-tu, qui contemplent, qui dans

Le secret de leur cœur reconstruisent le monde,

Peignent de vains décors sur des coques d'amande.

Je tressaille, je plonge et je m'évanouis

Aux durs baisers du fleuve, à ses cris inouïs.

L'eau m'emporte, me bat, m'enivre et quand j'émerge,

Poètes, je vous vois qui rêvez sur la berge. »

196 LA YERDUIlli: DOIIKE

Toi, tu ris, tu te renverses Sur le divan rouge et bas ; Tu n'as gardé que tes perles, Tes fourrures et les bas.

Cet après-midi d'automne Chauffe l'ombre de la chambre; Le vent siffle et tourbillonne Au verger couleur de cendre.

Mais tu ris, ma belle amie, Rose sur le divan rouge, Sans redouter que la vie Fane tes seins ni ta bouche.

Tu dors. Encore une fois, Moi je bourre celte y)ipe, Celte vieille pipe en bois Qui fume quand je soupire,

LA verd(;re dorée 197

Celle jjipe (lue Carco Noircit comme Pelierin Et qui régnera jusqu'au Sifflet de mou dernier train,

Jusqu'à l'heure où sous les (leurs Je m'en irai pour toujours Afm d'aller voir ailleurs S'il est de longues amours.

Des gazes lentes et nleues Environnent mon exil ; Ferai-je sur tes cheveux Une romance facile?

Dois-je, injuriant le sort Et le jour qui nous éclaire.

Vainement clamer encore Ce que mon cœur a souiïerl'

Quand tu vas dans l'ombre noire T'éveiller en un soupir Je saurai du moins avoir La force de te sourire.

Et mon rêve au soleil est vn vaisseau fleuri.

LA VERDL'nE DORLE 201

ex XI

La vie est douce encore à ceux qui savent vivre Et tirent de leurs maux de puissantes liqueurs; Suspendez ce fracas, ce tambour et ce cuivre : Il n'est besoin de cris pour émouvoir nos cœurs.

Ne me reprochez pas de vivre solitaire; Mais dans ce bleu jardin au feuillage léi^er Où la rose fleurit près de la serpentaire Pour un songe amical j'ai de quoi vendanger.

Je fume sagement ma vieille pipe à l'ombre

D'un arbre blanc et vert, sonore et japonais;

Klil pourquoi penserais-je à quelque heure plus sonibie,

A d'anciens printemps qui sont déjà, fanés?

Celui-ci me déchire et cet antre me loue; Mais qu'importe? Demain, les grappes mûriront. Laissez-moi dans ces jours que le destin m'allou'.' De funèbres rameaux ne pas ceindre mon front.

Dois-je encore pleurer? Qui faut-il que j'envie? Cette glycine en fleur s'enroule au cyprès noir; Amie aux beaux cheveux dont l'amour est ma vie, N'ai-je pas les bras nus qui m'enivrent le soir?

20^ LA VEBDUUE DORÉE

Bientôt, les escargots endormis sous les fraises, Un chœur de rossignols charmera mon loisir; Mais déjà renversée et dans l'ombre tu baises Les roses de juillet en riant de plaisir.

LA VERDURE DOAÉB 203

Ma fortune a tourné comme l'ombre d'un arbre;

Et l'avenir, palais fleuri, bassins de marbre,

Parc sonore où dans le tumulte et les cascades,

Mes jours devaient entrer en longues cavalcades

Sous les bouquets de blanc troène et les guirlandes

De laurier, l'avenir, la plus morne des landes,

N'est plus, parmi. le deuil des futures années.

Qu'un tourbillon de cendre et de roses fanées.

Noirs platanes que bat l'averse dure; et celle

Qui regarde pâlir la dernière étincelle

De cette gerbe en feu qui dora mes journées

Et jaunir cet espoir des tempes couronnées.

Baisse son beau visage et médite, et si elle

Profère enfin quelque parole essentielle,

C'est toucbant les chapeaux, les gants et les ombrelles.

Et j'écoule gémir de rauques tourterelles,

lA-bas, dans les rameaux des saisons anciennes;

Branches douces, lumière, aubes qui furent miennes.

Geais et merles sur les roses des matinées,

Paradis qu'à travers les grilles des années

Je regarde, tandis que la pluie et l'orage

Déchirent ma fortune et le sombre feuilla^re.

2c i LA VERDURlî DORÉE

Que m'importe Tamour et les roses, si tu

Reposes loin de moi, si mon rêve abattu,

Rameaux rouges et verls, fleurs des branches ailées,

Ce n'est plus que bois mort sous les feuilles brûlées?

Solitude, jardin des vipères, ciel gris

Et pluvieux où glisse avec de tristes cris,

Vn triangle d'oiseaux sauvages. Mes pensées,

N'ont-elles pas souvent loin des rives glacées

Où l'esprit se lamente et mire dans les eaux

Un visage de nuit, n'ont-elles pas, oiseaux,

Fui naguère battant les airs d'une aile forte

Vers l'azur. Mais ce soir que l'espérance est morte,

Qu'un lourd iiuage emplit ma vie et ma maison.

Et que nul autre ciel derrière l'horizon

N'appelle plus mon cœur aux grandes aventures,

Je songe tristement à de vieilles verdures,

Feuillages dont l'orage arrache les lambeaux,

A des printemps meurtris sous les fleurs des tombeaux,

A des toits écroulés, à des sources taries,

A tes faucheurs. Destin, riant dans mes prairies,

\ des lampes de jade éteintes à jamais,

A mon iioiiheur j)arcil à de beaux yeux '"ermés.

LA VKRDUHK DOKÉE 20.J

Rion que les fleurs, Amour. do:il hier lu le plus

A courouner mon froni, lu ne les cueilles plus;

lîien qu'il neige, bien que les roses soient tombées

Où mes rêves dormaient comme des scarabées.

Et que pour moi se voile un visage immoileî,

Ne pense pas que dans cette cliambre dholol

Que baigne ma trislesse avec le crépuscule,

Je te consacre une harangue ridicule

Et vaine, qu'insultant les dieux et le destin

Et déclamant jusqu'aux lumières du matin

Je secoue à ton front la menace et l'ortie

Tant (jue, les bras pendants, la tète appesantie

El comme un vert bandeau la couronne sur l'uil,

Tu t'endorme» dans mes discours et ce fauteuil

Jaune et fané; ni que, pools et locataire,

Les gouffres et les monts, la mer verte et la terre

Habitée et les bois et les fruits et !c foin

Et la neige et l'azur, je les prenne à témoin

De ma misère et du supplice que i'endure,

Qui passeront comme l'amour et la verdure,

D'ailleurs, ou la colère et les glaïeuls et les

Plaintes des rossignols et le jaune des blés

Et la vigne que le tison d'automne embrase " Et l'odeur des lilas; et j'achève ma phrase, Amour, car il serait plaisant que l'univers S'animât pour orner ma tristesse et mes vers. Déjà j'en ai trop dit et déjà tu t'amuses A voir que ma douleur s'elTace chez les xMuses Qui passent en riant leur mouchoir sur mes yeux. Tu ris de voir les mots des pleurs victorieux Et que mon désespoir aux rythmes s'atlénue. C'est vrai. Mais la voici rêveuse et demi-nue; Ses cheveux sont pareils à son bracelet d'or; Lasse des voluptés, elle songe et s'endort; Une rose est moins rose et quand elle s'éveille Je sens mon cœur léger comme une aile d'abeille Et je vois frissonner sur des lauriers fleuris Dans l'aube et dans l'azur de rouges colibris, Et je... Tais-toi. Je suis triste comme une larme. Ne souris pas de mes alarmes et désarme Ton arc robuste encor depuis quatre mille ans Qu'il darde aux madrigaux des traits étincelanis, . Et tandis que la nuit dans mon cœur va descendre Laisse-moi remuer ma douleur et la cendre.

A Lucien Dubech.

L'acacia blanc sur la berge

Keinue au vent du soir ; Les rouliers boivent du vin noir Sous la glycine bleue et fraîche de l'auberge.

Mes beaux rêves s'en sont allés,

Rouliers, dans vos charrettes ; Mon cœur plein de larmes secrètes Songe à des rosiers verts que la foudre a brûlés.

Pourquoi faut-il qu'à vos voix dures Renaissent mes beaux jours Et ma jeunesse et mes amours Avec tous les oiseaux et toutes les verdures.

Alors qu'un âpre désespoir

Casse toutes les branches Et que la berge et l'eau sont blanches Acacia, des fleurs que t'arrache le soir?

Ton rêve s'éteindra s'il neige dans ta pipe.

LA VERDURE DORÉG 211

ex XV

Tu ne crois plus aux beaux cheveux.

Aux seins qu'une rose décore, Et, le cœur morose, tu veux Cependant les chanter encore.

Un beau regard, s'il te sourit, Tu le railles, mais tu regrettes Ces printemps morts où ton esprit Etait plein d'étoiles secrètes.

Herbes chaudes, lilas mouillés, Bleus platanes sous l'azur ivre.

Et l'amour, tu t'émerveillais, Tu dansais, tu riais de vivre,

Roses rouges, feuillages verts, Tumulte des gloires physiques, L'univers sonore et divers N'était que couleurs et musiques.

Et tu chantais, mais cette voix, Ténor naïf, n'était que celle Du printemps ivre dans les bois El de la vio universelle.

£t pourtant, ce temps était beau Mais où sont les vieilles rosées?

Tu promènes sous ton chapeau Des constellations brisées,

£t te penchant sur le décor De l'ancienne frénésie, Tu la veux respirer encor Ainsi au'une rose moisie.

A Pdul Martxgnon,

A cheval sur mon bouc barbu J'ai cueilli des roses dorées Et mes chèvres noires ont ba A des rivières ignorées.

J'ai vu sur les marais fumants Le vent gonfler comme des voiles Les ailes vastes des flamants Qui s'envolaient vers les étoiles;

J'ai vu, loin des jardins publics Où s'endorment des paons moroses, Sur les pointes des porcs-épics Au printemps éclore des roses;

Et dans le monde merveilleux J'ai poursuivi mes promenades, Mais aujourd'hui j'ai le cœur vieux Et fendu comme les grenades.

Je rapporte pour tout butin

Des feuilles sèches dans ma poche;

Et j'interroge mon destiji

Sur le bouc noir que je chevauche.

214 LA YERDURK DORÉE

Ah! pourquoi donc ai-je quitté Les coteaux bleus dans la lumière Et les feuillages de l'été Qui remuaient dans la rivière?

Mes yeux sont las, mon arc rompu.

Où est cette aurore fleurie?

Couché dans l'herbe, j'aurais pu Rêver une si douce vie :

Laisser mûrir mes abricots, Apprivoiser des escargots,

Bourrer ma pipe au frais champètre> En regardant les ânes paître,

Au torrent pêcher les goujons Et les grenouilles dans les joncs,

Mener mes vaches à la foire, A l'auberge, chanter et boire,

Cueillir les œufs au poulailler, Lire des stances et bâiller,

Et sous mes troènes de ïarbe, Loin des déserts et loin des flots, Piquer des roses dans ma barbe...

Allons, tais-toi, cœur à sanglots,

LA VFRDlRr DOriÉE 21o

Faiseur de lâches élégies, Vas-tu pas maudire ie temps Qui souine comme des bougies Ton espérance et tes instants?

Ne vas- tu pas sous la verdure Nous dévider tes écheveaux Et nous chanter que rien ne dure Que le silence et les tombeaux?

Marin, répare ta mâture, La mer fait cabrer ses chevaux; Uien ne vaut la belle aveutuie Et les espjoirs toujours nouveaux.

Et nous, vieux bouc, partons encore!

Quel pays nous attend ce soir Que l'espoir suscite et décore Jetant des roses au ciel noir?

Et j'irai vers les bois que mon rêve a fleuri»»

LA VERDURE DOUÉE 2l!J

Mes trompettes adolescentes Ont déchiré l'ombre des sentes.

J'ai rêvé d'empoigner le crin De Pégase, Jean Pellerin,

Et d'éblouir les demoiselles Sur le cheval aux blanches ailes.

Au bruit des vers que je chantais Je pensais vaincre les cités;

Qu'on jetterait sur mes bottines Des lauriers et des églanlines;

Que les vierges en me nommant Seraient prises d'un tremblement

Et qu'à Passy, charmante ivresse.

Les chaufTeurs sauraient mon adresse.

Mais à ce rêve où je me plus.

Aujourd'hui je ne songe plus.

Mon livre vint et les libraires En vendirent trois exemplaires.

Livres vendus! Ah! parlons d'eux Sur les quais j'en ai revu deux;

Le troisième, sa couverture Couvre des pots de confiture,

Et l'épicier que je connais De ses pages fait des cornets.

Ohl la plus noire des boutiques!

Le sucre y poisse mes distiques,

Et mon sourire et mes sanglots Enveloppent des berlingots

Et parfois, dans une élégie.

Le garçon roule une bougie.

Jean Pellerin, Jean Pellerin, Pour la gloire j'ai pris le (rain,

IWais chanteur ivre de lumière Je suis tombé par la portière.

Et me voilà sur le talus, Là-bas, le train ne parait plus,

Et je goûte, suave étude.

Les roses de la solitude.

A Roger Dévigne.

Nous qui dans les matins grandioses voulions Vivre couverts de gloire et de peaux de lions. Nous finirons gérants de bar, tabellions,

Archivistes ou grooms d'autos aux larges trompes ; Mais, sevrés pour jamais du triomphe et des pompes Qu'importe à notre cœur, Destin, que tu le trompes.

Si tu nous sais donner l'espoir toujours nouveau D'aborder au pays sans neige ni tombeau Où verdit à l'azur le laurier le plus beau,

Et si cette espérance a doré nos journées, Si nous avons souri des guirlandes fanées, Confiants au loyer des tâches obstinées.

Et si, chantant dans la ténèbre et dans le vent, Nous nous sentons avec une candeur d'enfant. Baigner dans la lumière et le soleil levant.

2^ LA VEaOLRE DORÉE

A Pierre Benoit.

J'ai mis des fleurs aulour de ma flûte mélancolique Kl, toujours exilé, sonlTlant sous les saules de l'île, J'ai tour à tour chaulé l'ouibre et les roses transiloires, L'azur, les escaigols, l'amour, la pipe et les étoiles: i;t l'on a vu parfois passeraux pages de uies livres [tigres ; haus lis vallons français des paons, des buflles et des Kt même, à la saison où jaunissent les blancs troènes, A clieval sur. uu bouc, j'allais réciter des poèmes; Je i)roclamais l'espoir jtarmi les cendres et les roches, l']l le l)oucin<lulgents'endormailau bruit de mes strophes. On disait : >> C'est un fou qui vit dans les éclats de i-n-e, Kl nul, |)as même lui, ne devine ce ((u'il veut dire. » .Mais vous leconq)renez, vous dont latendresse m entouri\ l,cdoulnurt-u\ tourment (jui me soutient et qui m étoullé, 1:1 vous avez senti que mes soupirs étaient smcèi'es, Vous, amis d'Oloron, de lîarcelone et de Bruxelles, De Toulouse, de Mons, d'Oxford, de Paris et de Tarbes, I]l (jue sous mon sourii'c il v avait de pauvivs larmes.

LA VCHDliRE DOKÉB 223

A Henri Martlncnu.

Nous attendions des licroïnes Qui dormissent sous des lroi;iics

Ou tendissent s'.h' des terrasses

Des lis verts et des l)riinches rousses,

Va nous aurions chanté leurs lèvres Avec leurs fièvres dans nos livres,

Afin, déluntes nos jeunesses, l'oslérité, que lu connusses

Les traits, les tresses, les tlrlrcsscs Atroces de ces Béatrices.

Où sonl-cllos, ces grandes Ames?

(jîi sont-elles? Tu le présumes.

relies sont dans l'azur (''U'ange Où le rêve des homnirs plonge

Et déroule dans les délices Kl jiarmi les musiques lasses

IjR semaine des trois dimanches.

Comme les feuilles dont tu jonches

Le gravier bleu sous les platanes, Automne aux roses incertaines,

L'espoir s'abolit des triomphes - Que nous rêvâmes sur ces nymphes

Mais elles que nous rencontrâmes.

Et qui fleurirent nos trirèmes,

Prononcèrent des mots sublimes Pour dénouer les grands problèmes.

Elles eurent la voix des flûtes Pour discourir de leurs voilettes

Et prirent des poses lointaines Pour disserter de leurs bottines.

La passion, nous la connûmes Eu voyant le fond de nos âmes.

Les leurs étaient pleines de brumes ; Mais de ces belles nous apprîmes,

Avec la ruse des sourires,

Le prix des gants et des fourrures

En vain, nous battions les cymbales, En les chantant; et pour ces belles,

Qui dédaignaient les orthographes, Pourquoi composions-nous des stropnes

Elles n'ouvraient point nos plaquettes Aux dédicaces délicates

Bien qu'elles fussent plutôt minces; Et si nous leur lisions des stances

Elles disaient des phrases vagues En songeant à des catalogues.

Nouveautés, dentelles, réclames De blanc à tous les rayons, plumes,

Blouses, manchons, serviettes, jupes...

Ah! laissez-nous bourrer nos pipes 1

(^ar c'est vuos, Echo do la Mode, Qui faites pàlir l'Iliade

Et qu'on préfère à l'Enéide Comme au Discours de la Méthode.

lî-G L A V E r. u (.: a E D 0 R i; E

— Ami, pourquoi celle colère Et ces grincements de ta lyre?

— Je l'écoute, Muse, qui parles De tubéreuses et de perles

Et conseilles que je profile Du monde comme d'une fùte.

— Que t'importent toutes ces choses?

Puisque les lèvres que tu baises

Frémissent et serrent tes lèvres, Qu'elles n'épellent point les livres

Qui vivent aux bibliothèques, Et ne sourient à tes Ithaques,

Que t'importe, si dans ton rêvo ïu sais vo<;uer vers une rive,

Dranches molles, lente colline, Où des oiseaux couleur de lune

Dans une rouge odeur d'automne Chantent au bord d'une fontaine.

f,A vi;nnir. E Dor.EE

Et si, l()i>f|iio lu fi'ii ivitHinios, Loin (le l<iini)or ;iii\ lioiircs ternes,

Après la mori flu sortilège, Tu trouves près tic ton visaçô

Un vis.iiii' qui le sourie Et prolonge la rêverie?

228 LA VERDURE DORFE

A Fagus.

Viendras-tu rallumer les lampes Et ma vie, Amour que j'attends?

J'ai des cheveux gris sur les tempes Et je n'ai pas encor trente ans.

Hôtels garnis, chambres meublées.

Escaliers tristes, quels décors I A h ! princesses ensorcelées.

Lys ténébreux dans les allées, V asques de jaspe et chœurs de cors !

Où est l'amour dont je renaisse Et qui me rende ma jeunesse?

Émail fendu du lavabo Où saucèrent tant de visages Disparus; sont-ils au tombeau Ou rient ils à des paysages?

Amer poison des logements J)ont mourraient seize Milliridates;

Miroir terne où les diamants De problématiques amants Gravèrent des noms et des dates.

Ils sont partis. Ils sont illeurs.

Les jours passés sont les meilleurs.

Chambres désertes et cruelles Où j'erre avec mon encrier; Des buveurs braillent aux ruelles; A quoi bon gémir et crier?

Qui veut trop chanter, il s'enroue; Et par les vitres de l'hôtel Ne vois-tu pas la Grande Roue Et ces beaux nuages que troue Et déchire la tour Eiffel?

Ton cœur, n'est-ce un de ces nuages.

Ton cœur, après tant de voyages?

Chambres d'hôtel, amours d'un jcur, De six mois ou de quatre années.

Ce sont des roses mortes pour De futures roses fanées.

Rêves ternis, bannis, finis, Se pcul-il que tu te ralkuncs, Espoir? Amours, hôtels garnis, Les cœurs s'en vont de nids en nids Perdant leurs larmes et leurs plumes.

La lune monte, seule aussi, Ima e et ileur de mon souci.

LA VERDLRE DOnÉLl 231

Jo sonnie dans rnn pauvre flûte,

Fa la lilace, hélas! ne reflète Aucun sourire auprès de ma tristesse, Aucun visage auprès de mon visage.

Je sifflerai j)uisque le sort l'exige, l.'n lilas bleu se fane dans la tasse

Où tu buvais du llié chinois D.uH l'aulonnie embaumé de pommes et de noix-

II y avait des branches vertes,

1! y avait des feuilles mortes.

Et tu dansais parmi les noires chèvres, Dans l'herbe jaune en secouant des roses; Et tu savais des baisers el des ruses Qui me laissaient tremblant et les mains ivres.

La nuit, c'étaient les rossignols.

Et la lune glissant sur les bois espagnols.

Ombreuse auberge béarnaise

Que noire tendresse éternise!

Tu fredonnais en frottant la guitare De sombres airs, graves comme l'orage.

Et les rouliers qui buvaient du vin rouge Se regardaient et regardaient la terre.

Et je t'aimais éperdument, (Dis si je mens) comme un jeune liomme de roman.

Et derrière je ne sais quelles

Mers orageuses ou tranquilles Sais-je où tu es? Mais les toits du village Fument encor vers les blanches montagnes, Et les enfants ramassent les châtaignes, Et le sureau de ses grappes s'allège.

Même décor. Pour n'y changer, Ne reviendras-tu pas danser dans le verger?

Ce sont les hêtres et les ormes, Mais la flûte à l'heure des larmes.

En endormant ma cure et son murmure,

Transformera ma peine en harmonie;

Et je mordrai dans la rose fanée

Et les rubis de la grenade amère ; Et de leurs lèvres sur mes yeux Les Muses sécheront des pleurs délicieux.

LA VERbUnE bORÉE 233

La patronne d'un tir forain Fut indulgente à mon caprice; Gardons, mon cher Jean Pellerin, Que sa mémoire ne périsse.

Je pâmais au vu de sa peau, Et, sous son rire étincelant, Cœur chaviré, fusil tremblant, Je ratais l'œuf sur le jet d'eau.

Mais c'est en vain que tu combines Des rythmes purs pour celte Hélène; Elle sentait l'acétylène Et la poudre des carabines.

Dans la baraque à l'ouistiti Que le temps fane et désagrège, Par un air bleu de confetti Quelque beau jour la reverrai-je?

i3i LA VERDURE DORÉE

A Franc- Xohain.

Casino de Ports, Olympia, Folies- Bergère, quels troupeaux d'âpres mélancolies, Chevreaux meurtris, béliers fourbus, dans vos lumières El vos tumultes, j'ai traînés. Mais les premièivs Voluptés, leurs langueurs, leurs plaintes im.nioricllcs. Ou qu'on croit lelles, leurs alarmes, où sont-ellc-. Et leurs larmes? Douleurs, dont mes imits élaii'ui ivres Et qu'aux tonnerres de l'orcheslre, au biuil âor^ cuivres Hauques, des sourds banjos, des trompes, aux l'afales De clarté, je tenlais d'abolir. Triomi)hales Couronnes, les lauriers, aussi les maiiincrilcs. Les dahlias, c'est toi ^eule qui les méi'ifes Et les roses. Jeunesse aux vicloires secrètes El douces. Mais voici qu'au talus tu fanvles Avec ton blanc li'oupeau d'illusions qui bi'nule i.'herbe rousse, el faut-il au désert de la roule, Quand le vent de la vie a sonlTl(' les étoiles. Quand mes yeux qu'enchanlail !a couleur de les voiles Xe voient plus que l'horreur de la natuie nue, Kaut-il que vagabond triste je continue. Sans l'esjjoir d'une auberge où jepuiss:' desceudre, A marcher dans l'ennui, l'amer! unie el la cendre?

LA VEKUURE DORÉE 235

CXXWI

A Annrind Pnivi'h.

Sur le foit noir et ))!( ii que mon exil li;ii)iiG La i^rèle blanche el dure aux ardoises cré[)i!e VA rebondit, linlant aux vitres, parmi les IMumos qui volent dans la fuitr des j)()ui<|s. (jivle, boules d»- ,i;iii, criblai, h'uIs des coloinli s Fabuleuses, dans un IVacas rauque lu loni'iics, Kiuicliant les roses d.^s njsiers, el lu d(''lruis La verdure des cerisiers rouges de fruils. l);uis riierbf\ les l'ubis roulnil avec le- |ii'i!is. 0 Muagi', au cùteaii bhMi.iliv lu déferles r.oiniiie un océan gris qui sid>mergc i'azur l'I la terre avec ses vignes Irisles: et sur Le ])aysage éteint cette in(l. ne ilie, N"t>t-ce la mii^nne oii ioiit soleil laisse et s'oul)lie, Qui déchire et iernit les rain^;iu\ les plus verts El de cendre et de iiiiil ijnpiégnc l'univers?

A Jean-Louis Vaudoyer,

Chasseur morose, las durant la nuit sereine De tirer sur la lune avec du petit plomb, Ayant d'un réséda bouché mon vieux troinblon, Je me veux promener sous une calme ombrelle.

Que d'autres au cœur neuf s'en aillent vers l'azur, Que d'autres sur la mer tendent les larges voiles ! Je contemple mes tulipes et mes pivoines Et les lents escargots qui rêvent sur le mur.

Naguère, je tremblais sous les étoiles blanches; Pour me mieux animer ma voix liait des mois, Et d'un bras confiant je sciais les ormeaux [ches.

Pour prendre les oiseaux qui chantaient dans les bran- Adieu, vieux jours. J 'irai m'asseoir sur la hauteur, Silïlant Guillaume Tell sous les jeunes troènes, Pour voir l'Aube aux bras blancs, parure des poèmes. Qui vide sur les prés son vaporisateur.

Et sans me lamenter sur ma lyre brisée. Seul, je regarderai dans le trèfle, en bourrant Ma pipe, les piverts qui boivent au torrent El les cailles qui vont pieds nus dans la rosée.

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